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	<title>krisis &#187; Français</title>
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	<description>Beiträge zur Kritik der Warengesellschaft</description>
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		<title>Sur l’immense décharge du capital fictif</title>
		<link>http://www.krisis.org/2012/sur-limmense-dcharge-du-capital-fictif</link>
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		<pubDate>Fri, 03 Aug 2012 07:40:42 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Olli</dc:creator>
				<category><![CDATA[Krisentheorie und Krisenanalyse]]></category>
		<category><![CDATA[Entwertung]]></category>
		<category><![CDATA[Ernst Lohoff]]></category>
		<category><![CDATA[Français]]></category>
		<category><![CDATA[Französich]]></category>
		<category><![CDATA[Norbert Trenkle]]></category>

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		<description><![CDATA[Les limites de l’ajournement de la crise par le capital financier et le délire des programmes d’austérité. Deutsche Version Par Ernst Lohoff et Norbert Trenkle &#160; 1. Au cours des trente dernières années, le capitalisme a changé dramatiquement de visage: jamais dans son histoire le secteur financier n’a pris autant d’importance par rapport à l’ensemble [...]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<h3><span class="zaehl"><img src="http://vg05.met.vgwort.de/na/985a3ec8725c451ab3c4e27dd2ca6d08" alt="" width="1" height="1" /></span>Les limites de l’ajournement de la crise par le capital financier et le délire des programmes d’austérité.</h3>
<p><strong><a href="http://www.krisis.org/2012/auf-der-muelldeponie-des-fiktiven-kapitals">Deutsche Version</a></strong></p>
<p><em>Par Ernst Lohoff et Norbert Trenkle</em></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>1.</p>
<p>Au cours des trente dernières années, le capitalisme a changé dramatiquement de visage: jamais dans son histoire le secteur financier n’a pris autant d’importance par rapport à l’ensemble de l’économie qu’à l’époque actuelle. Dans les années 1970, les produits financiers dérivés étaient encore quasiment inconnus. Aujourd’hui, d’après les estimations fournies par la Banque des Règlements Internationaux, la somme totale de ce seul outil financier arriverait à six cent mille milliards de dollars, c’est-à-dire environ 15 fois la somme de tous les produits intérieurs bruts. En 2011, le volume quotidien des transactions financières était de 4,7 milliers de milliards de dollars. Moins d’1% de cette somme provenait des transactions de marchandises. L’achat et la vente d’actions, de titres et autres promesses de paiements sont devenus centraux dans l’accumulation du capital et <em>&#8220;l’économie réelle&#8221; </em>est devenue un accessoire de <em>&#8220;l’industrie financière&#8221;</em>. <span id="more-5312"></span></p>
<p>Ce développement est critiqué de tous les côtés depuis que l’éclatement de la bulle immobilière aux Etats-Unis a fait plonger l’économie mondiale à une vitesse vertigineuse comme on ne l’avait plus vu depuis les années 1930. La cause de ce malaise serait le gonflement de la superstructure financière. Après le krach de 2008, la colère s’était retournée essentiellement contre les banques et contre d’autres acteurs financiers privés qui, dans leur cupidité, seraient devenus aveugles et insensés. Depuis, le regard s’est focalisé sur l’endettement étatique, et ce sont les gouvernements emprunteurs, prétendument irresponsables et dépensiers, qui sont pointés du doigt. Mais là comme ici, l’idée de base est la même: tout le monde rêve d’un capitalisme <em>&#8220;sain&#8221;</em>, basé sur <em>&#8220;le travail honnête&#8221;</em>, un capitalisme dans lequel <em>&#8220;l’économie réelle&#8221;</em> dicterait la marche, et où l’économie financière jouerait ce rôle secondaire, de service, s’alignant sur ce qu’essaient aujourd’hui de nous faire croire les manuels scolaires de l’économie nationale.</p>
<p>Le capitalisme est un système profondément absurde, et c’est dans la crise que ses contradictions criantes et sa folie se manifestent le plus ouvertement. Mais la pensée dominante ne veut rien savoir, elle admet tout au plus des <em>&#8220;erreurs&#8221;</em> ou des <em>&#8220;abus spéculatifs&#8221;</em> dans certains domaines du système. De cette manière, elle prétend non seulement qu’il n’y a pas d’alternative à l’économie de marché, mais elle personnifie en plus les maux de la société en les projetant sur <em>&#8220;les banquiers et les spéculateurs&#8221;</em>, ou, de manière encore plus générale, sur <em>&#8220;la côte ouest américaine&#8221;</em>. La critique simpliste du capital spéculatif et de l’endettement croissant qu’on retrouve partout est idéologiquement absurde et dangereuse, et renverse, en outre, le contexte économique réel. Ce n’est pas parce que les manifestations de crises auxquelles nous sommes confrontés aujourd’hui prennent leurs origines dans la sphère financière que c’est là qu’il faut chercher les causes fondamentales et structurelles de ces crises. La confusion entre déclencheur et cause ne date pas d’aujourd’hui. En 1857, lors du premier grand krach mondial, de telles explications erronées avaient déjà été avancées. Un certain Karl Marx se moquait à l’époque: <em>&#8220;Si, au bout d’une certaine période de commerce, la spéculation apparaît comme annonciatrice d’un effondrement, il ne faudrait pas oublier que cette spéculation est née auparavant dans cette même période de commerce et qu’elle représente donc un résultat, une apparence et non pas une cause ou une essence. Les représentants de l’économie politique qui tentent d’expliquer les soubresauts de l’industrie et du commerce en les attribuant à la spéculation ressemblent à l’école défunte des philosophes de la nature qui considéraient la fièvre comme la cause fondamentale de toutes les maladies.&#8221;</em>  (En allemand : Marx Engels Werke, tome 12, page 336)</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>2.</p>
<p>La production capitaliste ne connaît qu’un seul but: la transformation d’argent en plus d’argent. Si le capital n’a plus la valorisation en perspective, il cesse d’être capital. C’est pour cela que le système capitaliste est condamné à l’expansion. Il doit perpétuellement investir de nouveaux domaines pour réaliser la valorisation, absorber toujours plus de travail vivant, et empiler toujours plus de marchandises. Déjà, au cours du 19ème siècle, on constatait régulièrement des interruptions dans ce processus d’expansion. En comparaison de la quantité de capital accumulé, on se retrouvait périodiquement confronté à l’absence de possibilités d’investissements rentables dans <em>&#8220;l’économie réelle&#8221;</em>. A l’approche de ces crises de suraccumulation, les capitaux avaient tendance à se déplacer vers la superstructure financière où, sous la forme de <em>&#8220;capital fictif&#8221;</em> (Marx), ils pouvaient se reproduire pendant un certain temps à travers l’accumulation de créances monétaires. Et c’était uniquement au moment où cette reproduction de capital, sans passer par la valorisation, atteignait ses limites qu’on assistait à de véritables épisodes de crises.</p>
<p>C&#8217;est ce schéma de base qui se reproduit actuellement, à une échelle tout à fait nouvelle, lors des processus de crises. Sa durée est déjà éloquente. A l’époque, l’accroissement du capital fictif était un phénomène de courte durée, tout au plus un ou deux ans, qu’on retrouvait à l’aube des crises cycliques. Aujourd’hui, la multiplication du capital fictif est devenue la caractéristique principale de toute une période. Depuis le début des années 1980, le volume total des titres échangés sur les marchés financiers croît sans arrêt et de manière exponentielle. Et même si le support de cette dynamique change régulièrement (emprunts d’Etats, actions, crédits hypothécaires, produits dérivés, etc.), ce n’est pas un hasard si c’est toujours <em>&#8220;l’industrie financière&#8221;</em> qui constitue le centre dont dépend l’accumulation du capital. A la différence des stades de développement capitaliste antérieurs, le déplacement vers les structures financières, lors des dernières trente années, n’est pas juste le résultat d’une absence momentanée de possibilités de valorisation dans l’économie réelle. Depuis la fin des trente glorieuses et du fordisme, une accumulation auto-entretenue dans l’économie réelle est devenue définitivement impossible. L’énorme gain de productivité qui a suivi la troisième révolution industrielle entraîne une éviction massive de la force de travail hors des secteurs produisant de la valeur et mine ainsi la seule base de la valorisation de la valeur: l’utilisation de force de travail vivante dans la production de marchandises. Depuis plusieurs décennies, le mouvement global d’accumulation ne peut se poursuivre que grâce à la sphère financière qui, en produisant inlassablement de nouvelles créances monétaires, est devenue le moteur central de l’accroissement du capital. Si ce <em>&#8220;processus de production&#8221;</em> de l’industrie financière s’enraye, l’effondrement catastrophique de l’économie mondiale devient inéluctable.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>3.</p>
<p>Dans le jargon boursier, on dit toujours que le cours des actions serait <em>&#8220;nourri&#8221;</em> par des attentes et que les marchés financiers font commerce avec <em>&#8220;l’avenir&#8221;</em>. A travers de telles formules, même si elles ne sont pas bien comprises, on peut apercevoir le secret de base du capitalisme contemporain. Lors de la création de nouveaux titres de propriété, une chose incroyable se produit qui serait impensable dans le monde des biens réels et de la richesse matérielle et sensible. La richesse matérielle et sensible doit avoir une existence en amont de sa consommation. Jamais par exemple on ne pourra s’assoir sur une chaise dont la construction est en projet. Pour la richesse produite par l’industrie financière, cette logique temporelle est renversée. De la valeur qui n’est pas encore produite, et qui ne verra éventuellement jamais le jour, se transforme à l’avance en capital, en capital fictif. Lorsque quelqu’un achète des parts d’emprunts d’Etat ou d’entreprises, lors de l’émission d’actions ou de nouveaux produits financiers dérivés, on voit de l’argent-capital qui était dans les mains d’un acheteur s’échanger contre une promesse de paiement. L’acheteur se lance dans cette transaction avec l’espoir que dans le futur, la revente de cette promesse de paiement lui rapportera plus que ce qu’il lui en a coûté aujourd’hui pour l’acheter. C’est grâce à cette perspective que la promesse de paiement devient la forme actuelle de son capital.</p>
<p>Pour le bilan global de la richesse du capitalisme, ce n’est pas tant la question de la conversion des promesses qui est importante. Ce qui est particulier, c’est une bizarrerie qui se produit dans le laps de temps entre l’émission et la vente d’un titre de propriété. Aussi longtemps que cette promesse de paiement est valable et crédible, elle constitue un capital supplémentaire, à côté du capital de départ. Par la simple création d’une créance monétaire écrite, on dédouble le capital. Ce capital supplémentaire n’existe pas uniquement sur le papier comme simple écriture dans le bilan d’un capitaliste monétaire, il mène une vie autonome, participe en tant que titre de propriété au circuit économique et au processus de valorisation, tout comme un capital monétaire provenant de la valorisation réelle l’aurait fait. En tous points semblable, il peut être utilisé pour l’achat de biens de consommation ou être investi, sa provenance ne se reconnaît pas.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>4.</p>
<p>A l’ère de la troisième révolution industrielle, le capitalisme ne peut survivre que s’il réussit à ramener toujours plus de valeur future vers le présent. C’est pour cela qu’aujourd’hui les produits financiers sont devenus le type de marchandises le plus important. Alors que la production de valeur se rétrécit, c’est la mutation du capitalisme vers un système basé sur l’anticipation de valeur future qui lui a permis de se créer de nouvelles marges de développement. Mais l’expansion de l’industrie financière se heurte de plus en plus à ses limites. La <em>&#8220;ressource avenir&#8221;</em> n’est pas aussi inépuisable qu’elle en a l’air. Au niveau logique, l’accumulation du capital fictif par ce processus de duplication au sein de l’industrie financière possède des particularités par rapport à l’accumulation du capital provenant de la production de valeur. L’une parmi d’autres a déjà été citée: la durée de vie limitée de ce procédé de multiplication de capital. A l’échéance d’un titre de propriété (remboursement, terme d’une créance, etc.), la somme de capital fictif supplémentaire qu’il incarnait rejoint le royaume d’Hadès. Pour qu’il puisse y avoir expansion, il doit d’abord être remplacé par de nouveaux titres. Pour que la production de titres puisse jouer le rôle de moteur pour relancer l’ensemble du fonctionnement capitaliste, son débit d’émission doit croître beaucoup plus rapidement que la production dans les secteurs clefs de l’économie réelle des périodes précédentes. Elle est soumise à une obligation de croissance exponentielle, car elle doit en permanence transformer en capital de la nouvelle valeur future tout en trouvant, sans répit, un remplacement pour les anticipations de valeur précédentes qui arrivent à échéance. Le fait que la multiplication de capital fictif ait explosé durant les dernières décennies n’est pas une erreur de parcours sur laquelle on pourrait juste revenir. Ce développement était obligatoire pour un système capitaliste qui est basé sur l’anticipation de la production de valeur future.</p>
<p>Mais plus le poids de l’avenir capitaliste, déjà consommé, pèse lourd, plus il devient difficile de maintenir en vie la dynamique de création de capital fictif. Ce qui aggrave le problème, c’est que la ponction de valeur future ne peut marcher que si les titres de propriété proposés se réfèrent à un secteur de l’économie réelle promettant des gains futurs. A l’ère de Reagan, ce secteur était constitué par les bons du trésor américain (emprunts d’Etat); à l’ère de la nouvelle économie, c’étaient les <em>start-up</em> dans le domaine de l’Internet, et dans les années 2000, c’était l’immobilier dont les prix semblaient pouvoir monter jusqu’au ciel. Mais si de tels secteurs prometteurs viennent à manquer, le capitalisme maintenu en vie par la perfusion de valeur future parvient à ses limites. Dorénavant, ce point critique a été atteint. Depuis la crise de 2008, l’expansion des produits financiers a pu continuer, mais cette dynamique n’est portée par aucune perspective de gains dans aucun secteur croissant de l’économie privée. Cette expansion n’est alimentée que par les budgets des Etats et des banques centrales. Afin d’éviter l’effondrement immédiat du système financier, c’est la puissance publique, traditionnellement le débiteur le plus fiable, qui a repris les crédits pourris. Les banques centrales ont même franchi un pas supplémentaire. Non seulement elles proposent aux banques d’affaires des montants de crédits, à des niveaux jamais atteints et à des taux d’intérêts proches de zéro, mais en plus elles se sont transformées en des <em>&#8220;Bad Banks&#8221;</em>, des sortes de décharges pour déchets toxiques de l’avenir capitaliste déjà consumé. Elles acceptent des titres de propriété qui ne trouvent plus preneur sur le marché comme garantie pour accorder des crédits, et en plus elles achètent, pour refinancer la puissance publique, des emprunts de leurs propres Etats. Il est clair qu’à terme on ne peut pas enrayer un processus de crise avec de telles mesures: on ne fait que le déplacer tout en lui attribuant une nouvelle qualité.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>5.</p>
<p>La mutation des banques centrales en <em>&#8220;Bad Banks&#8221;</em> est déterminante pour l&#8217;avenir. Les gardiens monétaires peuvent, momentanément, en rachetant des titres de propriété pourris, maintenir à flot la création de capital fictif, mais en ce faisant, ils créent un énorme potentiel inflationniste. Tôt ou tard, la dévalorisation du capital fictif va entraîner, aux Etats-Unis comme en Europe, une dévalorisation du médium argent. En Chine, ce processus se manifeste déjà.</p>
<p>Mais ce qui est plus caractéristique de la situation actuelle, c’est la double politique paradoxale de rigueur et d’endettement. Afin d’entretenir leur crédibilité sur les marchés financiers et de pouvoir continuer à trouver de l’argent frais, les Etats mettent en place des programmes d’austérité pour l’avenir. Le cas de l’Allemagne est symptomatique: en pleine année de crise 2009, tous les partis ont décidé de la mise en place, à partir de 2016, d’un programme de <em>&#8220;frein à l’endettement&#8221;</em>. Depuis, cette politique a été exportée vers la moitié de l’Europe. On sait déjà pertinemment que le moment venu, ces programmes seront abandonnés, ou alors <em>&#8220;suspendus temporairement&#8221;</em> comme ce fut le cas l’année dernière aux Etats-Unis lors du conflit budgétaire. Toute autre attitude aurait des répercussions catastrophiques sur l’économie. Dans un premier temps, l’annonce que l’on va  faire des économies calme les esprits sur les marchés financiers, apaise l’opinion inquiète et garantit à l’Allemagne sa notation AAA, ce qui lui permet de contracter de nouveaux crédits à des conditions favorables.</p>
<p>Mais évidemment, la politique d’austérité proclamée ne reste pas sans conséquences. La volonté de faire des économies est mise en ?uvre de manière pédagogique sur le dos de ceux qui sont considérés comme <em>&#8220;inutiles pour le système&#8221;</em>. Ce n’est pas pour rembourser les dettes de l’Etat qu’on leur enlève les dernières miettes, mais pour garder un peu plus longtemps un semblant de crédibilité face aux marchés financiers, dans le but de pouvoir continuer à emprunter. C’est le caractère cynique des programmes d’austérité mis en place dans les pays du sud de la zone Euro et en Irlande. C’est uniquement pour que la zone Euro puisse maintenir encore un temps le simulacre de la capacité de rembourser ses dettes que la majorité des populations sont poussées dans la misère.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>6.</p>
<p>La manière de légitimer ces programmes de paupérisation est bien connue. L’idéologie d’austérité arrache jusqu’aux dernières miettes de pain de la bouche de la retraitée grecque, en proclamant que la société vit <em>&#8220;au dessus de ses moyens&#8221;</em>. L’absurdité de cet argument dépasse même son insolence. Elle renverse le problème de base auquel la société mondiale est confrontée aujourd’hui. Depuis longtemps notre société vit, quantitativement comme qualitativement, loin en dessous des possibilités qu’offrirait une utilisation sensée du potentiel de production engendré par le capitalisme. Avec moins de cinq heures hebdomadaires d’activité productive par personne, on pourrait produire une richesse permettant une vie décente à tous les habitants de la planète, et vraiment à tous, et cela sans détruire les bases naturelles de la vie. Si cette possibilité ne s’est pas réalisée, c’est que, sous les conditions du capitalisme, les richesses matérielles ne possèdent de raison d’existence que si elles se soumettent au but de l’accumulation du capital en adoptant la forme de la richesse abstraite.</p>
<p>Avec l’avènement de la troisième révolution industrielle, la société a atteint un tel niveau qu’elle est devenue trop productive pour le but auto-référentiel et misérable de la valorisation de la valeur. Ce n’est que l’anticipation grandissante sur de la future valeur produite ainsi que la pré-capitalisation de valeur qui ne sera jamais produite qui ont permis pendant trois décennies de maintenir la dynamique capitaliste. Mais depuis, cette stratégie d’ajournement délirante est elle-même tombée dans une crise profonde. Ceci n’est pas une raison de se <em>&#8220;serrer la ceinture&#8221;</em>, ni de se complaire dans des fantaisies régressives au sujet d’un capitalisme <em>&#8220;sain&#8221;</em> basé sur du <em>&#8220;travail honnête&#8221;</em>. Un mouvement émancipateur contre <em>&#8220;l’austérité&#8221;</em> et la gestion répressive de la crise devrait viser à rompre, consciemment, le lien obligatoire entre la production de richesses sensibles et la production de valeur. Il s’agit de refuser de manière offensive la question de la <em>&#8220;viabilité financière&#8221;</em>. Savoir si des logements seront construits, des hôpitaux entretenus, de la nourriture produite ou des lignes de chemin de fer maintenues ne peut pas dépendre du fait de savoir s’il y a assez d’argent. Le seul et unique critère doit être la satisfaction des besoins concrets. S’il a été décidé, par <em>&#8220;manque d’argent&#8221;</em>, d’abandonner des ressources, il faut se les réapproprier et les transformer à travers une opposition consciente à la logique fétichiste de la production de marchandises. Une vie décente pour tous ne peut exister qu’au-delà de la forme de richesse abstraite.</p>
<p>(Traduction Paul Braun)</p>
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		<title>Splendeurs et misères des travailleurs</title>
		<link>http://www.krisis.org/2012/splendeurs-et-misres-des-travailleurs</link>
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		<pubDate>Thu, 03 May 2012 22:09:16 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Achim</dc:creator>
				<category><![CDATA[Kritik der Arbeit]]></category>
		<category><![CDATA[Patriarchat und Geschlechterverhältnis]]></category>
		<category><![CDATA[Français]]></category>
		<category><![CDATA[Norbert Trenkle]]></category>

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		<description><![CDATA[Deutsche Version &#8211; English version Pour une critique de la masculinité moderne Norbert Trenkle1 La crise du travail est aussi celle de la masculinité moderne. Car le citoyen des temps modernes, dans le tréfonds de son identité, se constitue et se structure en tant que travailleur : cet être entreprenant, ce créateur agissant délibérément et rationnellement, [...]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="http://www.krisis.org/2008/aufstieg-und-fall-des-arbeitsmanns">Deutsche Version</a> &#8211; <a href="http://www.krisis.org/2010/rise-and-fall-of-the-working-man">English version</a></strong></p>
<p><strong>Pour une critique de la masculinité moderne</strong></p>
<p><em>Norbert Trenkle<span id="more-5016"></span></em><sup><a name="f01" href="#t01">1</a></sup></p>
<p>La crise du travail est aussi celle de la masculinité moderne. Car le citoyen des temps modernes, dans le tréfonds de son identité, se constitue et se structure en tant que travailleur : cet être entreprenant, ce créateur agissant délibérément et rationnellement, efficace, pragmatique et toujours soucieux de ce que le résultat de ses efforts soit quantifiable. La « sueur de son front » n’est pas indispensable ; de ce point de vue, l’identité masculine moderne est assez permissive. Managers, consultants et fonctionnaires, en dépit de leur costume-cravate, se considèrent comme d’authentiques producteurs, au même titre, sinon davantage, que les ouvriers du bâtiment, des chaînes de montage ou du transport routier. Et s’il est vrai que ces dernières figures ne déclenchent plus depuis longtemps les vocations professionnelles masculines et échoient désormais à ceux qui ne parviennent pas à franchir les obstacles sociaux dans la course vers la catégorie supérieure des emplois de bureau, elles demeurent néanmoins et d’autant plus, sur le plan symbolique, des représentations de la vraie virilité. Prenez un gaillard musclé à demi nu brandissant une clé anglaise ou un lourd marteau, et campez-le devant le décor esthétisé d’un atelier automobile ou d’un haut fourneau, dont vous aurez soin d’agrémenter la propreté presque aseptique de quelques pittoresques taches de cambouis : vous obtenez l’icône de la masculinité moderne.<br />
Les publicités pour les costumes de marque et les parfums pour hommes réactivent des fantasmes d’identification fermement et profondément ancrés dans la structure de l’identité masculine. Ainsi, le frêle et pâle employé de banque ou le directeur des ventes obèse, au souffle court, d’une fabrique de soda, peuvent eux aussi s’identifier à l’homme musclé. Du point de vue physique, ce dernier représente pour eux un rêve à jamais inaccessible ; mais psychologiquement parlant, ils voient en lui quelque chose de plus primordial : les muscles fermes et le corps d’acier sculpté incarnent l’affirmation du pouvoir. Pouvoir sur les autres, sur le monde et sur eux-mêmes. Certes, il peut sembler minable, le pouvoir qui se résume à diriger une poignée de salariés, à évincer un concurrent en lançant une nouvelle boisson gazeuse ou à réaliser un bénéfice supérieur à celui de l’année précédente. C’est en outre un pouvoir extrêmement précaire, toujours menacé et disputé ; car il ne dépend pas seulement de votre capacité (qui peut faire défaut à tout moment) à surclasser la concurrence, mais aussi d’une conjoncture économique sur laquelle l’individu n’a aucune prise. Du fait précisément de cette incertitude, une affirmation de soi permanente et agressive s’avère indispensable.<br />
On ne peut donc pas dire que le corps bardé de muscles en tant que tel constitue l’homme moderne ; il est plutôt l’incarnation d’une fermeté relevant avant tout d’un état d’esprit et d’une préparation mentale. « Un homme, un vrai », se doit d’être dur envers lui-même comme envers les autres. Le biceps saillant symbolise le self-control, la discipline et le refus ; le pouvoir de la volonté sur son propre corps. L’esprit est tout disposé à obéir mais la chair est faible ; l’homme doit donc commencer par la dompter s’il entend maîtriser tout le reste. C’est ici que l’on s’écarte de l’ancienne notion d’un esprit sain dans un corps sain. Certes, celle-ci proclamait déjà la dissociation du corps et de l’esprit, mais leur relation équilibrée restait cependant à l’ordre du jour. En revanche, le point de vue moderne met l’accent sur la tyrannie de l’esprit qui soumet le corps à sa volonté. Le « libre arbitre », se rêvant détaché de toute sensualité, condamné à lutter contre elle en permanence justement parce qu’il la nie, et vivant dans une angoisse mortelle à l’idée qu’il pourrait perdre ce combat, constitue le noyau socio-psychique de l’individu mâle.</p>
<h4>Le travail de désensualisation</h4>
<p>Cette identité masculine moderne répond à la perfection aux exigences du travail dans notre société fondée sur la production généralisée de marchandises. Car le travail sous le capitalisme est, par essence, une forme d’activité désensualisée et désensualisante, et ce à plusieurs égards. En premier lieu, son but n’est pas la fabrication d’objets spécifiques mais la production de marchandises comme moyen permettant la valorisation du capital. Les biens ne sont donc pas produits pour leurs qualités sensorielles et matérielles, mais seulement dans la mesure où ils représentent une certaine quantité de valeur et contribuent ainsi à transformer une somme d’argent en davantage d’argent. A cet égard, la matérialité de la marchandise n’est qu’accessoire : un « mal nécessaire » (Marx), dont on ne peut malheureusement pas se dispenser, car alors le produit serait invendable. Deuxièmement, la production de marchandises va de pair avec une totale indifférence pour les ressources naturelles ; celles-ci n’importent, en définitive, qu’en tant que matière brute à exploiter, et continuent par conséquent d’être englouties avec la plus imperturbable inconscience, alors même qu’on sait depuis belle lurette que cela engendre d’épouvantables catastrophes menaçant l’existence de dizaines de millions de gens. Troisièmement, le travail sous le capitalisme est également une forme d’activité désensualisée en ce qu’il s’inscrit dans une sphère particulière et séparée des autres sphères de l’existence, une sphère astreinte uniquement à la logique de la rentabilité et de l’efficience, et où il ne reste pas la moindre place pour les fins, les besoins et les sentiments rebelles à cette logique.<sup><a name="f02" href="#t02">2</a></sup><br />
Quatrièmement, enfin, cette forme de travail ne se traduit pas uniquement par un mode de production historiquement spécifique : c’est l’ensemble du contexte social qu’elle détermine de manière tout à fait fondamentale. Ainsi, loin de se borner, sur un plan quantitatif, à transformer directement un nombre croissant de domaines de l’existence en secteurs économiques et en opportunités d’investissement, le travail dans la société capitaliste a surtout pour particularité de constituer le principe central médiatisant les rapports sociaux ; une médiation qui prend essentiellement la forme de l’objectivation et de l’aliénation. Car la construction de ces rapports ne se fait pas sciemment, par la concertation ou la communication directe ; c’est au contraire via l’interdépendance des produits du travail qu’ils se construisent : par le fait que les hommes, à la fois, se vendent en tant que force de travail, et produisent des biens qu’ils écoulent sur le marché en vue de réaliser un profit. D’une certaine manière, on peut donc dire que les gens communiquent entre eux à travers les produits du travail, conformément au code objectivé de la logique capitaliste. La médiation du travail n’est ainsi que la subordination des hommes aux lois tacites de la valorisation, qui possèdent leur dynamique automatique propre ; s’y opposer équivaut à s’insurger contre d’inviolables lois naturelles – alors même qu’il s’agit en réalité d’une forme de rapports sociaux.<sup><a name="f03" href="#t03">3</a></sup></p>
<h4>Le monde, ce corps étranger</h4>
<p>Imposer aux quatre coins du globe cette forme historiquement inédite d’activité et de rapports sociaux n’aurait pas été possible sans la création d’un certain type anthropologique lui correspondant et garantissant son bon fonctionnement. Aucune forme relationnelle, fût-elle objectivée, ne peut exister indépendamment des individus sociaux ; il faut qu’elle passe sans cesse à travers eux et soit en permanence activement reproduite. Ce type anthropologique adéquat n’est autre que l’homme moderne, sujet du travail et de la marchandise, pour qui le monde se conçoit essentiellement comme quelque chose qui lui est extérieur, un corps étranger dans lequel il pénètre et évolue. Le rapport qu’il entretient avec son environnement social et naturel, avec les autres hommes, voire avec son propre organisme et les sensations qu’il éprouve, est un rapport aux choses. Des choses qu’il manipule, organise, considère de manière objective : des objets soumis à sa volonté. Il n’est pas jusqu’à ses émotions que le sujet moderne ne cherche à gérer et réguler sur le mode utilitariste. Et s’il échoue régulièrement dans ce projet, en dépit du nombre effarant de livres qui prétendent l’y aider, il n’est cependant pas près d’y renoncer.<br />
La manifestation la plus symptomatique de ce rapport au monde et à soi réside certainement dans la vente par le travailleur de sa force de travail, qui entraîne la perte de la maîtrise de son corps et sa brutale soumission aux impératifs de la logique capitaliste. Et que celui qui travaille à son compte ne s’imagine surtout pas échapper à cette logique ; comme les autres, il est contraint de devoir faire abstraction de ses besoins sensoriels et des qualités physiques de la marchandise qu’il produit, laquelle ne représente pour lui qu’un moyen de gagner sa vie : de la valeur et rien d’autre. Comprenons bien, toutefois, que nous ne parlons pas d’un acte de soumission passive à une contrainte purement extérieure : la subjectivité moderne est structurée en fonction de cette contrainte. De cette façon seulement obtient-on qu’elle fonctionne sans relâche, qu’elle objective et s’auto-objective pour toute la durée du procès de travail, sans pourtant qu’aucun garde-chiourme armé d’un fouet soit nécessaire. La contrainte extérieure se double d’une contrainte intérieure. C’est précisément ce qui explique que le modèle objectivant d’action et de comportement ne se cantonne pas aux sphères du travail et de l’économie, mais imprime sa marque sur l’ensemble des rapports sociaux. Dans la mesure où la conduite qu’on attend de lui exige une tension et un effort constants, et où l’échec menace en permanence, à tel point que la pression se révèle à la longue insupportable, le sujet moderne du travail et de la marchandise éprouve une véritable haine envers les minables qui ne parviennent pas à s’adapter à cette double contrainte ou qui la refusent en bloc.<sup><a name="f04" href="#t04">4</a></sup><br />
C’est d’abord l’éthique protestante du travail qui éleva au rang d’idéal ce type anthropologique capable de se détacher de sa propre sensualité et de se penser lui-même comme l’agent d’une réussite sociale objectivée. A une époque où le mode de production capitaliste concernait à peine quelques îlots clairsemés sur l’océan de la société féodale, l’histoire des idées annonçait les exigences futures des rapports sociaux médiatisés par le travail et la marchandise, contribuant ainsi de façon non négligeable à leur diffusion et à leur généralisation. Dans la réalité, il fallut encore des siècles pour que le type d’homme satisfaisant à ces exigences se constitue et devienne la norme. Toute l’histoire de l’avènement et des premiers temps du capitalisme peut se lire comme celle d’un violent dressage – qui est à la fois un autodressage – des êtres humains, afin de les transformer en sujets du travail et de la marchandise, mais aussi, parallèlement, comme le récit de la résistance acharnée qui se dressa contre cette transformation, avant d’être finalement vaincue.<br />
Le fait que, dans ce processus, la forme sujet moderne ait été bien déterminée également du point de vue sexuel, en sorte qu’elle corresponde à l’identité masculine moderne, s’explique en premier lieu par la longue période de domination patriarcale qu’avait connue l’humanité, domination que la société capitaliste prolongea à sa manière et transforma. Le paradigme identifiant l’homme à la pensée abstraite et la femme à une sensualité tout à la fois dévalorisée, désirée et combattue, suit une longue tradition : remontant au moins à la Grèce antique, il fut adopté par le christianisme, qui le consolida tout en le réinterprétant en fonction de ses besoins propres. Dans la société capitaliste, cependant, où la tendance à l’abstraction et à l’objectivation du monde devient le mode universel de socialisation, ce paradigme acquiert une importance nouvelle et centrale, dans la mesure où il entre fortement en résonance avec les fondements même de la structure sociale. Le dressage des hommes pour en faire les acteurs de l’objectivation plonge ses racines dans certains aspects de la structure de la masculinité patriarcale d’antan qui, outre une identification à la raison, abritait surtout une identification à la figure du guerrier, du conquérant brutal. Mais étant donné l’objectivation de tous les rapports sociaux modernes, ces figures sont rassemblées dans une forme particulièrement cohérente et compacte : « l’homme ».<br />
Cette forme n’aurait pas pu s’imposer sans la création d’une contre-identité féminine réunissant à l’inverse tous les traits qui n’entrent pas dans le système de coordonnées de la construction identitaire masculine, dont, par conséquent, le sujet moderne ne peut tolérer la présence en lui et d’avec lesquels il doit faire sécession. Ainsi s’explique la construction de l’« autre » féminin : la femme sensuelle, émotive et impulsive, incapable de penser logiquement ou de planter un clou dans le mur mais soucieuse des enfants, du ménage et du bien-être de « son » homme. Outre qu’elle stabilise l’identité du sujet mâle, l’invention de cet « autre » instaure et légitime une division sexuelle du travail parfaitement adaptée à l’entreprise capitaliste, puisqu’en libérant le travailleur des tâches de la vie quotidienne, elle lui permet de se consacrer pleinement au travail et à la production de marchandises.<sup><a name="f05" href="#t05">5</a></sup></p>
<h4>Le travailleur à l’heure de la crise</h4>
<p>Aujourd’hui, bien que ce carcan identitaire féminin soit remis en cause à la fois par le mouvement féministe et par la large implication des femmes dans le procès de travail capitaliste, il reste malgré tout étonnamment présent et inscrit au cœur même de ce procès. D’une part, en effet, si un certain nombre de femmes ont conquis des positions de pouvoir dans la société, elles n’y sont parvenues qu’au prix d’une adaptation aux standards masculins en matière de travail, de concurrence et de performance abstraite. D’autre part, à l’échelle de la société tout entière, elles n’en conservent pas moins la charge de la plupart des fonctions domestiques et de soin aux enfants. Et l’on ne parlera même pas de la réification du corps féminin pour les fantasmes érotiques des hommes : un simple coup d’œil aux affiches publicitaires et aux couvertures de magazines suffit à démontrer de manière incontestable à quel point elle est ancrée dans les mœurs.<br />
A première vue, la persistance de ces identités sexuelles diamétralement opposées accompagnant le capitalisme peut sembler surprenante. Mais, tant que les rapports objectivés que sont la marchandise, l’argent et le travail structureront la société, le sujet mâle inscrit dans ces rapports perdurera également. L’actuel processus de crise, qui jette par millions les gens au chômage ou les oblige à accepter des conditions de travail de plus en plus précaires, ne contribue nullement à les renverser. Car, bien que la crise ait fait voler en éclats l’un des principaux piliers de l’identité masculine, elle conduit en même temps à une concurrence accrue dans tous les domaines de la vie quotidienne. Sous les conditions que nous vivons, les traits traditionnels du mâle moderne – fermeté, assurance, insensibilité – paraissent plus utiles que jamais. Il ne faut donc pas s’étonner si le culte de la masculinité fait un retour en force aujourd’hui, entraînant dans son sillage un surcroît de violence raciste et sexiste. Une critique radicale du sujet moderne structuré en tant que travailleur mâle apparaît donc, particulièrement dans ce contexte de crise globale, indispensable à l’ouverture de nouvelles perspectives d’émancipation sociale.</p>
<p><a name="t01" href="#f01">1</a> Article paru en 2008 dans la revue allemande Krisis : <a href="http://www.krisis.org/2008/aufstieg-und-fall-des-arbeitsmanns">http://www.krisis.org/2008/aufstieg-und-fall-des-arbeitsmanns</a>. [NdT]<br />
<a name="t02" href="#f02">2</a> « Cette sphère [du travail] est devenue autonome et supérieure aux autres. C’est seulement dans la société capitaliste que le travail devient son propre principe d’organisation, parce que c’est seulement ici que la production, son élargissement et les exigences qui en dérivent deviennent la raison d’être de la société. Dans les sociétés précédentes, la production avait pour but de créer de la richesse matérielle et concrète, mais celle-ci était à son tour au service de la reproduction de l’ordre social donné », Anselm Jappe, Les Aventures de la marchandise, 2003. Cf. également Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale, 2009. [NdT]<br />
<a name="t03" href="#f03">3</a> « Le vrai sujet est la marchandise », A. Jappe, op. cit., p. 98 ; « [La valeur] entre, pour ainsi dire, dans la peau des hommes et en fait les exécuteurs dociles de sa logique », ibid., p. 91 ; « Dire que le travail du menuisier est “dans” la table est en vérité une pure fiction, une convention sociale. Aucune analyse chimique de la table ne peut y retrouver le “travail” qui l’a créée. [...] Croire que les marchandises “contiennent” du travail est une fiction acceptée par tous les membres de la société marchande. Cette “loi” prétendue n’est pas du tout une base naturelle que le fétichisme voile – comme le veut le marxisme traditionnel – mais est elle-même un fétichisme, un totémisme moderne », ibid., p. 228-229. [NdT]<br />
<a name="t04" href="#f04">4</a> Cette contrainte structurellement implantée ayant ses limites – qu’on songe, notamment, à la vague de suicides chez France Télécom (plus d’une cinquantaine depuis 2008) –, le travailleur a désormais massivement recours à la pharmacopée antidépressive&#8230; en attendant la mise au point des neurotechnologies du contrôle : « [...] les singes qu’ils ont ainsi modifiés, au National Institute for Mental Health [sic], abandonnent leur habituelle procrastination pour se mettre au travail de façon désintéressée et accomplissent les missions qu’on leur confie avec une ardeur sans pareille, même sans punition », Pièces et main d’œuvre, Clinatec : le laboratoire de la contrainte, 2011. [NdT]<br />
<a name="t05" href="#f05">5</a> Cf. Roswitha Scholz, « Remarques sur les notions de “valeur” et de “dissociation-valeur” » et Robert Kurz, « La femme comme chienne de l’homme », in Illusio n°4/5, 2007 ; articles disponibles en ligne à l’adresse : <a href="http://palim-psao.over-blog.fr/article-dossier-critique-de-la-valeur-genre-et-dominations-47134207.html" target="_blank">http://palim-psao.over-blog.fr/article-dossier-critique-de-la-valeur-genre-et-dominations-47134207.html</a>. [NdT]</p>
<p>Traduction : Sînziana</p>
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		<title>Il y a le feu chez les pompiers!</title>
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		<pubDate>Mon, 19 Dec 2011 17:08:30 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Juli</dc:creator>
				<category><![CDATA[Krisentheorie und Krisenanalyse]]></category>
		<category><![CDATA[Ernst Lohoff]]></category>
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		<description><![CDATA[Deutsche Version Ernst Lohoff La dégringolade actuelle des bourses est la plus forte enregistrée depuis la faillite de la banque Lehman Brothers à l’automne 2008. D’après le journal Welt-online, à travers la planète, l’équivalent de cinq mille milliard de dollars en actifs se seraient dissipés dans les dernières semaines. Maintenant que l’agence de cotation Standard [...]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://www.krisis.org/2011/brennende-loeschfahrzeuge">Deutsche Version</a></p>
<p><em>Ernst Lohoff</em><span id="more-4780"></span></p>
<p>La dégringolade actuelle des bourses est la plus forte enregistrée depuis la faillite de la banque Lehman Brothers à l’automne 2008. D’après le journal Welt-online, à travers la planète, l’équivalent de cinq mille milliard de dollars en actifs se seraient dissipés dans les dernières semaines. Maintenant que l’agence de cotation Standard &#038; Poor’s a abaissé la note de solvabilité concernant les emprunts d’Etat des Etats-Unis, les places financières vont certainement chuter encore. </p>
<p>Depuis les années quatre-vingts, l’industrie de la finance est devenue l’industrie de base du système capitaliste mondial et a subi régulièrement des échecs. Mais les événements actuels ont acquis une nouvelle dimension. Lors de toutes les crises précédentes qui touchaient les centres capitalistes, c’étaient toujours les Etats, prompts à s’endetter, qui jouaient le rôle de pompier. Aujourd’hui les pompiers d’hier sont le foyer de l’incendie.</p>
<p>Ce déplacement du point de départ de la crise n’est pas le fait du hasard, c’est la conséquence logique de la manière dont on a tenté de résoudre les crises précédentes. Que ce soit lors du krach de la nouvelle économie ou à la suite de la grande crise des marchés financiers de 2008, les marchés ont commencé à chuter parce que les investisseurs, déçus par la non réalisation des promesses de rentabilité, se sont détournés massivement des entreprises privées « prometteuses », ont arrêté d’acheter des actions des « entreprises d’avenir » ainsi que de fournir des nouveaux crédits hypothécaires douteux. Le soin d’enrayer la spirale descendante de l’économie mondiale était laissé aux Etats. Au moyen d’une politique de l’argent pas cher (taux d’intérêts bas), les banques centrales fournissaient la matière première pour la création d’une nouvelle bulle spéculative encore plus importante. Grace à une politique de dépense intensive,,, la puissance publique a freiné la chute de ce qu’on appelle l’économie réelle : l’augmentation toujours plus rapide de la dette devait servir de tampon jusqu’à ce que la dynamique de création de capital fictif se trouve une nouvelle sphère prometteuse et privée qui relance la machine. Après le krach de la nouvelle économie en 2000, cette approche a encore donné satisfaction. Pendant deux ou trois ans, la conjoncture mondiale restait faible mais par la suite les bulles successives, comme celle de l’immobilier étatsunien, permettaient de nouveau une croissance de l’économie mondiale. Mais après la crise des marchés financiers de 2008, aucune nouvelle sphère privée prometteuse ne s’est établie. Au moyen d’une politique de taux d’intérêts extrêmement bas, et la nationalisation des pertes de la spéculation, on a réussi à éviter l’effondrement des marchés financiers. Les programmes de soutien à l’économie ont permis de stabiliser l’économie réelle, mais la production de l’industrie financière privée est restée en dessous du niveau qui aurait permis une limitation de l’endettement public. 15 mille milliards de dollars est la somme que l’ensemble des Etats ont bien voulu débourser pour dépasser la crise de 2008, ce qui fait grimper dramatiquement l’endettement total de tous les Etats de la planète jusqu’à 39 mille milliards de dollars.</p>
<p>Et il n’y a pas d’embellie à l’horizon. L’endettement des Etats est devenu la bulle la plus importante de l’industrie financière et c’est précisément cette bulle-là qui est en train d’éclater. La politique économique se trouve devant un dilemme énorme. D’un côté l’expansion de l’endettement étatique doit se poursuivre afin d’éviter une déflation. En même temps, les Etats doivent en permanence annoncer le retour vers des budgets équilibrés afin de maintenir leur propre crédibilité pour contracter de nouveaux crédits. Ce casse-tête représente l’arrière-plan de la panique réelle qui envahit actuellement les marchés financiers. On ne peut pas définir précisément, ni pour l’Europe ni pour les Etats-Unis, ce qui fait le plus accélérer la dégringolade des bourses : est-ce qu’il s’agit de la peur que les plans d’austérités annoncés entrainent une déflation, ou alors de l’inquiétude concernant la solvabilité des débiteurs étatiques ?</p>
<p>Dans cette situation bloquée, il ne reste plus qu’une sortie. En soi la politique économique n’a plus de marge de manœuvre, mais il reste encore une option monétaire. Vu que les taux directeurs sont déjà extrêmement bas, les banques centrales ne peuvent plus baisser  les taux d’intérêts, mais par contre ils rachètent les emprunts des Etats en difficulté. Cela ouvre aux Etats de nouvelles perspectives pour s’endetter et empêche dans l’immédiat que les emprunts d’Etats qui circulent dans l’industrie financière soient dévalorisés. Le capitaliste idéel général (l’Etat) fait ici quelque chose que personne d’autre ne peut faire, il s’endette auprès de lui-même.</p>
<p>Cela était considéré il y a quelques années comme le plus grand péché contre la stabilité monétaire et cela non sans raison : une banque centrale qui stocke, pour garantir la stabilité monétaire, à la place de titres rentables des créances pourries déplace la crise sur un nouveau terrain. La dévalorisation de l’endettement public est ajournée et la conséquence est une dévalorisation rampante de l’argent. La prochaine étape logique du processus de crise est le passage de la crise des budgets étatiques vers la crise du médium argent. Le capitalisme dépasse ses crises en préparant les suivantes,  toujours plus importantes. Karl Marx disait déjà cela, mais jamais la transmutation du moyen d’éteindre la dernière crise en combustible pour la prochaine crise ne s’est faite aussi rapidement.</p>
<p>Traduction: Paul Braun</p>
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		<title>Séisme sur le marché mondial</title>
		<link>http://www.krisis.org/2011/sisme-sur-le-march-mondial</link>
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		<pubDate>Sun, 11 Sep 2011 19:17:27 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Juli</dc:creator>
				<category><![CDATA[Krisentheorie und Krisenanalyse]]></category>
		<category><![CDATA[Français]]></category>
		<category><![CDATA[Norbert Trenkle]]></category>

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		<description><![CDATA[Des causes sous-jacentes de la crise financière English version &#8211; Versión española &#8211; Deutsche Version Norbert Trenkle (Mai 2008) En avril 2005, Franz Müntefering.1 fit une déclaration où, en guise de « critique du capitalisme », il comparait à une « nuée de sauterelles » les « cupides spéculateurs » qui, pour lui comme pour [...]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<h2>Des causes sous-jacentes de la crise financière</h2>
<p><strong><a href="http://www.krisis.org/2009/tremors-on-the-global-market">English version</a> &#8211; <a href="http://www.krisis.org/2009/terremoto-en-el-mercado-mundial">Versión española</a></strong> &#8211; <a href="http://www.krisis.org/2008/weltmarktbeben">Deutsche Version</a><br />
<em>Norbert Trenkle (Mai 2008)</em><span id="more-4585"></span></p>
<p>En avril 2005, Franz Müntefering.<sup><a name="f01" href="#t01"></a>1</sup> fit une déclaration où, en guise de « critique du capitalisme », il comparait à une « nuée de sauterelles » les « cupides spéculateurs » qui, pour lui comme pour une grande partie de l’opinion publique, devaient être tenus pour principaux responsables de l’actuelle crise économique et sociale. Reprise dans une brochure du Ver.di.<sup><a name="f02" href="#t02"></a>2</sup> , au moment de la crise des subprimes de l’été 2007, cette métaphore animalière déclencha en Europe et ailleurs un débat fort attendu. Mais, le problème avec ce genre de thèses, outre leurs connotations antisémites, c’est qu’elles remplacent l’analyse de la dynamique du capitalisme mondialisé par une simple condamnation morale de la finance. Evitant cet écueil, l’essai qui suit se propose, d’une part, de mettre en lumière la relation entre l’expansion débridée des marchés financiers internationaux ces dernières décennies et le krach de 2008.<sup><a name="f03" href="#t03"></a>3</sup> ; d’autre part, d’en déduire quelques considérations utiles pour les syndicats et les mouvements sociaux.</p>
<p>Pour la grande majorité des commentateurs et des économistes, l’affaire est entendue : l’effondrement des marchés financiers internationaux dont nous voyons les prémices, et qui risque bien de dégénérer en authentique crise économique planétaire, résulte de la liberté sans bornes accordée à la spéculation, en particulier aux États-Unis. Ce sont donc, logiquement, les banques et les fonds d’investissement qu’on a montrés du doigt en tant que principaux acteurs de la spéculation, mais aussi les gouvernements et leurs banques centrales (notamment le gouvernement américain et la Fed, sa « réserve fédérale ») qui les ont laissés faire, voire encouragés. Et tous ceux qui, depuis des années, derrière chaque fracture socio-économique (chômage de masse, dumping salarial, concurrence locale exacerbée et démantèlement des protections sociales), croient discerner la conséquence du fait que la spéculation a les coudées franches et est devenue une fin en soi, et considèrent la réglementation et le contrôle des marchés financiers comme les clés qui permettraient de résoudre ces problèmes, ont aujourd’hui le sentiment que les faits leur donnent raison.</p>
<p>A première vue, on pourrait effectivement penser que la finance est à l’origine de la pression accrue qui s’exerce sur la société tout entière. Qui contesterait que les marchés financiers ont acquis une importance historiquement sans précédent et influent plus fortement que jamais sur l’activité économique ? Cet état de choses n’est-il pas, en soi, suffisant pour les désigner comme les premiers responsables de la souffrance sociale ? Pourtant, si la dénonciation des hedge funds, private equity funds.<sup><a name="f04" href="#t04"></a>4</sup> et autres acteurs des marchés financiers rencontre une approbation aussi unanime (a fortiori lorsqu’elle fait appel à une imagerie incendiaire à base de « nuée de sauterelles » et de « sangsues »), ce n’est pas seulement parce qu’elle colle aux apparences. C’est aussi et surtout parce qu’elle s’appuie sur le lieu commun largement répandu selon lequel la finance, les banques et les « spéculateurs » engendreraient la plupart des effets pervers du capitalisme en faisant, sans se fatiguer, des profits sur le dos des « honnêtes travailleurs » et des « entreprises de production ». D’où le blâme s’abattant régulièrement sur ces spéculateurs animés d’une « insatiable cupidité », toujours en quête de « rendements excessifs », etc. – comme si le mode de production capitaliste n’était pas, par essence, fondé sur le principe de maximisation des profits et n’avait pas toujours été prêt à tout, y compris à marcher sur des cadavres, pour le mettre en œuvre.</p>
<p>Cette dénonciation des marchés financiers ne constitue donc en aucun cas une critique du capitalisme ; elle est, au mieux, un soupir de nostalgie au souvenir du capitalisme d’après-guerre régulé par l’Etat-providence, quand le monde paraissait encore « en ordre ». Plus grave, elle ouvre la porte à des délires antisémites basés sur la distinction, sans fondement mais communément admise, entre un « capital créatif » (concret) et un « capital accapareur » (abstrait), où la figure des « spéculateurs » rejoint celle des « Juifs » soupçonnés de tirer, depuis les coulisses, les ficelles de l’économie et de la politique mondiales. Ce dangereux amalgame idéologique ayant été identifié et dénoncé à plusieurs reprises ces dernières années.<sup><a name="f05" href="#t05"></a>5</sup> , je ne m’y étendrai pas davantage. En revanche, je m’efforcerai de montrer qu’une vision des activités financières aussi grevée de préjugés conduit à inverser les relations causales à l’œuvre dans la logique fonctionnelle du capitalisme, empêchant ainsi non seulement toute analyse pertinente de la crise en cours mais encore toute opposition adéquate aux exigences sociales et politiques que ladite logique fait peser sur nous.</p>
<h4>Les répercussions à long terme de la crise du fordisme</h4>
<p>Il suffit d’un coup d’œil à l’histoire moderne pour se convaincre que la frénésie spéculative et l’apparition de vastes bulles de crédit n’ont jamais été la cause d’aucune crise capitaliste ; elles en sont au contraire le produit, la forme prise par un processus de crise dont il faut rechercher la véritable origine dans le ralentissement de la valorisation du capital au sein de l’économie réelle. C’est encore plus vrai pour ce qui concerne l’actuelle crise financière et la longue période de spéculation qui l’a précédée, même si certaines particularités historiques distinguent cette crise des précédentes.</p>
<p>Tout le monde s’accorde sur le fait que les marchés financiers ont commencé à prendre de l’ampleur et à devenir autonomes vers le milieu des années 1970. Cependant, ce n’était pas le résultat de choix politiques arbitraires, ni de l’influence de think tanks néolibéraux ou de puissants lobbies économiques, ainsi qu’on le prétend souvent ; c’était une réponse à la crise structurelle inhérente au système, crise qui, lorsque le fordisme eut rencontré ses limites, vint mettre un terme à l’expansion capitaliste d’après-guerre. A cette époque, en effet, l’épuisement des réserves organisationnelles de productivité qu’avait créées la production de masse standardisée comprimait les taux de profits, tandis que, dans le même temps, les classes laborieuses étaient parvenues, à force de luttes, à obtenir de meilleurs salaires et avantages sociaux, et que les coûts d’investissement des infrastructures publiques augmentaient sans cesse. Dans un tel contexte, le relèvement notable du prix du baril de pétrole par les pays de l’OPEP, en faisant soudain grimper en flèche le coût de la surexploitation des réserves d’énergies fossiles, fut suffisant pour mettre en panne la dynamique de croissance auto-entretenue d&#8217;après-guerre. On cessa d’investir dans les moyens de production, usines, bâtiments, etc., ces secteurs ne rapportant désormais plus assez. D’importantes masses de capitaux se trouvèrent « libres », sans aucun investissement rentable en vue.</p>
<p>Mais étant donné que le capital est, par essence, valeur s’autovalorisant – autrement dit, étant donné que le seul but de la production capitaliste consiste à transformer l’argent en davantage d’argent (ce qui explique que le capitalisme soit condamné à la croissance quantitative perpétuelle, sans considération des besoins humains ni des limites naturelles) –, le moindre ralentissement du processus de valorisation est immédiatement synonyme de crise. Plus précisément : de crise de suraccumulation, ou encore, comme disent les économistes contemporains, de crise de surinvestissement. Une partie du capital est excédentaire (au regard des critères de sa propre fin en soi abstraite) et se voit, par conséquent, menacée de dévalorisation. En outre, lorsque cette dévalorisation se produit, elle ne se traduit pas simplement par la faillite d’un certain nombre d’entreprises et de banques (ce qui fait partie du fonctionnement normal du capitalisme), mais se répercute, transmise et renforcée par des effets négatifs amplificateurs, à travers l’économie et la société tout entières.</p>
<p>Voilà précisément la menace qui se profilait au milieu des années 1970, conformément au pronostic de nombreux économistes qui n’étaient pas tous de gauche..<sup><a name="f06" href="#t06"></a>6</sup> Mais pourquoi n’est-ce pas arrivé ? Pourquoi la grande crise économique mondiale n’a-t-elle pas éclaté ? L’une des raisons majeures à cela tient au fait qu’une part substantielle des capitaux excédentaires, ces capitaux qui ne pouvaient plus être injectés dans l&#8217;économie réelle, fut détournée vers les marchés financiers et jeta son dévolu, dans un premier temps, sur les créances publiques, puis, de plus en plus, sur la spéculation boursière et immobilière. Ce report sur la sphère financière est, en soi, une phase tout à fait normale, qui intervient lors de chaque crise de la valorisation du capital. Marx l’avait déjà analysée au moment de la crise de 1857, forgeant à cette occasion le concept de « capital fictif ». Capitaux et crédit spéculatifs sont dits fictifs car ils n’ont du capital que l’apparence. En effet, s’ils produisent bien pour leur détenteur des gains spéculatifs ou des intérêts élevés, cet argent n’entre pas véritablement dans le cycle de la valorisation, qui suppose nécessairement la production de biens ou de services au moyen d’une certaine quantité de travail abstrait, dont une partie sera prélevée au titre de la valeur ajoutée. Les « revenus » que « produisent » le capital fictif, eux, sont prélevés à d’autres sources : impôts ou emprunts nouveaux (dans le cas de la dette publique qui croît de manière exponentielle), pari sur l’avenir (dans le cas des gains spéculatifs) ou bradage de la substance sociale (dans le cas des recettes de privatisation).</p>
<p>C’est l’exemple de la dette publique croissante qui est le plus parlant : l’Etat emprunte de l&#8217;argent pour le réinjecter aussitôt dans le circuit de la consommation. Du point de vue du créancier, cet argent apparaît comme du capital, puisqu’il « produit » des intérêts. Toutefois, il est en réalité depuis longtemps dépensé, et n’a donc de « valeur » que sous la forme de titres de créances (les obligations d’État). Le crédit à la consommation et le crédit hypothécaire opèrent sur le même principe : le débiteur emprunte de l&#8217;argent pour acheter maison, voiture ou tout autre bien ; quoiqu’il ait été dépensé, ce même argent apparaît aux yeux du créancier comme un capital qui a été investi de façon rentable, ce qui, de son point de vue, est la seule chose qui importe. Aussi longtemps que la bulle continuera de grossir, crédit et spéculation lui apparaîtront comme des possibilités d&#8217;investissement on ne peut plus « réelles ».</p>
<p>Toutefois, la croissance du capital fictif ne se traduit pas seulement par de nouvelles opportunités offertes aux investisseurs ; sur le plan macro-économique, elle a aussi pour conséquence de retarder le déclenchement de la crise. Car le report du capital excédentaire sur les marchés financiers n’empêche sa dévalorisation que temporairement, tandis que, dans le même temps, par le biais de divers mécanismes, il crée une augmentation du pouvoir d&#8217;achat s’exprimant par une demande accrue de biens et de services qui permet à l’économie réelle de poursuivre sa course, voire même la stimule. Dans le cas de l&#8217;augmentation de la dette publique, ce mécanisme agit immédiatement et, à ce titre, s’est imposé comme un instrument incontournable de la politique économique. Que l’argent dépensé par l’Etat serve à construire des routes, à acheter des avions de combat ou à verser des prestations sociales, il retourne, de toute façon, directement dans le circuit de la consommation, alimentant ainsi l’économie. Comme l’a montré le récent boom de l’immobilier aux Etats-Unis, le crédit à la consommation et les prêts hypothécaires ont exactement les mêmes effets macro-économiques, à cette différence près que les débiteurs sont, cette fois, des particuliers. Quant aux profits réalisés sur les marchés financiers, ils sont eux aussi, dans une certaine mesure, réinjectés dans l’économie réelle, soit par le biais des dépenses d’équipement des banques, fonds d’investissement et autres acteurs de la finance (parcs de véhicules d’entreprise, ordinateurs, immeubles de bureaux de prestige), soit par le fait qu’employés de la finance et investisseurs indépendants couvrent leur propre consommation grâce au produit des intérêts et de la spéculation. A cet égard, le capital fictif est tout sauf un poids mort entravant la bonne marche de l’économie réelle. C’est même l’inverse : il permet à l’exploitation capitaliste de se poursuivre, pour un temps, comme si de rien n’était.</p>
<p>Aucun mécanisme, jusqu’à présent, n’était toutefois parvenu à faire durer cette situation très longtemps. A chaque fois, une courte période de surchauffe spéculative débouchait sur un vaste krach où le potentiel de destruction accumulé se déchargeait avec une violence soudaine, annihilant en un clin d’œil une part substantielle des structures économiques et sociales. La spécificité historique de la crise du fordisme tient en ce que la dévalorisation brutale des masses de crédit et de capitaux spéculatifs ne s’est pas encore produite. Mais ça ne signifie en aucun cas que la logique de la valorisation capitaliste ait été abrogée, comme on l’a souvent dit. Cette crise n’est historiquement unique que du point de vue du sursis remarquablement long dont elle a bénéficié ; pour le reste, basée sur le mécanisme du capital fictif, elle n’est pas structurellement différente des précédentes et finira donc tôt ou tard par éclater sous la forme d’une énorme vague de dévalorisation. A cette durée inhabituelle correspond logiquement la non moins inhabituelle inflation des bulles du crédit et de la spéculation. S’il s’avère exact, ainsi que l’affirment à peu près tous les journaux, qu’aujourd’hui 97% des flux financiers transnationaux sont de nature purement spéculative, il n’y a pas lieu d’y voir la preuve d’un « dysfonctionnement » de l’économie, ni celle de l’insatiable « cupidité » des spéculateurs ; cela indique simplement à quel point la crise a été longtemps ajournée et, conséquemment, quel gigantesque potentiel de destruction elle renferme.</p>
<h4>Les particularités du long ajournement de la crise</h4>
<p>D’un point de vue politique, on peut dire que c’est avant tout la dérégulation progressive des marchés financiers internationaux et le découplage définitif des monnaies par rapport à l’or (l’abandon, en 1971, de la convertibilité du dollar en or entraînait la fin du système des taux de change fixes) qui permirent de retarder si longtemps le déclenchement de la crise. Car c’est ce qui rendit possible que la masse monétaire mondiale croisse dans des proportions inenvisageables lors des précédentes crises, à cause des limites strictes à l’expansion monétaire imposées justement par l’étalon-or et les réglementations nationales des marchés. Cependant, la décision d’abattre ces limites ne fut pas un acte politique arbitraire, attribuable à l’influence de tel ou tel puissant groupe d’intérêts..<sup><a name="f07" href="#t07"></a>7</sup> Elle résulta plutôt du développement économique des années 1950-1960, qui avait peu à peu sapé les fondements du système de Bretton Woods. A mesure que les Etats-Unis perdaient leur suprématie économique incontestée – au point d’arriver tout juste à couvrir, à grand renfort d’endettement public croissant, les dépenses nécessaires au maintien de leur position de puissance militaire et politique mondiale (le coût de la guerre du Vietnam ayant joué ici, comme on le sait, un rôle de premier plan) –, ils ne parvenaient plus, au sein d’un système de taux de change fixes, à garantir les devises occidentales sur leurs réserves d’or. Ainsi se firent jour simultanément, avec le concours actif des gouvernements, des banques centrales et des organismes financiers internationaux, les conditions d’une inflation considérable de la masse monétaire. A partir des années 1970, et par-dessus tout des années 1980, de vastes quantités de liquidités non garanties furent injectées dans les marchés, soit directement via la dette publique, soit, chaque fois que les marchés semblaient un peu instables, par le biais de politiques d’aide au crédit. Les États-Unis jouèrent, certes, un rôle essentiel dans ce processus puisque leur position de superpuissance les autorisait à emprunter dans leur propre monnaie sans subir aucune perte de change, dans la mesure où le dollar fonctionnait de facto comme devise mondiale (un statut qui est aujourd’hui remis en question). Mais les autres pays occidentaux, avec leur propre dette publique et leurs politiques de création de monnaie, ont également contribué pour une part non négligeable au gonflement continuel de la bulle planétaire de capital fictif, et donc à retarder encore et encore l’éclatement de la crise.</p>
<p>Par ailleurs, le long cycle capitaliste-financier entamé dans les années 1970 présente cette autre caractéristique notable : tout en offrant un sursis à la crise du fordisme, il coïncidait avec la forte hausse de productivité consécutive à la troisième révolution industrielle, c’est-à-dire à l’introduction des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC). Sous les conditions d’une crise de suraccumulation « normale », avant d’espérer mettre en œuvre une si profonde transformation de la production, il aurait fallu passer par une grave dépression mondiale qui aurait réduit les structures économiques de l’après-guerre à un tas de décombres. Toutefois, le long ajournement de la crise permis par l’expansion du capital fictif eut pour effet de limiter cette destruction essentiellement aux pays du Sud et de l’ex-bloc soviétique. Si les structures fordistes de la métropole occidentale furent également mises à mal, c’est là le résultat d’une plus longue évolution qui vit la pression sur les conditions de travail et les systèmes sociaux s’accentuer peu à peu, tandis que les structures de production subissaient des transformations fondamentales. Cette évolution n’affecta pas les pays de la même façon en fonction de leur position sur le marché mondial et au sein de la concurrence économique, mais la tendance était partout la même : le secteur industriel, à l’aide des applications de la micro-électronique, fut rationalisé de façon radicale et peu à peu réduit à un noyau hyperproductif ; en revanche, tout segment de la production qui ne pouvait pas (encore) être rentabilisé grâce à l’automation se vit sous-traité par des pays ou des secteurs à bas salaires.</p>
<p>Dans la mesure où le secteur dit des services prit une importance accrue en même temps qu’il absorbait une part conséquente de la force de travail dont l’industrie ne voulait plus, une lecture superficielle de la situation pouvait amener à conclure que le capitalisme traversait simplement une nouvelle restructuration, caractérisée par la perte de la position dominante du secteur industriel au profit des services et de l’« économie du savoir », à quoi s’ajoutait la globalisation des relations économiques. C’est pourquoi la plupart des observateurs et des experts de l’industrie s’accordèrent à penser que le capitalisme, au moins dans la métropole, avait largement réussi à surmonter la crise des années 1970-1980 (nom de code : « crise de la société de travail »), même si cela s’était fait au prix d’une précarisation accrue des conditions de vie et de travail pour de larges pans de la population – précarisation considérée, en fonction de la couleur politique du commentateur, tantôt comme inévitable, tantôt comme le produit de politiques néolibérales qu’il fallait amender. En revanche, pour la droite comme pour la gauche, le diagnostic d’un procès de crise au fondement même du capitalisme paraissait absurde et fallacieux. « Regardez comme le capitalisme est en pleine forme ! » s’écriait-on (que ce soit sur un ton enthousiaste, critique ou résigné) au vu du déferlement de profits de ces dernières années.</p>
<p>L’actuelle crise des marchés financiers montre très clairement que cette lecture reposait sur des bases erronées. Erronées non pas parce que, comme le prétendent ceux qui fulminent contre les « nuées de sauterelles », la spéculation détruirait une économique réelle dotée d’une structure viable, mais plutôt parce que cette économie réelle, telle qu’elle a évolué depuis vingt-cinq ou trente ans, n’a jamais constitué le support permettant une phase auto-entretenue d’accumulation capitaliste. Tout au contraire : elle ne fut (et n’est toujours) viable que grâce à l’afflux constant de capital fictif. Un véritable essor auto-entretenu supposerait, dans un contexte de croissance continue, d’absorber une main d’œuvre de plus en plus nombreuse dans la sphère de la production de marchandises et au niveau de productivité standard ; c’est là le seul moyen de garantir que la masse de valeur ajoutée va continuer à croître et que le cycle « argent – marchandises – davantage d’argent » tournera sans fin. Du point de vue de la demande, cela voudrait dire qu’à chaque instant, il faut créer suffisamment de revenus du travail pour espérer vendre les marchandises produites l’instant d’avant. Voilà précisément les circonstances qui font défaut sous les conditions de la troisième révolution industrielle. La rationalisation sur la base des NTIC laboure tous les secteurs de l’économie à une telle allure que, globalement, le nombre de travailleurs devenant superflus augmente sans cesse, en dépit de ceux qu’absorbe la croissance. Cela signifie que la logique de la valorisation non seulement conduit à des coupes claires au niveau de la demande dont, pourtant, elle dépend pour réaliser sur le marché la valeur produite, mais aussi, plus fondamentalement, qu’elle sape en permanence sa propre assise..<sup><a name="f08" href="#t08"></a>8</sup> Considérée sous cet angle, la révolution micro-électronique de la production constitue une sorte de crise permanente de suraccumulation, autrement dit un afflux constant de capital excédentaire, non réalisable dans la sphère de la production, qui s’échappe vers la sphère du capital fictif et contribue ainsi considérablement à la croissance exponentielle de la bulle financière.</p>
<h4>La crise ? Quelle crise ?</h4>
<p>A l’encontre de ce diagnostic, on fait souvent valoir qu’au cours des dernières décennies, des millions de nouveaux emplois ont été créés dans des pays situés autrefois à la périphérie de l’économie-monde, notamment en Europe de l’Est et en Asie du Sud-Est, et que la base de la production de valeur s’est donc élargie plutôt que contractée. Toutefois, cet argument néglige deux points essentiels. Premièrement, la grande majorité du travail industriel dans les pays en question s’effectue à un très bas niveau de productivité, ne créant par conséquent que très peu de valeur au regard des standards régnant dans les usines automatisées et complètement rationalisées du marché mondial. En effet, ce qui permet de définir la valeur d’une marchandise n’est pas tant le nombre d’heures travaillées que le niveau de productivité socialement reconnu..<sup><a name="f09" href="#t09"></a>9</sup> Et puisque, dans les segments qui forment le cœur de la production mondiale, ce niveau s’élève continuellement, la valeur extraite du travail peu productif dans les usines externalisées chute de manière tout aussi continuelle. Cela signifie que l’externalisation n’est économiquement viable que tant qu’on peut encore trouver de plus bas salaires et de plus misérables conditions de travail..<sup><a name="f10" href="#t10"></a>10</sup> Et, en retour, cela explique pourquoi le processus de rationalisation n’a pas conduit à une réduction générale du temps de travail et à une vie meilleure pour tous (en fait, il n’a pas même ouvert la possibilité d’une amélioration relative des conditions d’existence sous le capitalisme), mais plutôt à une dégradation et un appauvrissement considérables de la société.</p>
<p>En outre, et c’est le deuxième point, l’essor de la Chine, de l’Inde et des autres « marchés émergents » n’est en aucune façon auto-entretenu ; il est même totalement dépendant du crédit et de la création de monnaie spéculative sur les marchés financiers transnationaux. Chacun sait que toute la structure économique de ces pays est orientée massivement vers l’exportation, principalement à destination des États-Unis et de l’Union Européenne, lesquels, en retour, financent largement leurs importations grâce aux revenus du crédit et de la spéculation. De ce point de vue, un phénomène qui a valeur de paradigme est constitué par le cycle de déficit entre l’Asie-Pacifique et les USA, cycle qui, depuis l’administration Reagan, est devenu le principal moteur de l’activité économique mondiale. Son fonctionnement repose sur un mécanisme très simple : un déficit commercial croissant est couvert par des apports également croissants de capital financier, lequel, en partie directement via les dépenses publiques financées par le crédit (« déficits jumeaux ».<sup><a name="f11" href="#t11"></a>11</sup> ), en partie indirectement via la sphère de la finance privée, est réinjecté dans le circuit de la consommation. Cependant, dans la mesure où la majeure partie de cette masse d’argent se déverse sur les pays asiatiques (le Japon en tête mais aussi, de plus en plus, la Chine), qui investissent les bénéfices de leurs ventes dans le secteur financier étatsunien ou accumulent des réserves de change en dollars, ces pays, en réalité, financent eux-mêmes leurs exportations. A l’ère reaganienne, c’est l’augmentation brutale de la dette publique qui alimentait ce cycle. La spéculation boursière n’a pris de l’importance que plus tard : durant le boom de la soi-disant « nouvelle économie », il n’était pas rare que des investisseurs privés financent une part de leurs dépenses grâce aux énormes hausses des prix du « nouveau marché ». Et pour terminer, ces dernières années, l’attention s’est portée sur la spéculation immobilière.</p>
<p>Ce circuit ne peut toutefois perdurer que tant que le dollar américain jouit d’une confiance suffisante et que les capitaux frais continuent d’affluer pour couvrir le déficit permanent. L’une des caractéristiques de l’actuelle crise des marchés financiers réside justement dans le fait que cette confiance est, dans une large mesure, en train de s’effriter (comme l’indique la brusque chute du dollar)<sup><a name="f12" href="#t12"></a>12</sup>. Que le gouvernement américain et la Fed échouent à renverser la tendance et le cycle de déficit du Pacifique s’arrêtera net, ce qui aurait à peu près le même impact sur l’économie mondiale qu’une interruption de la circulation du Gulf Stream sur le climat. Face à un scénario aussi menaçant, on pourrait être tenté de se réfugier dans un antiaméricanisme facile et d’accuser les Etats-Unis, comme le font toujours davantage de voix scandalisées en Europe, de « vivre aux crochets du reste du monde », de financer leur « consommation improductive » par le crédit<sup><a name="f13" href="#t13"></a>13</sup>, voire même, désormais, d’entraîner l’économie mondiale dans la crise. Mais ce serait reproduire, une fois de plus, la distinction d’ordre idéologique entre capital financier « parasitaire » et honnête capital productif (les motifs antiaméricains indiquant toujours, en Europe, une dangereuse proximité avec des constructions antisémites). Qui plus est, ce serait inverser totalement les choses, car, d’une part, les pays d’Europe ont largement bénéficié de la demande américaine financée par voie de crédit : l’industrie allemande, en particulier, serait depuis longtemps en miettes sans les gigantesques volumes exportés outre Atlantique. D’autre part, rapportées aux PIB, les dettes nationales des pays de l’Union Européenne sont du même ordre de grandeur que celle des USA, et la spéculation ne semble pas non plus y être tout à fait inconnue puisque, ces dernières années, principalement dans le sud de l’Europe, on a vu grossir une impressionnante bulle spéculative sur les marchés de l’immobilier (laquelle est d’ailleurs en train d’éclater). Enfin et de toute façon, l’économie-monde capitaliste dans son ensemble survit en réalité sous perfusion de capital fictif, pour la bonne raison que l’économie réelle n’est plus à même de la soutenir.</p>
<p>Il est donc complètement absurde d’accuser aujourd’hui, ainsi que l’ont fait tous les commentateurs des journaux de droite comme de gauche, la banque centrale américaine d’avoir encouragé la spéculation immobilière par sa politique de taux d’intérêt extrêmement faibles et, partant, d’être responsable de l’actuelle crise financière. La stratégie de la Fed après le krach de la nouvelle économie a simplement consisté à faire en sorte d’éviter la catastrophe qui, déjà, menaçait les marchés financiers. Elle a ainsi à nouveau retardé le déclenchement de la crise de sept ou huit ans, permettant cette soi-disant reprise dont on a beaucoup parlé et que chaque homme politique tente de porter à son crédit. Si l’on tient à tout prix à faire usage de catégories morales, il faudrait plutôt remercier la Fed et le gouvernement américain d’avoir, par leur politique monétaire expansionniste, accordé à l’économie-monde un nouveau répit. Mais la gratitude est ici aussi inutile que le blâme. Il est bien plus urgent de comprendre que la crise des marchés financiers, loin d’être causée par la spéculation, est plutôt, à un niveau bien plus fondamental, le fruit d’une contradiction structurelle dans le mécanisme de la reproduction capitaliste. Cette prise de conscience pourrait s’avérer essentielle pour les conflits sociaux à venir.</p>
<h4>Nouveau répit&#8230;</h4>
<p>Il n’est pas possible d’émettre un pronostic fiable quant au déroulement futur de la crise. Pour le moment, nous ne savons pas si les forces réunies des banques centrales et des gouvernements seront suffisantes pour repousser une nouvelle fois l’effondrement des marchés financiers et ses conséquences dévastatrices pour le monde entier. Si elles y parvenaient, il n’en résulterait d’ailleurs que l’inflation d’une nouvelle bulle financière. Ce serait, de plus, un camouflet pour tous ceux qui voient la solution dans la régulation de la finance – revendication désormais reprise par des gens de tous bords, y compris par d’ex-néolibéraux purs et durs dont la devise semble être : « peu importe ce que j’ai dit hier » –, car sur le plan pratique, l’intervention de l’Etat aura l’effet exactement inverse : elle se contentera de limiter les dégâts directs causés par l’éclatement de la bulle immobilière. Il est significatif que même le social-démocrate populiste Oskar Lafontaine préconise le rattrapage des banques en difficulté par le gouvernement : il sait bien que l’effondrement du système bancaire aurait des effets catastrophiques sur la société tout entière.<sup><a name="f14" href="#t14"></a>14</sup> Bien entendu, c’est en toute bonne conscience qu’il appuie cette revendication d’un meilleur contrôle des banques et des acteurs de la finance. Mais elle n’a aucun sens, car les pertes dues aux mauvaises créances d’aujourd’hui, si elles sont jamais compensées, ne pourront l’être, étant donné les circonstances, que par de futurs gains sur les marchés financiers. Que les acteurs de ces marchés soient privés ou publics, le principe demeure identique : les uns comme les autres sont soumis à la même obligation d’investir « leurs » capitaux de manière rentable, ce qui, en période de suraccumulation permanente, les perspectives de valorisation étant très limitées au sein de l’économie réelle, signifie investir quasi exclusivement dans la sphère du crédit et de la spéculation.<sup><a name="f15" href="#t15"></a>15</sup> Qu’on veuille le reconnaître ou non, ce point est démontré empiriquement. C’est pourquoi les gouvernements et les banques centrales n’auront d’autre choix que de rouvrir grand les vannes de la création monétaire. Le gouvernement américain et la Fed s’engagent d’ores et déjà dans cette voie.<sup><a name="f16" href="#t16"></a>16</sup></p>
<p>Bien sûr, l’action politique, toujours entravée par le fait qu’il lui est interdit de remettre en cause la logique fonctionnelle du capitalisme, doit se contenter d’administrer les affaires publiques sans sortir de cette logique. Toutefois, la marge de manœuvre dont dispose la politique évolue au cours de l’histoire. Elle prend une forme et des limites historiquement spécifiques qui, à leur tour, dépendent du développement aveugle de la dynamique capitaliste. A l’intérieur de ces limites, les décisions et les orientations politiques ne sont pas déterminées mais résultent de l’interaction entre plusieurs facteurs tels que les rapports de forces dans la société, les alliances internationales ou les écarts de compétitivité au sein du marché mondial ; par contre, le cadre défini par lesdites limites est hors du champ de la politique. Cela reste vrai durant l’ère fordiste qu’on a trop souvent tendance aujourd’hui à idéaliser. En dépit du degré de régulation relativement élevé à cette époque, l’action politique n’a pas davantage créé l’expansion fordiste en tant que telle qu’elle n’a pu en empêcher la fin. Mais elle fut capable, dans une certaine mesure, d’influer sur le cours interne de l’expansion et d’utiliser les possibilités restreintes qui lui étaient offertes en matière de répartition des richesses afin d’élaborer, notamment, une vaste infrastructure sociale. La période ultérieure de mondialisation d’un capitalisme en crise se présente comme le reflet inversé du fordisme : si la politique se révèle désormais incapable de donner corps, socialement parlant, aux masses de capital fictif, c’est parce que la constante inflation de la bulle du crédit et de la spéculation est un prérequis indispensable au fragile ajournement de la crise, et détermine, par conséquent, la portée et les limites de l’action politique. Celle-ci doit donc tout faire pour assurer l’existence de ce prérequis aussi longtemps que possible, ce qui, au-delà des mesures de politique monétaire, comprend également la prédation progressive des « biens publics », que l’on jette au feu de l’exploitation privée afin que la locomotive capitaliste continue à foncer encore un temps.<sup><a name="f17" href="#t17"></a>17</sup></p>
<p>En revanche, mettre un terme à la dynamique de crise du capitalisme est un objectif hors d’atteinte de la politique, dont les interventions contribuent au contraire à reproduire en permanence, à un niveau toujours plus élevé, les contradictions sous-jacentes au processus de crise. Puisque la masse de capital fictif dont il faut éviter la dévalorisation grossit de façon exponentielle (ainsi que nous le montre un simple coup d’œil à la croissance des marchés financiers), la pression sur la société et sur la majeure partie de la population, forcée de se vendre dans des conditions toujours plus précaires, augmente à chaque étape du long ajournement de la crise. Par conséquent, le coût social d’un nouveau report du grand krach ne pourra que s’avérer considérable. Primo, nous pouvons nous attendre à une forte récession qui, à l’inverse de l’actuelle « reprise », nous enverra certainement toucher le fond. Secundo, l’expansion de la masse monétaire devrait produire une accélération de l’inflation et, partant, une nouvelle contraction d’un pouvoir d’achat déjà malmené. Enfin, la prochaine vague de spéculation s’attaquera sans doute aux matières premières, à la nourriture et aux agrocarburants, et touchera donc, directement et de façon catastrophique, de vastes pans de la population mondiale. La terrible hausse des prix des denrées alimentaires ces deux dernières années peut largement être attribuée au fait que de plus en plus d’investisseurs institutionnels ont reporté leurs capitaux sur le marché à terme des marchandises. Si cette tendance se confirme, les prix exploseront inévitablement, multipliant d’autant la faim dans le monde.</p>
<p>Encore une fois, l’augmentation du volume de capital fictif ne sera pas, à proprement parler, la cause de la catastrophe, mais plutôt (comme dans le cas des privatisations) une courroie de transmission du processus de crise et de sa tendance intrinsèque à l’exclusion et à la précarisation. Nous risquons donc fort de voir le ressentiment populaire se tourner à nouveau exclusivement vers ces ennemis imaginaires que sont les « cupides » marchés financiers, et rejeter sur eux la responsabilité de toutes nos souffrances. Il est d’autant plus crucial de remettre dans le bon sens cette soi-disant « critique du capitalisme » qui prête le flanc à l’antisémitisme. Ce qui suppose, outre la nécessaire critique de l’idéologie marchande, la formulation d’une analyse correcte de la crise, permettant de réfuter la perception déformée qu’ont la plupart des gens du fonctionnement du système capitaliste. Il ne s’agit évidemment pas de préconiser que la spéculation et les marchés financiers soient exempts de toute critique ; il s’agit d’affirmer que leur expansion ne peut être comprise que comme l’un des moments essentiels de la crise du capitalisme, et que cette dernière ne conduit qu’à la totale destruction des fondements sociaux et naturels de la vie.</p>
<p>La critique doit également être dirigée contre le projet mi-nostalgique mi-populiste d’un retour aux politiques keynésiennes de croissance et de régulation. Au fond, ceux qui émettent ces propositions savent eux-mêmes pertinemment que, dans les conditions actuelles, la marge de manœuvre politique qui permettrait de les mettre en œuvre n’existe pas. Nous en avons la preuve chaque fois que la « gauche » arrive au pouvoir&#8230; et applique un programme tout opposé à ses promesses ; c’est valable aussi bien pour la coalition SPD-Die Linke à la tête de la municipalité berlinoise que pour l’ex-« coalition de centre-gauche » en Italie ou le gouvernement Lula au Brésil. Le plus insensé, c’est qu’il ne s’agit pas de la part des électeurs d’une simple question de crédulité ou du fait d’être « trompés », mais plutôt qu’en l’absence de meilleures perspectives, ils veulent croire qu’un retour à l’Etat-providence keynésien d’après-guerre est encore possible, même si, à un autre niveau de conscience, ils savent bien que ça ne se fera pas. On est ici au cœur de l’état d’esprit schizophrène qui règne en Allemagne où nous avons, d’un côté, un large soutien des revendications social-démocrates habituelles (généralisation du salaire minimum, pas de privatisation des chemins de fer, etc.) et, de l’autre, un fort capital de sympathie à l’égard du gouvernement Merkel<sup><a name="f18" href="#t18"></a>18</sup>. Là où cet état d’esprit pose problème, c’est que, dans son balancement entre souhaits irréalisables et acceptation a-critique de la logique structurelle du capitalisme, il incline dangereusement à désigner des boucs émissaires, que ce soit les fonds spéculatifs, le gouvernement américain, les multinationales ou – au bout du labyrinthe des égarements – « les Juifs ».</p>
<p>Cela a l’air d’un paradoxe mais, si vous ne voulez pas vous rendre à la « realpolitik » et à son credo des contraintes objectives, il est essentiel d’identifier précisément les limites de l’action politique dans l’actuelle période de crise du capitalisme. Non pas pour les accepter comme telles, mais pour servir de point de départ indispensable aux mouvements sociaux et aux organisations syndicales qui restent opposés à la prédation systématique de l’Etat social, à la marchandisation de tous les aspects de l’existence, à la précarité croissante, ainsi qu’au contrôle et à la répression étatiques qui les accompagnent. Si ces mouvements et organisations s’orientent vers des perspectives politiques illusoires et s’enlisent dans le bourbier de la politique partisane, il n’en sortira rien d’autre que leur neutralisation.<sup><a name="f19" href="#t19"></a>19</sup> Si, en revanche, ils se concentrent sur la tâche consistant à articuler leurs luttes par-delà les divisions dues aux intérêts catégoriels et à la pulvérisation des conditions de vie et des identités, ils pourraient parvenir à renverser la tendance à l’érosion de la solidarité qui s’est fait jour sous la pression de la crise, et à constituer une force de contestation sociale se dressant contre la politique néolibérale de démolition et d’exclusion, ramenant du même coup la défaite de la logique capitaliste dans le champ du possible.</p>
<h4>&#8230; ou crise économique mondiale ?</h4>
<p>Que les politiques visant à repousser une nouvelle fois le déclenchement de la crise échouent, et nous serons menacés par un cataclysme économique mondial d’une ampleur incalculable où se déversera tout le potentiel de destruction accumulé depuis trente ans. Il en résultera d’emblée la faillite d’une énorme quantité d’entreprises et de banques, à quoi s’ajoutera vraisemblablement une forte inflation. Il n’est pas besoin de beaucoup d’imagination pour se représenter les effets dévastateurs d’une telle stagflation<sup><a name="f20" href="#t20"></a>20</sup> géante sur les finances publiques, les systèmes de protection sociale et les conditions de vie de la grande majorité des gens. Dans une telle conjoncture, il n’est guère douteux que l’idéologie d’une gestion de crise à caractère national-populiste (que certains réclament d’ailleurs depuis longtemps, et pas seulement à droite) verra sa popularité grandir. Lorsque Jürgen Elsässer, journaliste à Neues Deutschland<sup><a name="f21" href="#t21"></a>21</sup>, appelle à un « front populaire national » contre le capital mondialisé, et plus particulièrement le capital financier (qu’il localise – ô surprise ! – principalement aux Etats-Unis), ses propos peuvent paraître aujourd’hui quelque peu excessifs. Mais ils reflètent une certaine tendance à la fermeture agressive et nationaliste des frontières, à l’autoritarisme disciplinaire en matière de politique intérieure et à la mobilisation des vieux démons antisémites. Il est pourtant évident que, ne serait-ce que pour des raisons de gestion de la crise, le caractère fortement transnational des relations économiques aujourd’hui rend un retour au large isolement des Etats-nations à peine concevable. Une désintégration de l’économie-monde en plusieurs blocs continentaux est beaucoup plus probable, et c’est d’ailleurs un scénario que, depuis quelques temps, on n’hésite plus à envisager dans les think tanks et les couloirs du pouvoir. L’effondrement prévisible du dollar américain et la perte consécutive de sa fonction de monnaie mondiale pourraient nous entraîner rapidement dans cette direction.<sup><a name="f22" href="#t22"></a>22</sup></p>
<p>Un tel scénario ne représente aucun espoir d’une authentique sortie de crise, mais seulement une forme de gestion de celle-ci. Autrement dit, si la dévalorisation brutale survenait, elle n’aurait en aucun cas le caractère d’une « crise purificatrice » grâce à laquelle, après avoir évacué la surcapacité et les créances douteuses, nous pourrions poser les bases d’une nouvelle course auto-entretenue à l’accumulation. Car nous n’aurions pas éliminé les véritables causes de la crise : le transfert de la force de travail vivante de la production directe vers le complexe social de l’économie du savoir, et le ralentissement consécutif de la création de valeur. Toute production continuerait de se voir forcée de s’aligner sur le niveau de productivité atteint grâce aux NTIC, ou mesurée à l’aune de ce niveau, tandis que la course à l’augmentation de la productivité se poursuivrait. A de bas niveaux de production de valeur, un état de suraccumulation permanente réapparaîtrait aussitôt, et avec lui la nécessité impérieuse de regonfler la bulle de capital fictif. Les contradictions structurelles propres aux étapes précédentes de la crise seraient ainsi reproduites dans des conditions socio-économiques considérablement aggravées. La vraie question est de savoir s’il est possible de développer, sur la base des résistances populaires aux effets de la crise, un mouvement d’émancipation transnational capable, à travers un programme concret, de viser une réappropriation du contexte social dépassant la logique capitaliste.</p>
<p>___________________<br />
<a name="t01" href="#f01"></a> 1 A l’époque, leader du parti social-démocrate allemand (SPD). (Ndt)<br />
<a name="t02" href="#f02"></a> 2 <a href="http://jugend.mittelfranken.verdi.de">http://jugend.mittelfranken.verdi.de</a>/aktuelles/frohe_weihnachten/data/Wipo_Broschuere_Finanzkapitalismus.pdf [Le Ver.di (Vereinte Dienstleistungsgewerkschaft) est une jeune fédération syndicale allemande revendiquant plus de deux millions de membres (Ndt)]. Cf. également Lothar Galow-Bergemann, « Gegen Börsenungeziefer » [Contre la vermine qui pullule à la bourse], in Streifzüge n°42, 2008 : <a href="http://www.streifzuege.org/2008/gegen-boersenungeziefer">http://www.streifzuege.org/2008/gegen-boersenungeziefer</a>.<br />
<a name="t03" href="#f03"></a> 3 Rédigé en mai 2008, donc avant l’effondrement de l’automne suivant, et paru en allemand dans la revue Krisis : <a href="http://www.krisis.org/2008/weltmarktbeben">http://www.krisis.org/2008/weltmarktbeben</a>. (Ndt)<br />
<a name="t04" href="#f04"></a> 4 Deux catégories d’investisseurs dits « alternatifs » qui, ces dernières décennies, se sont développés aux côtés des investisseurs « institutionnels » que sont les sociétés d’assurances, fonds de pension, etc. (Ndt)<br />
<a name="t05" href="#f05"></a> 5 Cf. Norbert Trenkle, « Entsorgung nach Art des Hauses », in Streifzüge n°32, novembre 2004 : <a href="http://www.krisis.org/2005/entsorgung-nach-art-des-hauses">http://www.krisis.org/2005/entsorgung-nach-art-des-hauses</a>.<br />
<a name="t06" href="#f06"></a> 6 Cf. Elmar Altvater, Volkhard Brandes et Jochen Reiche (éd.), Handbuch 4. Inflation – Akkumulation – Krise II, 1976, qui contient de très bonnes analyses.<br />
<a name="t07" href="#f07"></a> 7 On peut trouver sous la plume de Jürgen Elsässer cette grotesque caricature de l’idée selon laquelle le renoncement à l’étalon-or aurait constitué une décision arbitraire : « En 1971, le président américain Richard Nixon annonça subrepticement la suspension de la convertibilité du dollar en or. Depuis lors, les fondations économiques du capitalisme n’ont cessé de se dégrader », in Solidarität – Sozialistische Zeitung n°57, 2007.<br />
<a name="t08" href="#f08"></a> 8 Les statistiques macro-économiques montrent clairement qu’il faut désormais, pour espérer créer des emplois, un taux de croissance du PIB beaucoup plus élevé qu’il n’était nécessaire dans les années 1970. En outre, elles donnent systématiquement une image beaucoup trop optimiste puisqu’elles additionnent les emplois sans se demander s’ils contribuent ou non à la production de valeur (l’économie, elle, se pose d’emblée la question). Pour ce qui concerne la majeure partie des services et de l’« économie du savoir », toutefois, la réponse est clairement non (cf. les articles de Samol, Lohoff et Meretz dans Krisis n°31). La croissance du secteur tertiaire ne peut donc pas compenser la tendance à la disparition progressive, sur le long terme, du travail et de la valeur.<br />
<a name="t09" href="#f09"></a> 9 Rappelons que Marx établit ce principe dès le premier chapitre du Capital : « On pourrait croire que, puisque la valeur d&#8217;une marchandise est déterminée par le quantum de travail dépensé au cours de sa production, plus un homme sera fainéant ou malhabile, plus sa marchandise aura de valeur, étant donné qu&#8217;il lui faudra d&#8217;autant plus de temps pour la fabriquer. Mais en réalité, le travail qui constitue la substance des valeurs est du travail humain identique, dépense de la même force de travail humaine. La force de travail globale de la société, qui s&#8217;expose dans les valeurs du monde des marchandises, est prise ici pour une seule et même force de travail humaine, bien qu&#8217;elle soit constituée d&#8217;innombrables forces de travail individuelles. [...] Après l&#8217;introduction du métier à tisser à vapeur, en Angleterre, il ne fallait plus peut-être que la moitié du travail qu&#8217;il fallait auparavant pour transformer une quantité de fil donnée en tissu. En fait, le tisserand anglais avait toujours besoin du même temps de travail qu&#8217;avant pour effectuer cette transformation, mais le produit de son heure de travail individuelle ne représentait plus désormais qu&#8217;une demi-heure de travail social et tombait du même coup à la moitié de sa valeur antérieure », PUF, 1993, pp. 43-44.<br />
<a name="t10" href="#f10"></a>10 Cf. Norbert Trenkle, « Es rettet euch kein Billiglohn », in Kurz, Lohoff, Trenkle (éd.), Feierabend ! Elf Attacken gegen die Arbeit, 1999.<br />
<a name="t11" href="#f11"></a>11 Déficit budgétaire doublé d’un déficit de la balance des paiements. (Ndt)<br />
<a name="t12" href="#f12"></a>12 Note de l’auteur en décembre 2008 : Ce diagnostic a été établi en mai 2008, lorsque le dollar était en forte baisse face à l’euro. En septembre-octobre, il avait retrouvé son niveau antérieur, principalement pour des raisons techniques. Aujourd’hui (fin 2008), nous assistons à une nouvelle baisse spectaculaire.<br />
<a name="t13" href="#f13"></a>13 Elmar Altvater écrit ainsi : « Les Américains ont accès à un haut niveau de consommation, l’american way of life, bien qu’ils soient terriblement endettés. [...] Toutefois, cela exige, d’une part, de forts taux d’épargne dans les autres régions du monde, permettant aux Etats-Unis et à leurs citoyens de se la couler douce ; d’autre part, les marchés financiers doivent fonctionner de telle manière que l’épargne du monde entier soit aspirée par les USA », Das Ende des Kapitalismus – so wie wir ihn kennen, 2005.<br />
<a name="t14" href="#f14"></a>14 Lafontaine [président du SPD de 1995 à 1999, puis membre fondateur et co-président de Die Linke, l’équivalent allemand du Parti de Gauche (Ndt)] a ironiquement proposé à Josef Ackermann [richissime homme d’affaires, président de la Deutsche Bank, membre du groupe Bilderberg, membre fondateur du Forum économique mondial, etc. (Ndt)] d’adhérer à Die Linke, suite à l’intervention d’Ackermann pour sauver le système bancaire affecté par la crise (Netzeitung, 20 mars 2008). D’où il ressort seulement que, lorsqu’il s’agit de gérer la crise, toutes les sensibilités politiques chantent à l’unisson.<br />
<a name="t15" href="#f15"></a>15 Ainsi, il est également absurde de reprocher aux banques leurs pertes résultant de la spéculation immobilière. Elles n’ont fait que ce que tout le monde attendait d’elles en période de hausse : investir « leur » argent de la façon la plus profitable. Si elles ne l’avaient pas fait, ces mêmes « experts » qui aujourd’hui crient au scandale en raison des lourdes pertes auraient alors sans doute critiqué leurs « précautions excessives ».<br />
<a name="t16" href="#f16"></a>16 Note de l’auteur en décembre 2008 : Ce pronostic de mai 2008 s’est vu entièrement confirmer par les gigantesques programmes de sauvetage des marchés financiers mis en branle, que ce soit aux Etats-Unis, en Europe ou ailleurs. En même temps, il est possible qu’ils aient atténué l’impact de la crise sur l’économie réelle.<br />
<a name="t17" href="#f17"></a>17 Pour une analyse de ce mécanisme, cf. Ernst Lohoff, « Out of Area – Out of Control », Streifzüge n°31 et 32, 2004 : <a href="http://www.streifzuege.org/2004/out-of-area-out-of-control-1-teil">http://www.streifzuege.org/2004/out-of-area-out-of-control-1-teil</a> et <a href="http://www.streifzuege.org/2004/out-of-area-out-of-control-2-teil">http://www.streifzuege.org/2004/out-of-area-out-of-control-2-teil-2</a> (en allemand).<br />
<a name="t18" href="#f18"></a>18 Gouvernement reposant sur une coalition CDU/CSU, c’est-à-dire de droite. (Ndt)<br />
<a name="t19" href="#f19"></a>19 Ainsi, par exemple, de larges sections du mouvement altermondialiste et des forums sociaux italiens ont accepté de rejoindre Rifondazione Comunista, ce qui les a obligées, ne serait-ce qu’indirectement, à soutenir le gouvernement Prodi. Cela leur a coûté une grande part de leur capacité de mobilisation et elles se retrouvent à présent dans une impasse politique&#8230;<br />
<a name="t20" href="#f20"></a>20 Stagnation de l’activité et de la production, accompagnée d’une hausse des prix. (Ndt)<br />
<a name="t21" href="#f21"></a>21 Quotidien de gauche, proche de Die Linke. (Ndt)<br />
<a name="t22" href="#f22"></a>22 Dans les milieux d’affaires, on évoque même très sérieusement un retour à l’étalon-or, ce qui conduirait à la totale dévaluation des créances en dollars accumulées durant des décennies : « Si le vent tourne et que personne ne veut plus d’un dollar faible, les États-Unis pourraient trancher en adossant leur monnaie à la réserve d’or de Fort Knox. Le reste du monde, qui a financé la dette américaine en achetant les bons du trésor US, retient son souffle. » (Wirtschaftswoche, 18 février 2008).</p>
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		<title>Les «psychopathes» arrivent</title>
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		<pubDate>Mon, 01 Aug 2011 11:08:19 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Juli</dc:creator>
				<category><![CDATA[Subjektkritik]]></category>
		<category><![CDATA[Français]]></category>
		<category><![CDATA[Götz Eisenberg]]></category>

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		<description><![CDATA[Un adieu à «l’ère du narcissisme» Götz Eisenberg En 2013, l’association américaine de psychiatrie publiera la 5ème édition de son manuel de diagnostic (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders) qui existe depuis 1952. Ce manuel a pour vocation de définir des critères universels pour décider à partir de quel moment un être humain doit [...]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<h3>Un adieu à «l’ère du narcissisme»</h3>
<p><em>Götz Eisenberg</em></p>
<p>En 2013, l’association américaine de psychiatrie publiera la 5ème édition de son manuel de diagnostic (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders) qui existe depuis 1952. Ce manuel a pour vocation de définir des critères universels pour décider à partir de quel moment un être humain doit être déclaré malade au niveau psychiatrique. La nouvelle publication à venir a déjà déclenché de vives polémiques.<span id="more-4790"></span></p>
<p>Ce manuel tente de fournir une approche objective aux problèmes psychiques, basée uniquement sur les symptômes, et de les imposer de manière universelle. L’objectif est d’assurer que quand on pose par exemple le diagnostic de «dépression» ou de «schizophrénie» on parle partout de la même chose.<br />
La nouvelle édition vise à faire le ménage dans la rubrique des troubles de la personnalité. Sur les onze maladies reconnues actuellement, deux seulement sont diagnostiquées régulièrement: le «trouble de la personnalité <em>borderline</em>» et le «trouble de la personnalité antisociale». Quelle humiliation pour les narcissiques. Bientôt ils n’auront plus d’existence, ou en tout cas pas dans leur forme pure!<br />
Le fait que le «trouble de la personnalité narcissique» soit retiré de la circulation peut être interprété comme le fait que les symptômes attribués à cette maladie sont devenus partie prenante de la normalité. Ce trouble de base n’a plus valeur de maladie dans notre société, il reflète plutôt son caractère social. A chaque degré de développement social correspond un caractère social dominant. La structure identitaire de l’homme est synchrone avec celle de la société environnante. Le personnage principal du roman d’Heinrich Mann Le Sujet de l’Empereur<sup><a name="sdfootnote1anc" href="#sdfootnote1sym"><sup>1</sup></a></sup>, avec sa soumission inconditionnelle, son penchant compulsif à faire des économies et à tout conserver, reflète tout à fait la phase historique durant laquelle le capitalisme en Allemagne prenait son essor sous la forme d’un Etat autoritaire et semi-féodal. Parallèlement, on voyait déjà, dans certaines subcultures marginales, culturelles et artistiques, émerger la prochaine étape de développement. Au début, ses attributs étaient stigmatisés et analysés comme des signes de dégénérescence et de maladie. C’est ainsi qu’avaient été traités les milieux dadaïstes et surréalistes, avec les dandys et les bohèmes, qui cultivaient certains traits narcissiques et qui anticipaient dans nombre de domaines l’hédonisme consumériste. Pour le bourgeois, les bohémiens et les artistes étaient des «<em>dandys vaniteux</em>» de la «<em>lie</em>» dont il fallait se débarrasser, ce qu’ils finiront par faire. Dans les fameuses années vingt, on voyait déjà pointer à l’horizon le changement psycho-historique qui nous entraînerait dans l’ère du narcissisme. Par la suite, le fascisme a amené une régression collective vers le caractère social traditionnel, avec ses idéaux d’ordre et de pureté, et a ainsi enterré provisoirement tout autre développement. Il a fallu quelques décennies pour que les tendances des années vingt se manifestent de nouveau, importées des Etats-Unis.</p>
<h4>La révolte de 1968</h4>
<p>Lors de la transition vers l’ère consumériste, les comportements bohèmes sortent de leur ghetto subculturel et se massifient. Une bonne partie de la dynamique de la révolte de 1968 provient de la friction entre deux formes différentes du caractère social ou des «classes psychiques»<sup><a name="sdfootnote2anc" href="#sdfootnote2sym"><sup>2</sup></a></sup>. Après coup, la révolte apparaît comme étant également une nouvelle étape dans l’implémentation du développement capitaliste. On pourrait dire, pour paraphraser Hegel, que l’esprit du capitalisme s’est servi de ses opposants pour faire retour à soi et rejoindre son concept. Des gens tels que Rainer Langhans<sup><a name="sdfootnote3anc" href="#sdfootnote3sym"><sup>3</sup></a></sup> ont rendu de grands services à la modernité, et il est donc logique de le retrouver aujourd’hui dans un jeu de télé réalité, «Le camp de la jungle» (héritier du Loft), produit par la chaîne RTL. Le fait de «s’éclater» et de soigner son look hippie n’a représenté une rébellion qu’à l’époque où l’Allemagne Fédérale était fondamentalement postfasciste, coercitive et «petite-bourgeoise». L’époque où porter les cheveux longs suscitait chez les bourgeois et les beaufs une pulsion d’anéantissement est révolue. Le développement psychique et culturel possède sa propre structure temporelle et a toujours un temps de retard par rapport aux changements économiques et techniques. De temps en temps, il faut une révolte militante pour réformer des sub-systèmes anachroniques et les rendre contemporains.</p>
<p>Nous pouvons assister actuellement à la décomposition du sujet introverti traditionnel et à la transition vers «l’homme flexible» qui correspond aux impératifs modifiés d’une nouvelle phase du développement capitaliste. Ses attributs sont identiques au catalogue des symptômes de l’ancien trouble de la personnalité narcissique, qui n’est donc plus considéré comme une maladie. Une partie de ses symptômes qui ne sont pas compatibles avec la nouvelle normalité sont transférés vers d’autres troubles: le narcissisme a désormais droit de cité, sauf dans sa forme maladive ou «<em>borderline</em>».</p>
<p>Mais on voit déjà les prémices de nouveaux changements psycho-historiques. Les années que nous venons de traverser, marquées par le néolibéralisme, ont rendu les gens indifférents, leur vie intérieure s’est transformée en un grand glacier de sentiments congelés. Les gens ne peuvent pas faire autrement que de transmettre cette froideur à leur environnement. Il y a des différences non négligeables selon qu’on a grandi et que l’on vit dans une société qui valorise la solidarité avec les faibles et ceux qui sont moins compétitifs, ou bien qu’on vit dans une société où ces gens sont abandonnés dans la misère et stigmatisés en tant que loosers. Que l’expression «<em>espèce de victime</em>» soit devenue la pire insulte que des jeunes se lancent à la tête en dit long sur l’image pervertie qu’ils se font de l’humanité, marquée depuis quelques années par le culte du gagnant. On le voit par exemple chez des sportifs qui chantent à tue-tête devant les caméras après un match victorieux: <em>«Regardez à quoi ressemblent des gagnants – hohéhohéhohé</em>». (…) Sans doute aussi parce qu’elle a l’air de sortir du dernier soap opera, la gardienne de but de l’équipe de foot américaine, Hope Solo, incarne ce culte du gagnant. Dans une interview avant la finale du dernier championnat du monde, elle déclarait: «<em>Nous savons que nous allons gagner. C’est notre mentalité.</em>» Qu’elle se soit trompée n’est qu’un faible réconfort.</p>
<h4>Le marché comme vie intérieure</h4>
<p>Les attitudes et les comportements qui sont dictés par le marché et qui sont indispensables pour réussir au niveau économique ont aujourd’hui pénétré la vie quotidienne jusque dans ses  derniers recoins. Le manque d’égard généralisé, l’individualisme poussé jusqu’à la manie égocentrique, le cynisme et l’indifférence caractérisent aujourd’hui les rapports entre les humains. C’est ainsi que «l’ère du narcissisme» porte déjà en son sein le prochain niveau de développement psycho-historique. Le marché, l’économie et la pédagogie dictent une idée de la vie intérieure humaine qui doit être flexible et interchangeable, analogue à ce qu’on stigmatise encore aujourd’hui comme «psychopathe», et qu’on retrouve chez les détenus, en prison ou dans des institutions médico-légales. Le terme de psychopathe n’est pas utilisé ici dans son acception populaire, définissant une personnalité perturbée, imprévisible et violente, mais comme l’ont défini les psychiatres américain et canadien Cleckley et Hare pour qui les caractéristiques  d’une personnalité «psychopathique» sont l’incapacité à ressentir de l’empathie, le fait d’être beau parleur, charmeuse, sûre d’elle, à l’aise dans les situations sociales, froide quand elle est sous pression. C’est-à-dire précisément les attributs qui caractérisent les flambeurs et les gourous de la nouvelle économie et du monde de la finance qui continuent à nous pousser vers le précipice.<br />
En 2007, Paul Babiak et Robert Hare ont publié un livre, «Esclavagistes ou managers», dans lequel ils mettent en garde les managers et le monde de la finance. Si des «psychopathes» devaient occuper des postes de direction, leur goût du risque et leur absence totale de scrupules pourraient s’avérer désastreux à long terme. De nos jours, la psychologie qui vend son savoir au plus offrant cherche à expliquer les dysfonctionnements du système par ceux des  individus plutôt que par la structure de l’économie capitaliste. La psychologie officielle est aveugle en ce qui concerne la société et tente, comme le dit Peter Brückner, «<em>de décrire les astres à travers un ciel partiellement voilé</em>». Elle ne reconnaît pas que les phénomènes critiqués sont un effet secondaire d’une nouvelle ère du capitalisme qui a commencé dans les années 1990 et qui ne connaît plus comme critère que la cotation boursière. Le monde de l’argent, déchaîné et sans scrupules, est devenu générateur de «psychopathes», il les attire comme un aimant et les multiplie.<br />
Une carrière de psychopathe naît d’un côté de la famille, en tant qu’association utilitariste de sujets-marchandises, et de l’autre du monde virtuel des jeux vidéo. Jouer à l’excès aux jeux vidéo, fondamentalement antisociaux, participe à la production de «psychopathes fonctionnels» et forme les générations à venir à la vie dans un monde capitaliste. On assiste actuellement à la formation d’une nouvelle structure enfantine qu’on pourrait appeler une objet-socialisation<sup><a name="sdfootnote4anc" href="#sdfootnote4sym"><sup>4</sup></a></sup>. Dans une forme d’abandon d’enfant postmoderne, on les laisse dès leur plus jeune âge devant des appareils électroniques et techniques chargés de leur socialisation. Même si les parents modernes souhaitent que leurs enfants soient sages, ils ne sont pas prêts pour autant à consentir l’effort personnel et le temps nécessaire. Le travail éducatif astreignant est laissé aux enseignants et à la «Ritalin», ce médicament miracle censé «assagir» les enfants. Il fait partie de la famille des amphétamines et il est de plus en plus prescrit à des enfants comme s’il s’agissait d’un simple complément nutritionnel. C’est avec de la Ritalin et d’autres psychotropes qu’on veut rendre les enfants aptes à supporter les rapports de concurrence auxquels on les confronte dès leur plus jeune âge. Le marché, omniprésent et déifié par tout le monde, pénètre jusque dans les écoles, caractérisées par la concurrence, la solitude, l’hostilité entre les enfants et le harcèlement moral. La conséquence risque d’être que la concurrence du darwinisme social, le manque d’éducation, la froideur et l’indifférence construisent chez les enfants une insensibilité psychique, une absence d’empathie et un manque de scrupules. Même si c’est encore le narcissisme qui domine aujourd’hui, c’est aux psychopathes qu’appartient l’avenir.</p>
<h4>L’homme flexible</h4>
<p>La seule chose dont on peut être sûr aujourd’hui, ce sont les catastrophes vers lesquelles nous fonçons. Toute alternative dépendra de l’action humaine. La société actuelle porte encore en elle les possibilités de quelque chose de meilleur, mais pour réaliser ces possibilités, on ne peut se fier ni à une tendance qui serait propre à l’histoire ni à un quelconque sujet collectif. C’est à nous, les êtres humains d’aujourd’hui, d’arrêter la folie de l’économie déchaînée et de reprendre le contrôle. Une des priorités d’une société débarrassée de la tyrannie de l’économie serait d’inventer et de créer de nouveaux espaces, stables dans le temps et la durée, et avec une présence éducative humaine, qui permettraient aux enfants de réussir leur naissance psychique et de se développer en tant qu’humains dans une société humaine. Une société dans laquelle l’intégration sociale et les rapports entre les personnes seraient basés sur des formes de coopération solidaire, et non pas sur une socialisation asociale à travers l’argent et le marché, produira d’autres structures psychiques et d’autres formes de médiation de la question psychique et sociale que nous ne pouvons actuellement pas formuler avec des concepts. On peut seulement avancer que l’existence individuelle devra avoir un rapport prononcé avec la communauté dans laquelle l’individu doit retrouver une vraie solidarité. Pour le dire avec les mots du manifeste du parti communiste, une société dans laquelle «<em>le libre développement de chacun est la condition du libre développement pour tous</em>».<br />
La production de l’humain serait au centre d’une «économie du bonheur» (Bourdieu) qui permettrait aux gens de s’épanouir, de découvrir et de faire naître les possibilités que la société de classes a jusqu’à présent entravées. Mais rappelons-nous l’avertissement formulé par la théorie critique qui met en garde contre la volonté de définir trop exactement l’émancipation, et terminons donc ici par une définition négative: l’homme moderne n’est limité par rien, attaché à rien, il est sans tradition, sans scrupules, régi par l’opportunisme, à la recherche permanente de la fructification de ses avantages personnels et de la croissance de la cotation en bourse de son propre ego. Cet «homme flexible» ne représentera certainement pas l’idéal d’une humanité libérée.</p>
<p>(Traduction : Paul Braun)</p>
<p><a name="t01" href="#f01">01</a> En allemand Der Untertan, roman écrit deux mois avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale. NDLT<br />
<a name="t02" href="#f02">02</a> Concept forgé par Lloyd deMause, né en 1931 à Detroit, Michigan, qui est un penseur social américain connu pour ses travaux en psycho-histoire. C’est le fondateur du Journal de Psycho-histoire. NDLT<br />
<a name="t03" href="#f03">03</a> Auteur et cinéaste allemand, né en 1940, connu surtout comme l’un des principaux protagonistes du mouvement communautaire politique à Berlin en 1967/68. NDLT<br />
<a name="t04" href="#f04">04</a> Concept développé par Günther Anders selon lequel l’homme n’est plus le sujet de l’Histoire, qu’il a été remplacé par les objets.</p>
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		<title>La « crise financière » est une crise du mode de production capitaliste</title>
		<link>http://www.krisis.org/2010/la-crise-financiere-est-une-crise-du-mode-de-production-capitaliste</link>
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		<pubDate>Sun, 20 Jun 2010 20:57:38 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Achim</dc:creator>
				<category><![CDATA[Krisentheorie und Krisenanalyse]]></category>
		<category><![CDATA[Ohne thematische Zuordnung]]></category>
		<category><![CDATA[Finanzkrise]]></category>
		<category><![CDATA[Français]]></category>
		<category><![CDATA[Norbert Trenkle]]></category>

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		<description><![CDATA[Thèses de Norbert Trenkle Deutsche Version &#8211; Versione italiana 1. Les causes de la crise économique actuelle ne sont pas à rechercher du côté de la spéculation ni de l’endettement. On peut par contre constater que l’expansion gigantesque des marchés financiers est l’expression d’une crise profonde du travail et de la valorisation du capital dont [...]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<h3>Thèses de Norbert Trenkle</h3>
<p><a href="http://www.krisis.org/2010/die-finanzkrise-ist-eine-krise-der-kapitalistischen-produktionsweise"><strong>Deutsche Version</strong></a><strong> &#8211; </strong><a href="http://www.krisis.org/2010/die-finanzkrise-ist-eine-krise-der-kapitalistischen-produktionsweise"><strong><a href="http://www.krisis.org/2010/la-crisi-financiara-e-una-crisi-del-modo-di-produzione-capitalistico">Versione italiana</a></strong></a></p>
<p>1.<br />
Les causes de la crise économique actuelle ne sont pas à rechercher du côté de la spéculation ni de l’endettement. On peut par contre constater que l’expansion gigantesque des marchés financiers est l’expression d’une crise profonde du travail et de la valorisation du capital dont l’origine remonte à au moins trente ans.<span id="more-4259"></span></p>
<p>2.<br />
Depuis le krach sur les marchés financiers en 2008, c’est devenu en quelque sorte un sport populaire que de reprocher aux « spéculateurs » et aux « banquiers » leur « ivresse du profit » et leur « rapacité ». Mais, en fait, la recherche du profit toujours plus grand représente bel et bien le moteur de base de l’ensemble du mode de production capitaliste. Il fonctionne selon le principe de « faire avec de l’argent plus d’argent » (A-M-A’). On appelle cela la valorisation du capital. La production de marchandises et la dépense de force de travail ne sont, dans le système de production de marchandises, qu’un moyen pour arriver à ce but. Du point de vue de la valorisation du capital, il est complètement égal de savoir ce qui est produit (p. ex. des bombes à fragmentation ou de la sauce tomate), comment quelque chose est produit (intensification permanente du travail, précarisation, travail des enfants) et aussi quelles en sont les conséquences (destruction des ressources naturelles de la vie).</p>
<p>3.<br />
La logique de valorisation capitaliste porte en elle une contradiction interne et fondamentale qui ne peut pas être résolue. D’un côté, il faut qu’il y ait toujours plus de force de travail dépensée dans la production de marchandises afin de garantir la valorisation du capital ; la multiplication de l’argent, devenue une fin en soi, par le moyen de la dépense de force de travail, est abstraite et quantitative, et ne connaît pas en elle-même de limite logique. De l’autre côté, la concurrence omniprésente oblige à augmenter en permanence la productivité par la « rationalisation » de la production. Cela veut dire qu’il faut produire toujours plus de marchandises par unité de temps, c’est-à-dire réduire le temps de travail nécessaire jusqu’à rendre la force de travail « superflue ».</p>
<p>4.<br />
La potentialité de crise fondamentale que comporte cette contradiction pouvait, jusque dans les années 1970, être différée en permanence par une accélération du rythme de la croissance. Par l’extension de la valorisation du capital à toute la planète et à de nouvelles branches de production, la demande absolue en main-d’œuvre fut augmentée et ainsi l’effet de rationalisation contrecarré. Mais la « troisième révolution industrielle » (sur la base des télécommunications) a rendu inefficace ce mécanisme de compensation. Elle a entraîné une disparition massive de l’emploi dans toutes les branches de production. Malgré l’expansion et la globalisation de la production, toujours plus de gens sont devenus « superflus » du point de vue de la valorisation capitaliste. C’est ainsi que s’est développé un processus de crise fondamentale qui mine le mode de vie et de production capitaliste.</p>
<p>5.<br />
Mais qu’est-ce que le gonflement des marchés financiers a à voir avec tout cela ? La crise de la valorisation du capital veut d’abord dire que le capital trouve toujours plus difficilement moyen de s’investir dans « l’économie réelle ». C&#8217;est pour cela que le capital se rabat sur les marchés financiers et entraîne un gonflement du « capital fictif » (spéculation et crédit). C’est exactement ce qui s’est passé depuis le début des années 1980. Ce déplacement vers les marchés financiers ne représente rien d’autre qu’une forme de mise en sursis de la crise. Le capital en excédent avait trouvé une nouvelle possibilité de placement (« fictive »), échappant ainsi à la menace de la dévalorisation. En même temps, l’expansion du système de crédit et de spéculation a créé plus de pouvoir d’achat, induisant pour sa part un élargissement de la production (p. ex. le boom de l’industrialisation en Chine).</p>
<p>6.<br />
Le prix à payer pour cet ajournement de la crise est une accumulation toujours plus grande de son potentiel de destruction et une dépendance extrême envers les marchés financiers. « L’accumulation » fictive de capital doit se poursuivre inlassablement. Quand une bulle explose, les gouvernements et les banques centrales n’ont d’autre choix que de sauver les banques et les investisseurs et d’injecter massivement des liquidités non couvertes dans les marchés afin de recréer de nouvelles bulles. Les dirigeants politiques de tous bords se font donc des illusions quand ils réclament une limitation rigoureuse de la spéculation. Même si des mesures ponctuelles de régulation sont éventuellement possibles, on peut dire de manière générale que le système reposant sur la spéculation et le crédit doit perdurer parce que le système capitaliste ne peut continuer sur cette seule « base ». Ce n’est pas un hasard non plus si la « realpolitik » a procédé exactement selon ce schéma en essayant de remettre en branle la dynamique des marchés financiers.</p>
<p>7.<br />
La crise actuelle représente un tournant qualitatif car le krach n’a pu être rattrapé qu’au moyen d’une expansion massive de l’endettement étatique. C’est pour cela que maintenant la crise frappe la société sous la forme d&#8217;une crise budgétaire (« programmes d’austérité »). Mais quand aujourd’hui on nous dit qu’il faut faire des économies parce que « nous vivons au-dessus de nos moyens », on présente les choses à l’envers. Si avec moins de travail on peut créer toujours plus de richesses matérielles, cela ouvre en principe la possibilité d’une vie meilleure pour toute l’humanité. Mais le fait de rester soumis aux rapports capitalistes mène à une diminution de la production de valeur. C’est de là, et uniquement de là, que provient « l’impératif de faire des économies » pour une société régie par la dite production de valeur. L’endettement gigantesque est également l’expression de ce que le potentiel productif créé par le capitalisme fait exploser sa propre logique et que la production de richesses sous le capitalisme ne peut être maintenue que par la violence. La société doit se libérer de cette forme de production de richesses si elle ne veut pas être entraînée dans l’abîme avec elle.</p>
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		<title>Crash course</title>
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		<pubDate>Thu, 05 Feb 2009 15:29:12 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Achim</dc:creator>
				<category><![CDATA[Antisemitismus und Rassismus]]></category>
		<category><![CDATA[Krisentheorie und Krisenanalyse]]></category>
		<category><![CDATA[Tagesgeschehen]]></category>
		<category><![CDATA[Finanzkrise]]></category>
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		<description><![CDATA[Crash course1 Deutsche Version &#8212; English version &#8212; Versión española &#8212; Nederlandse versie &#8212; Versione italiana &#8212; българска версия Une nouvelle version de la légende du «coup de poignard dans le dos»2 circule: «notre» économie aurait été la victime de l&#8217;avidité sans borne d&#8217;une poignée de banquiers et de spéculateurs. Gavés d&#8217;argent bon marché par [...]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Crash course</strong><sup><a name="sdfootnote1anc" href="#sdfootnote1sym"><sup>1</sup></a></sup></p>
<p><a href="http://www.krisis.org/2008/crashkurs-flugblatt-zur-finanzkrise">Deutsche Version</a> &#8212; <a href="http://www.krisis.org/2008/crash-course">English version</a> &#8212; <a href="http://www.krisis.org/2009/crash">Versión española</a> &#8212; <a href="http://www.krisis.org/2008/crashcursus">Nederlandse versie</a> &#8212; <a href="http://www.krisis.org/2008/crashkurs-appunti-sulla-crisi-finanziaria">Versione italiana</a> &#8212; <a href="http://www.krisis.org/2008/2907">българска версия</a></p>
<p>Une nouvelle version de la légende du «coup de poignard dans le dos»<sup><a name="sdfootnote2anc" href="#sdfootnote2sym"><sup>2</sup></a></sup> circule: <span id="more-3248"></span>«notre» économie aurait été la victime de l&#8217;avidité sans borne d&#8217;une poignée de banquiers et de spéculateurs. Gavés d&#8217;argent bon marché par la Banque Centrale Américaine et soutenus par des hommes politiques irresponsables, ils auraient mené le monde au bord du gouffre tandis que les «honnêtes gens» seraient les dindons de la farce, comme toujours.</p>
<p>Rien n&#8217;est objectivement aussi faux et idéologiquement dangereux que ce tableau reproduit à l&#8217;envi dans l&#8217;opinion publique. C&#8217;est tout le contraire. Ce n&#8217;est pas l&#8217;essor énorme des marchés financiers qui cause la détresse actuelle. Il n&#8217;était lui-même pas une cause mais une conséquence, une manoeuvre d&#8217;évitement visant à esquiver la bien réelle crise sous-jacente à laquelle la société capitaliste était contrainte de se confronter depuis les années 1970.</p>
<p>C&#8217;était la fin du boom d&#8217;après-guerre, et de la longue période de croissance économique rendue possible par la généralisation des modes de production industriels et leur expansion dans de nouveaux secteurs tels que la production automobile. Dans les années 1950 et 60, la production de masse de marchandises exigeait une quantité considérable de main-d&#8217;oeuvre supplémentaire &#8216; une main-d&#8217;oeuvre devenant ainsi capable d&#8217;attirer les salaires et les moyens de subsistance nécessaires pour continuer à consommer en masse ces marchandises. Depuis, la rationalisation généralisée des principaux secteurs de production, tournés vers le marché mondial, a substitué l&#8217;automatisation à la main-d&#8217;oeuvre. Elle a ainsi détruit les bases de ce mécanisme «fordiste» et avec lui, la possibilité d&#8217;un renouvellement de la croissance portée par l&#8217;économie réelle. La crise capitaliste, dans sa forme classique, a laissé la place à une crise encore plus fondamentale dans laquelle c&#8217;est la viabilité-même du travail qui prend le dessus.</p>
<h4>L&#8217;être humain «superflu»</h4>
<p>L&#8217;absurdité totale du mode de production capitaliste est mise en évidence par la contradiction entre l&#8217;immense bond en avant dans la productivité suscité par la «révolution microélectronique» et le fait que ce «progrès» est très loin d&#8217;avoir entraîné une amélioration pour tous du niveau et de la qualité de la vie. Bien au contraire, le travail a été intensifié, sa cadence accélérée et la pression du rendement encore accrue. Partout dans le monde, des personnes  toujours plus nombreuses doivent vendre leur force de travail aux pires conditions. De toute façon, à l&#8217;aune du niveau de productivité en vigueur, leur force de travail sera systématiquement dévalorisée.</p>
<p>Mais c&#8217;est aussi une contradiction du capitalisme qu&#8217;en devenant «trop productif», il sape ses propres fondations. Car une société fondée sur l&#8217;exploitation de la force de travail humaine touche à ses limites structurelles, quand de plus en plus, elle rend cette force de travail superflue. Depuis plus de trente ans, la dynamique de l&#8217;économie mondiale est entretenue grâce à l&#8217;envolée toujours croissante de la spéculation et du crédit (ce que Marx appelle le «capital fictif»). Si le capital est détourné vers les marchés financiers, c&#8217;est que l&#8217;économie réelle n&#8217;offre plus de possibilité suffisante d&#8217;investissement. Pour couvrir leur budget, les Etats se sont endettés et de plus en plus de gens ont financé leur consommation, directement ou indirectement, par l&#8217;emprunt. Ainsi, la sphère financière est devenue le secteur sur lequel s&#8217;appuie le marché mondial et le moteur de la croissance capitaliste. La «bonne» économie réelle n&#8217;a donc pas été soumise par la «mauvaise» sphère financière, au contraire, elle ne pouvait plus briller que comme son accessoire. Tant le «miracle économique chinois» que «l&#8217;Allemagne, championne du monde d&#8217;exportation» auraient été impossibles sans l&#8217;existence au niveau mondial de l&#8217;énorme circuit d&#8217;endettement, avec les Etats-Unis comme figure centrale.</p>
<h4>Etat d&#8217;urgence et stagflation</h4>
<p>Aujourd&#8217;hui, ces méthodes pour retarder un effondrement éventuel ont atteint leurs limites. Mais il n&#8217;y a vraiment pas de quoi  pavoiser. Les conséquences seront extrêmement dramatiques. Car l&#8217;interaction entre la crise économique et la dévalorisation, dont le potentiel s&#8217;est accumulé ces dernières trente années, explose aujourd&#8217;hui dans toute sa puissance. Et la politique peut tout au plus influer sur le rythme et aménager le cours de ce processus. Fondamentalement, elle ne peut pas l&#8217;arrêter. Soit les centaines de milliards des «plans de sauvetage» partiront en fumée et la crise se répercutera sur «l&#8217;économie réelle», avec des conséquences catastrophiques, soit ils parviendront à arrêter encore une fois ce «train fou»,  provoquant une augmentation exorbitante de l&#8217;endettement des Etats, avant un nouvel effondrement, encore plus massif. Le retour de la «stagflation» &#8216; inflation galopante combinée à une récession  simultanée &#8216; pointe déjà à l&#8217;horizon, et à un niveau bien plus élevé que dans les années 1970.</p>
<p>Les dernières décennies ont déjà vu une pression massive de réduction des salaires, des conditions de travail toujours plus précarisées, et la privatisation de larges pans du secteur public. La crise actuelle signifie qu&#8217;à un degré encore jamais imaginé, une part toujours croissante de l&#8217;humanité sera désormais considérée tout simplement comme «superflue». Le «nouveau rôle de l&#8217;Etat», mantra tant invoqué, n&#8217;a pas la moindre chance de recréer le «capitalisme providence» des années 1960, avec son plein emploi et sa hausse continue du niveau de vie. Ce qu&#8217;il augure plutôt, c&#8217;est la gestion de politiques d&#8217;exclusion sociale, racistes et nationalistes. Le retour de la «régulation» et du «capitalisme d&#8217;Etat» n&#8217;est concevable que sous la forme d&#8217;une gestion de crise, autoritaire et répressive.</p>
<h4>Le monde est trop riche pour le capitalisme</h4>
<p>La crise financière actuelle marque un tournant dans l&#8217;histoire du «capital fictif»: la crise sous-jacente du capitalisme, qui se dessinait déjà dans les années 1970, atteint un nouveau degré. Ce à quoi nous assistons n&#8217;est pas seulement la crise du «système anglo-saxon», branche particulière du «néolibéralisme», comme il est dit partout en faisant appel à un ressentiment antiaméricain aux connotations antisémites indubitables. Ce qui est aujourd&#8217;hui manifeste, au contraire, c&#8217;est que le monde est depuis longtemps trop riche pour la mesquinerie du mode de production capitaliste; que la société est vouée à se désintégrer, à se barbariser et à s&#8217;enfoncer dans la misère, la violence et l&#8217;irrationalisme, si on ne réussit pas à en venir à bout.</p>
<p>Ce ne sont pas les «spéculateurs» ou les marchés financiers qui sont le problème, mais l&#8217;absurdité totale d&#8217;une société pour laquelle la richesse est seulement le sous-produit d&#8217;une valorisation réussie, réelle ou fictive, du capital. Un retour à un capitalisme apparemment solide, fondé sur la mobilisation des immenses armées du travail, n&#8217;est ni possible ni désirable.</p>
<p>Chaque sacrifice exigé de nous pour perpétuer la dynamique (auto)destructive de ce mode de vie et de production absurde, est une moquerie obscène vis-à-vis de la qualité de vie qui est depuis longtemps possible dans une société débarrassée de la production marchande, de l&#8217;argent et de l&#8217;Etat. Avec la crise actuelle, c&#8217;est la question du système lui-même qui est finalement posée.</p>
<p>Il serait temps d&#8217;y répondre.</p>
<h4>Groupe Krisis   http://www.krisis.org</h4>
<p><a name="sdfootnote1sym" href="#sdfootnote1anc"> 1</a> Jeu de mots: signifie formation accélérée et évolution du crash<br />
<a name="sdfootnote2sym" href="#sdfootnote2anc"> 2</a> La «légende du coup de poignard dans le dos» est une idée répandue en Allemagne dès novembre 1918 et entretenue pendant toute la république de Weimar selon laquelle l&#8217;armée allemande n&#8217;avait pas été vaincue sur le champ de bataille, mais qu&#8217;elle avait été trahie par les milieux de gauche, abattue par un «coup de poignard dans le dos» asséné par la révolution de novembre 1918. Cette légende, qui expliquait la défaite a été largement propagée par les milieux d&#8217;extrême droite &#8216; note tirée de Wikipédia</p>
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		<title>Arbeit macht nicht frei</title>
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		<pubDate>Sun, 18 Jan 2009 15:56:35 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Achim</dc:creator>
				<category><![CDATA[Kritik der Arbeit]]></category>
		<category><![CDATA[Français]]></category>
		<category><![CDATA[Franz Schandl]]></category>

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		<description><![CDATA[Libre commentaire des vues de Günther Anders sur le travail Deutsche Version &#8211; Versión española Franz Schandl Il est relativement facile à qui fait preuve de bonne volonté et ne marche pas sur la tête de pénétrer l’univers des philosophes. La langue de Günther Anders n’est pas que magistrale, elle est aussi courante, au meilleur [...]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<h3>Libre commentaire des vues de Günther Anders sur le travail</h3>
<h4><a href="http://www.krisis.org/2007/arbeit-macht-nicht-frei">Deutsche Version</a> &#8211;   <a href="http://www.krisis.org/2009/el-trabajo-no-libera">Versión española</a></h4>
<p><em>Franz Schandl</em></p>
<p>Il est relativement facile à qui fait preuve de bonne volonté et ne marche pas sur la tête de pénétrer l’univers des philosophes. La langue de Günther Anders n’est pas que magistrale, elle est aussi courante, au meilleur sens du terme, sans jamais devenir banale. <span id="more-3057"></span>Anders laisse beaucoup de portes grand ouvertes : nulle part il ne donne à ses propos le caractère illustre et sublime d’une aura. Les questions, les thèmes et même les formes littéraires changent en fonction des exigences du moment. L’écriture qu’il reconnaît comme adéquate ne revendique aucun genre (PS, 132 sq.). Ne se laissant pas enfermer, Anders est par conséquent difficile à classer dans une catégorie.<br />
Anders n’a jamais été un penseur systématique, et pas seulement dans le sens où il n’a jamais voulu construire de système philosophique (AM, 411 sq.). Ses questionnements sont toujours esquissés plutôt que véritablement traités. Son œuvre n’est pas pour autant caractérisée par un manque de précision, mais par l’idée que la précision n’est pas toujours de mise. Il ne faut pas voir ici un reproche. Ce qui est contradictoire ne peut souvent être représenté que de manière contradictoire. Simplement, les lecteurs doivent se montrer attentifs à ces contradictions dont certaines sont effectivement bien réelles. L’une d’elles touche à notre sujet : les passages de l’œuvre d’Anders qui fétichisent le travail et ceux qui le critiquent se succèdent parfois sans transition. Il nous faudra donc montrer, d’un côté, qu’Anders a détruit le mythe du travail mais, de l’autre, qu’il ne s’est pourtant jamais totalement débarrassé de son éthos.<br />
Du point de vue de la méthode, la catégorie du « travail » n’est pas assez différenciée. Elle sert à désigner divers aspects de l’activité humaine, ce qui peut parfois engendrer çà et là des confusions. Hannah Arendt en a pris acte dans Condition de l’homme moderne et distingué strictement travail, œuvre et action. Du point de vue de la terminologie, cela offre effectivement quelques avantages, même si la distinction n’est jamais entièrement nette et présente à son tour d’autres difficultés. Il faut aussi tenir compte du fait que, contrairement à ce qui se passe en anglais (où l’on distingue « labour » et « work »), le mot allemand « Arbeit » sert plus ou moins à désigner les deux idées dans le langage quotidien. Il y a bien le substantif « Werk » et le verbe « werken », mais ils ne sont pas d’usage courant.</p>
<p>1. Commençons par ce qu’il y a de conservateur dans l’approche anderssienne du travail. Pour Anders, le travail est une activité élémentaire à laquelle on ne peut se soustraire. Voilà pourquoi il peut en venir dans le deuxième tome de L’Obsolescence de l’homme à défendre l’idée qu’une « existence sans travail » serait « infernale » (AM, 27). Être contraint à une oisiveté hébétée — « Tu dois rester assis sur ton derrière et regarder la télévision bouche bée pendant toute ta vie » (AM, 28) — constitue pour lui un cauchemar terrible. « Ce que je crois, c’est que l’homme privé du travail — auquel il a été une fois pour toutes condamné — ne peut pas vivre, qu’il est incapable de supporter vingt-quatre heures de divertissement sur vingt-quatre. […] La question n’est plus : comment répartir justement les fruits du travail ? mais : comment rendre supportables les conséquences du non-travail [Nichtarbeit] » (AM, 98). Anders reprend ici une conception bien connue et on ne peut plus conventionnelle du travail. Il emprunte sans hésiter l’adverbe « wesensmäßig » à Husserl pour dire que l’homme est fait « par essence » pour le travail (AM, 103). C’est ce que dit aussi la sagesse quotidienne, qu’« on ne peut pas vivre sans travailler ». Ici, le non-travail est appréhendé comme une non-activité.<br />
Pour quelles raisons ? N’est-il pas possible de réfléchir de façon créative à toutes sortes de choses et de s’engager dans des pratiques sans s’arrêter à telle ou telle conception du travail ? L’occupation libre ne commence-t-elle pas justement là où cesse la contrainte d’exercer une activité ? Ne doit-on se représenter le non-travail que sous la forme du chômage ? Ne peut-on pas également le penser comme une façon de s’émanciper du travail ? Les formules d’Anders laissent parfois l’impression d’une conception bornée du travail.<br />
Ainsi, Anders regrette que l’application [Fleiss] soit devenue obsolète (AM, 101). Pourtant, l’application (en latin, industria) ne peut pas être considérée indépendamment de la fin en vue de laquelle elle est mobilisée. En tant que grandeur abstraite, elle est devenue une vertu secondaire et mal famée ; en tant que principe, elle est considérée comme l’ennemi public numéro un. Que l’application ne soit plus reconnue aujourd’hui par tout le monde n’est pas vraiment un problème. Juste après, Anders déclare que nous nous sentons spoliés aujourd’hui de « l’envie de faire des efforts, de l’indispensable voluptas laborandi. L’homme a été privé de la preuve que le travail lui fournissait autrefois de son existence : “Je sue donc je suis” » (AM, 102). Selon Anders, le sport serait la conséquence du fait que le travail est devenu aujourd’hui trop léger (AM, 103). Contre lui, nous ne devons pas hésiter à affirmer que nous ne voulons nous appliquer que lorsque la fin de notre activité est une fin pour nous et non une fin en soi. Nous ne voulons mouiller notre chemise que lorsque nous en avons envie. Nous existons aussi lorsque nous ne suons pas. Tout ce qu’il faut faire « à la sueur de son front » dégage une odeur effrayante.<br />
Ces descriptions d’Anders convergent vers un refus du plaisir. Il va même jusqu’à s’en prendre d’une façon très catégorique aux « coureurs, nageurs et skieurs » (AM, 104) dont il ne perçoit l’activité que sous l’angle de la concurrence et comme un choix imposé. Il ne lui est pas venu à l’esprit qu’on pouvait aussi bien trouver dans le sport des moments de non-réification que des moments de réification. Si l’on fait abstraction du culte qu’engendre le sport et de la folie du fitness, force est de reconnaître qu’une pratique raisonnable du sport peut contribuer à assurer un bon fonctionnement du corps alors que le travail, lui, est la première cause de maladie de l’organisme humain du fait des nuisances irréversibles qu’il lui cause. Le sport de masse lui-même ne peut être réduit à sa dimension concurrentielle (même si, bien sûr, elle existe). On ne devrait pas non plus voir derrière son caractère de succédané l’ombre de la guerre et de l’anéantissement. On sous-estime trop souvent l’importance de telles satisfactions de substitution. Elles n’ont pas qu’un caractère destructeur. Cela vaut autant pour la pratique personnelle du sport que pour celle des spectateurs ou des auditeurs. En refusant de comprendre ce que cela signifie, on finit purement et simplement par tout enlever aux hommes.<br />
Jusqu’ici, rien que de très traditionnel. S’il ne faut pas ignorer cette dimension culturellement conservatrice de la pensée d’Anders, ne le figeons toutefois pas dans cette vision des choses.<br />
Celui qui découvre l’œuvre d’Anders à travers des séquences particulières sait pourtant bien qu’il s’agit constamment pour lui de penser les conditions d’une vie vivable et non de supprimer les plaisirs. « Réjouis-toi », peut-on lire dans Mariechen, l’« histoire du soir pour les amoureux, les philosophes et ceux qui appartiennent à d’autres groupes professionnels », « réjouis-toi d’exister1 ». À l’inverse de Heidegger et de son être-jeté, Anders dit ici un « oui » franc et massif à la vie : « Quel privilège immérité que le jet ait été aussi bien dirigé et que nous soyons devenus ce que nous sommes ! Mais ce remerciement vaut surtout pour la chance que nous avons d’être libres en amour, de pouvoir aimer quand nous le voulons et pas au seul moment où notre génération prend part au devoir général2. »</p>
<p>2. Anders était avant tout un fin observateur. « Mes réflexions partent toujours de phénomènes très concrets de notre vie actuelle » (AM, 414). Pas un détail qui n’aurait pu, selon lui, être relié à une interprétation substantielle. Ainsi, il n’est pas rare qu’il relève des événements quotidiens en les théorisant à peine : « Dans la pièce d’à côté, le laveur de carreaux nettoie mes fenêtres. Que lui importent mes fenêtres ? Et les fenêtres des autres, qu’il va nettoyer demain et après-demain tout en se réjouissant de ne pas être au chômage ? Qu’importent mes draps à la blanchisseuse ? Et ceux de ses clients des jours à venir ? Quand je pense que la plupart des gens ne souhaitent même pas, n’ont pas le droit de souhaiter, ne doivent absolument pas ou ne peuvent pas souhaiter faire un autre type de travail ! Et qu’en plus, ils sont tous contents d’avoir ces emplois qui sont pour eux synonymes de non-chômage ! Et même que beaucoup d’entre eux mettent toute leur fierté à effectuer ce travail qui ne les concerne en rien, cette “perte de temps”, aussi “fidèlement” et “joyeusement” que possible, comme si c’était tout de même “leur” travail » (K, 92).<br />
Si ce n’est pas leur tâche au sens le plus propre, c’est du moins « leur » emploi. Les travailleurs doivent s’identifier à cet emploi car ils y sont existentiellement renvoyés. En tant que travailleurs, ils sont tenus à l’indifférence : « Le produit de notre travail ne nous concerne pas » (AM, 364). Ils n’ont pas à se prononcer sur ce sujet, ce n’est pas à cette fin qu’on leur a acheté leur force de travail. L’essentiel, c’est qu’ils nettoient bien les vitres ou les vêtements ou fabriquent consciencieusement des missiles mortels de moyenne portée. En tant que simples travailleurs, ils n’ont pas à décider de tout cela. Ce qu’ils font est leur gagne-pain et pour manger, tous les moyens sont bons.<br />
Dans la « liste noire » de concepts et de mots-clés (« valeurs », « être », « sens », « aura », « vrai », « l’authen-tique »…) qui figure dans Ketzereien, on trouve également le « droit à l’emploi » [das « Recht auf Arbeitsplatz »]. Anders note : « Si moi, qui suis à raison décrié comme un extrémiste de gauche, je doute du bien-fondé de cette expression à laquelle on recourt si facilement, on n’osera pas me traiter d’“ennemi de classe réactionnaire”. Mais, en tant que philosophe, je me demande tout de même : sur quoi se fonde en fait cette exigence, ce “droit” ? De quelle nature est ce prétendu droit ? » (K, 134). Ce « droit » se révèle rapidement être un devoir. Aujourd’hui encore, beaucoup de socialistes ne veulent pas se mettre dans la tête que le socialisme est autre chose qu’une maison de redressement par le travail [Arbeitshaus] où ce dernier est donc un devoir. La gauche partage avec la droite l’apologie du travail, elle n’est pas moins fanatique sur ce point. Seuls quelques auteurs comme Paul Lafargue ou l’austromarxiste Max Adler3 ont développé une pensée critique du travail. Sur cette question, la position de Marx est parfaitement ambivalente. Les textes les plus connus figurent dans le premier livre du Capital, où Marx présente le travail comme « la condition naturelle éternelle de la vie des hommes4 ». Le marxisme s’inscrit, lui aussi, dans cette tradition. Cela dit, on trouve également dans l’œuvre de Marx beaucoup d’éléments qui contredisent cette vision des choses. Moishe Postone a étudié cette question de près dans son livre Time, labor and social domination [Temps, travail et domination sociale]5.<br />
Les passages cités ci-dessus montrent qu’Anders a toujours eu tendance à tenir des propos hérétiques sur le travail. Ce n’est pas de la défense du travail qu’il fit sa véritable cause, mais de l’attaque du travail. « Lorsque, en présence de G., un fou de travail, je mentionnais en passant que le travail n’existait que depuis relativement peu de temps, comparé à l’âge de l’humanité, le souffle lui manqua » (K, 230). Ce qui signifie clairement que le travail ne peut pas prétendre déterminer l’essence humaine. On ne peut pas lui donner la valeur d’une constante anthropologique ; on ne peut que le réinscrire à sa place dans l’Histoire. Mais ce n’est pas tout. Anders ne voit pas non plus d’avenir au travail. Le tableau qu’il peint est des plus sombres : « Le chômage qui va se développer fera passer celui qui régnait il y a cinquante ans pour une bagatelle. Et quand on pense que le chômage fut à l’époque l’une des premières causes du national-socialisme, le courage manque pour imaginer quelles seront les conséquences de ce qui se prépare. Il n’est pas impossible que les chambres à gaz d’Auschwitz (qui, à l’époque, étaient économiquement absurdes) deviennent un modèle de “solution” pour résoudre le problème posé par le fait qu’il y a “trop d’hommes” par rapport aux opportunités de travail offertes » (AM, 98 sq.).<br />
« Le postulat du plein emploi est d’autant moins réalisable que le niveau technique d’une société est élevé », écrit Anders (AM, 99). « La dialectique actuelle consiste dans cette contradiction entre la rationalisation et le plein emploi. Le déclarer ouvertement ne fera renoncer aucun homme politique à ses attaches partisanes » (AM, 99. sq.). « De fait, les “emplois” sont devenus des produits d’appel si importants que les hommes politiques qui n’en créent jamais peuvent aussi bien quitter tout de suite la scène. Il n’y en a pas un qui n’ait un jour promis des emplois. Pas un non plus bien sûr qui n’ait aussi une réponse à la dialectique actuelle d’une technique dont la croissance est devenue notre quotidien et de la baisse du besoin d’ouvriers et, par conséquent, d’emplois6. »<br />
L’idée qu’avance ici Anders est qu’il existe un lien très fort entre travail et politique : le travail en tant qu’élément constitutif du capital et la politique dans la mesure où elle est déterminée par le capital sont pensés ensemble. On ne peut qu’être d’accord avec lui. La tâche de la politique et de son personnel est de réactualiser sans cesse la promesse du travail sous la forme d’une promesse de travail. Il est évident aujourd’hui que ce geste fonctionne de moins en moins bien ; c’était beaucoup plus difficile à voir il y a vingt-cinq ans, à l’époque où Anders a publié ces lignes. C’est pendant les années du plein emploi que ce dernier a repéré la tendance suivant laquelle le travail rémunéré allait devenir précaire.</p>
<p>3. Le langage a fait l’objet d’une préoccupation toute particulière de la part d’Anders (PS, 126, 131, 137-140). Il ne voulait pas juste écrire de manière lisible, il voulait aussi constamment inventer et employer des concepts justes et mettre à l’index les concepts faux (K, 95 sq., 107 sq., 130 sq.7). « Au lieu d’utiliser le vieux et solide terme de “travailleur” [Arbeiter], [un petit entrepreneur et un soudeur] parlent systématiquement de “preneur de travail” [Arbeitnehmer] » (K, 262). « Peu de noms sont aussi révélateurs aujourd’hui que celui de “preneur de travail”. Il a bien sûr été créé par les “donneurs de travail” [Arbeitgeber]. Comme il est bien plus noble de donner que de prendre, le nom “Arbeitgeber” — qui désigne le pendant de l’“Arbeitnehmer” — possède quelque chose comme une aura religieuse. Dans ma jeunesse, il n’y avait que des travailleurs. Ils savaient ce qu’ils valaient, ce qu’ils donnaient et ce qu’on leur prenait. Le cri de guerre “Prolétaires de tous les pays, unissez vous !” aurait pu rester sans écho. Bien sûr, les travailleurs avaient aussi pensé à “prendre” : ils veillaient à se battre pour un salaire aussi élevé que possible et ceux qui parmi eux étaient socialistes songeaient à s’emparer des moyens de production. Mais il ne serait venu à l’idée d’aucun d’eux qu’ils “prenaient” l’emploi qu’ils avaient — ou qui les avait — déjà de toute façon (dans la mesure où ils n’étaient pas au chômage). À l’inverse, aujourd’hui, beaucoup de travailleurs ressentent comme un honneur d’intégrer telle ou telle entreprise, une embauche qui, faussement présentée comme une chose qui vaut la peine d’être “prise”, scelle un renoncement total aux objectifs précédemment affichés. Il semble que cette nouvelle étiquette leur procure un sentiment de fierté, comme s’ils avaient véritablement “pris” quelque chose et étaient véritablement parvenus à atteindre un sommet, celui du partenariat social. Qu’il s’agit ici du laborieux sommet de Godesberg8 et non de celui que leurs grands-pères avaient en vue il y a cent ans, ils ne le sentent pas et ne veulent d’ailleurs pas le sentir » (VBV, 130 sq.).<br />
Friedrich Engels mettait déjà en garde dans son « Avertissement à la 3e édition » du Capital contre « ce jargon dans lequel les économistes allemands ont pris l’habitude de s’exprimer, où l’on donne par exemple le nom de “donneur de travail”, Arbeitgeber, à celui qui se fait donner par les autres leur travail contre un paiement comptant, et le nom de “preneur de travail”, Arbeitnehmer, à celui dont on prend le travail contre un salaire9 ». Depuis l’époque d’Engels, ce savoir élémentaire s’est totalement perdu. Il ne fait plus l’objet de réflexions, ni dans le mouvement ouvrier ou autour de lui, ni ailleurs. En analysant une seule expression fausse, Anders démonte un jugement erroné qui est aussi une erreur intellectuelle. Il était impitoyable avec ce genre de choses.<br />
S’il a déconstruit avec précision le concept faux de « preneur de travail », le concept de prolétariat d’Anders est en revanche resté assez flou. Sa thèse est qu’il y aurait de plus en plus de prolétaires, statut social qu’il ne définit plus par rapport au « niveau de vie » mais par rapport au « niveau de liberté » (AM, 91, 174). Au § 9 de « L’Obsolescence du prolétariat », Anders définit cinq non-libertés [Unfreiheiten]10. Hormis le fait que les prolétaires ne possèdent pas les moyens de production, ils sont en même temps dépossédés : « 1. de tout choix des produits qu’ils contribuent à fabriquer, 2. de tout contact avec les produits finis, 3. de toute décision relative à leur utilisation ultérieure, 4. de toute opinion propre (et même de tout intérêt pour leur opinion propre) sur la finalité des produits qu’ils contribuent à fabriquer, 5. de leur travail (car on l’a transformé en une activité qui ne mérite plus ce nom)11 ».<br />
Le prolétariat est défini négativement : « Que le prolétariat ne soit pas solidaire ne prouve pas son inexistence, c’est au contraire ce qui définit son existence. Un prolétaire est celui que sa vie empêche de formuler l’idée de solidarité12. » Anders dénonce explicitement leur « style de vie contraint, l’obligation de consommer à laquelle ils sont soumis, leur solitude devant la télévision13 » et les qualifie de « prolétaires végétatifs14 ». Dans un passage de ce texte, il va même jusqu’à soutenir le paradoxe que, « si le salarié actuel n’est pas libre, c’est parce qu’il a trop de temps15 ». En fin de compte, les prolétaires, ce sont tous ceux qui sont contraints de consommer16. Cette extension importante d’un concept qui, à l’origine, était tout de même déterminé par la question de la propriété privée des moyens de production et parlait surtout de classes et de lutte des classes, a-t-elle encore un sens ? À cela s’ajoute le fait qu’Anders considère les classes et la lutte des classes elles-mêmes comme obsolètes17. « Il n’y a aucune conscience de classe chez ceux qui sont menacés », écrit-il, par exemple, dans l’un des textes recueillis dans La Menace nucléaire (103).</p>
<p>4. « Tant que le travail mécanique se déroule sans accroc — c’est-à-dire sans friction entre l’homme et la machine —, tant que celui qui travaille le fait avec l’enthousiasme d’un “converti” et se comporte en tout point comme un “rouage”, le moi n’est absolument pas “chez lui” : il ne l’est pas, ou du moins pas en tant que “moi”. C’est au moment où la conformité de l’ouvrier à ce que la machine attend de lui laisse à désirer, ou lorsqu’un raté interrompt le travail, que le moi revient pour la première fois “vers lui-même” et se rencontre pour la première fois comme quelque chose de scandaleux : comme un moi qui a failli à sa tâche » (OH, 110 sq.). La rencontre avec soi-même est présentée ici comme un dérangement, comme une dissonance fonctionnelle. Le travailleur est décrit ici comme un masque et non comme un véritable individu : dans le travail, l’homme est littéralement hors de lui, il est un rouage de l’entreprise à laquelle il appartient.<br />
Voilà maintenant ce qu’Anders a dit sur la division du travail : « Tout le monde sait que notre façon d’agir et donc de travailler a aujourd’hui fondamentalement changé. À l’exception de quelques survivances dépourvues de signification, le travail est devenu une “collaboration” organisée et imposée par l’entreprise » (OH, 318). Selon lui, l’« agir » s’est transformé en un « faire » et le « faire » en un « collaborer ». Chaque travailleur spécialisé n’est donc responsable que de la réussite formelle de la tâche qu’on lui a attribuée, il n’a pas la responsabilité de l’ensemble du processus de production. « L’aggravation de l’actuelle division du travail ne signifie pas autre chose que ceci : nous sommes condamnés, travaillant et agissant à nous concentrer sur d’infimes segments du processus d’ensemble : nous sommes enfermés dans les phases de travail auxquelles nous sommes affectés, tels des détenus dans leurs cellules de prison » (NF, 48). Ou pour l’exprimer plus brièvement : « La division du travail rend idiot18. »<br />
« L’entreprise est le lieu où l’on crée le type de l’homme “médial et privé de conscience morale”. C’est là que naissent les conformistes. Il suffit qu’un représentant de ce type d’homme soit placé dans un autre domaine d’activité, dans une autre “entreprise”, pour que soudain — sans pourtant se transformer du tout au tout — il devienne monstrueux ; pour qu’il nous remplisse soudain d’effroi ; pour que la suspension de sa conscience morale — qui était pourtant déjà un fait accompli — revête soudain l’aspect d’une pure absence de conscience morale, et la suspension de sa responsabilité celui d’une pure “moral insanity”. Tant que nous ne voyons pas cela, nous ne voyons pas que l’entreprise actuelle est le creuset, le modèle de ce type de travail qui exige notre mise au pas, et nous restons incapables de comprendre la figure du conformiste contemporain et le cas particulier de ces hommes “entêtés” qui refusaient […] de se repentir ou seulement d’accepter la responsabilité des crimes auxquels ils avaient effectivement “collaboré” » (OH, 322 sq.).<br />
Le « collaborateur » est le type même du suiveur qui se comprend comme étant d’avance excusé de tout (OH, 319 sq.). « Qu’aurions-nous dû faire ? » bredouille l’entendement commun dans les situations les plus différentes de la vie. Une des caractéristiques du fascisme est, entre autres, que les gens ont même accueilli de bon cœur ce qu’on leur infligeait, qu’ils se sont aveuglément identifiés à lui bien au-delà de ses attentes. La souffrance s’y était perfectionnée parce que la victime s’y était hissée inconsciemment mais énergiquement au rang de coupable. Ailleurs, Anders a défini le national-socialisme comme une « soumission totale qui était en fait une appartenance totale. Le négatif absolu […] devenu le positif absolu19 ».<br />
Qui ne connaît en Autriche la phrase fatale : « Je n’ai fait que mon devoir » ? Peu importe de quel devoir il s’agit, comment et pourquoi il a été accompli. La plupart n’ont effectivement fait « que » leur devoir, tous les coupables ne l’ont pas été par conviction, la plupart n’ont été « que » des gratte-papier assassins. « L’employé du camp d’extermination n’a pas “agi” mais, aussi épouvantable que cela puisse paraître, il a seulement fait son travail » (OH, 324). « Puisqu’il est habitué à exercer une activité qui ne requiert aucune conscience morale — et qu’on ne souhaite d’ailleurs pas qu’il en ait — il n’a pas de conscience morale. Et ce avec la meilleure conscience du monde » (OH, 327). L’absence de conscience morale est un élément constitutif du travail. On accomplit quelque chose, peu importe ce qu’on accomplit, comment et pourquoi. Quand les choses deviennent sérieuses, on se présente comme un subordonné et on prétend qu’on n’aurait pas pu faire autrement même si on l’avait voulu. Le cercle vicieux du travail se referme.<br />
« Si l’on reconnaît aujourd’hui une forme d’“égalité”, c’est celle qui existe en droit entre les travaux qui, en tant que tels, sont tous égaux et ont tous par conséquent la même valeur. En termes moraux, cela revient à dire que cette égalité tient au fait qu’aucun travail ne rend le travailleur plus coupable qu’un autre, parce que le travail ne saurait en aucun cas rendre coupable20. » « Aucune mauvaise finalité ne peut flétrir le travailleur » (MN, 155). Le travail semble donc être l’innocence originelle. Il est l’activité conformiste du sujet, une activité interchangeable à volonté — et pas uniquement au cours des inévitables échanges où elle s’achète et se vend —, mais il concerne aussi le principe profond de tous les actions, concepts et situations de la vie. « Le monde des machines dispose de nous de façon bien plus dictatoriale, irrésistible et inévitable que ne pourrait jamais le faire et n’a jamais pu le faire la terreur ou la vision du monde d’un dictateur que suppose cette dernière » (AM, 205).<br />
Penser d’un même geste l’employé des camps d’extermination et le brave travailleur de l’époque de la technocratie est toujours allé de soi pour Anders (AM, 178). Dans sa structure fondamentale, le lieu spécifique de l’horreur est un lieu familier. Le point commun à l’employé des camps d’extermination et au brave travailleur de l’époque de la technocratie, c’est l’entreprise ou peut-être, pour emprunter une expression à la technologie informatique, le « système d’exploitation ».<br />
Anders se fit donc quasiment un devoir de s’opposer aux devoirs et de ne se soumettre à aucune contrainte matérielle. « Celui qui invoque un prétendu devoir pour se concentrer sur son affaire, pour se mettre des œillères au point de ne plus voir ni à droite ni à gauche, est non seulement amoral mais même amoral par principe. Être moral, cela signifie se préoccuper des choses qui, bien qu’elles se situent en dehors de mes intentions propres ou d’intentions fixées par un tiers et bien qu’elles excèdent les compétences que me reconnaît la division du travail, ne sont pourtant pas extérieures à ma sphère d’influence personnelle. Être moral, cela signifie dépasser les frontières tracées par l’administration ou la division du travail, se préoccuper de ce dont on prétend que cela ne me “concerne” pas bien que cela me “concerne”, me menace ou me détruise21. » « Dis moi ce que tu “dois” faire et je te dirai ce que tu […] n’as pas le droit de faire », lit-on dans un texte qu’Anders destinait au troisième tome de L’Obsolescence de l’homme22.<br />
Même si cela ne saute pas aux yeux, Anders s’appuie de façon implicite sur les analyses de Marx : « La spécialité d’un ouvrier qui manie toute sa vie un outil partiel devient celle d’un homme qui toute sa vie sert une machine partielle23. » « Dans la manufacture et l’artisanat, l’ouvrier se sert de l’outil, dans la fabrique il sert la machine. Dans le premier cas, c’est de lui que procède le mouvement du moyen de travail ; dans le second, il doit suivre le mouvement du moyen de travail. Dans la manufacture, les ouvriers sont les membres d’un mécanisme vivant. Dans la fabrique, il existe, indépendamment d’eux, un mécanisme mort auquel on les incorpore comme des appendices vivants24 ». Les hommes conçus comme membres de dispositifs mécaniques et sériels, c’est très exactement le sujet d’Anders. Chez Marx, la valeur est présentée comme un « sujet automate25 ». Cela veut aussi dire que la valeur de cette marchandise singulière qu’est la « force de travail » crée des « sujets automates » de forme humaine.<br />
Les réflexions d’Anders que nous avons commentées dans cet article appartiennent sans aucun doute aux critiques du travail les meilleures et les plus radicales que le vingtième siècle aura produites. Le conformisme moral, la réduction de l’homme à une fonction et à un masque ont leur origine dans la monstruosité du travail. Dans le deuxième tome de L’Obsolescence de l’homme, Anders évoque la « structure intentionnellement négative du travail actuel » (AM, 362). « Le discours consensuel qui demande un “travail plus humain” est par conséquent malhonnête : c’est une contradictio in adjecto. Une telle humanisation n’est pas plus possible qu’une humanisation de la guerre, parce que ce qu’on prétend vouloir humaniser porte partout en soi le principe même de l’inhumanité » (AM, 363).<br />
La finalité du travail n’est donc pas définie par le rôle décisif qu’il joue dans « la transformation du singe en homme », comme dit Engels26, mais doit être déchiffrée tout autrement. La libération sociale ne signifie pas la libération dans le travail, mais la libération du travail. Contre toute évidence, le travail ne rend pas libre : Arbeit macht nicht frei.</p>
<p>Traduit de l’allemand par Aurélie Marx<br />
Abréviations – références bibliographiques :</p>
<p>AM : Die Antiquiertheit des Menschen, Bd. 2, Beck, Munich, 1980.<br />
K : Ketzereien, Beck, Munich, 1996.<br />
PS : Philosophische Stenogramme, Beck, Munich, 1965.<br />
VBV : Visit beautiful Vietnam, Pahl-Rugenstein, Cologne, 1968.<br />
OH : L’Obsolescence de l’homme, L’Encyclopédie des nuisances/Ivrea, Paris, 2002.<br />
NF : Nous, fils d’Eichmann, Rivages, 1999.<br />
1. Anders, Mariechen. Eine Gutenachtgeschichte für Liebende, Philosophen und Angehörige anderer Berufsgruppen [Petite Marie. Une histoire du soir pour les amoureux, les philosophes et ceux qui appartiennent à d’autres groupes professionnels], Beck, Munich, 1987, p. 79.</p>
<p>2. Ibid., p. 36.</p>
<p>3. Max Adler, Wegweiser. Studien zur Geistesgeschichte des Sozialismus [Poteau indicateur. Études pour une histoire intellectuelle du socialisme] (1914), Wiener Volksbuchhandlung, Vienne, 1965, p. 202.</p>
<p>4. Marx, Le Capital, « Quadrige », PUF, p. 207.</p>
<p>5. Moische Postone, Time, labor and social domination, Cambridge University Press, 1993.</p>
<p>6. Anders, « Sprache und Endzeit (IV) » [Langage et fin des temps (IV)], texte destiné au troisième tome de L’Obsolescence de l’homme et paru dans Forvm, n°430-431, octobre-novembre 1989, p. 41.</p>
<p>7. On ne peut pas reprocher à Anders d’avoir à l’occasion dérogé à cette règle. Nous ne pouvons pas renoncer à toutes nos habitudes de langage. Quoi qu’il en soit, il était clair pour lui qu’il fallait « se méfier du langage » (K, 136).</p>
<p>8. Allusion au sommet au cours duquel le SPD a adopté en 1959 le Programme de Bad Godesberg par lequel il a rompu avec le marxisme et « accepté » l’économie de marché (« Le marché autant que possible, l’intervention publique autant que nécessaire ») (N.d.T.).</p>
<p>9. Engels, « Avertissement à la 3e édition allemande », dans Marx, Le Capital, trad. cit., p. 22.</p>
<p>10. Günther Anders, « Die Antiquiertheit des Proletariats » [L’Obsolescence du prolétariat], texte destiné au troisième tome de L’Obsolescence de l’homme et paru dans Forvm, n°462-464, juin 1992, p. 10.</p>
<p>11. Idem.</p>
<p>12. Ibid., p. 7.</p>
<p>13. Idem.</p>
<p>14. Ibid., p. 10.</p>
<p>15. Idem.</p>
<p>16. Idem.</p>
<p>17. Ibid., p. 11.</p>
<p>18. Anders, « Sprache und Endzeit (III) » [Langage et fin des temps (III)], texte destiné au troisième tome de L’Obsolescence de l’homme et paru dans Forvm, n°428-429, août-septembre 1989, p. 50.</p>
<p>19. Voir supra, p. 213.</p>
<p>20. Anders, « Sprache und Endzeit (III) », op. cit., p. 50.</p>
<p>21. Anders, « Notizen aus dem Tagebuch. Heiratsannoncen » [Notes extraites de mon journal. Annonces matrimoniales], Forvm, n°436-438, avril-juin 1990, pp. 58 sq.</p>
<p>22. Anders, « Sprache und Endzeit (III) », op. cit., p. 51.</p>
<p>23. Marx, Le Capital, trad. cit., p. 473.</p>
<p>24. Ibid., p. 474.</p>
<p>25. Ibid., p. 173.</p>
<p>26. Engels, Dialectique de la nature, Éditions sociales, 1952, pp. 171-183.</p>
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		<title>TERREUR DU TRAVAIL ET CRITIQUE DU TRAVAIL</title>
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		<pubDate>Mon, 31 Dec 2007 00:00:00 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[La tolérance répressive et ses limites]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<h3>La tolérance répressive et ses limites</h3>
<p><a href="http://www.krisis.org/2007/arbeitsterror-und-arbeitskritik">deutsche Version</a></p>
<p><em>Ernst Lohoff</em></p>
<p>La société occidentale moderne a pris l’habitude de s’autocélébrer comme un asile de tolérance et de liberté ; quant au sujet moderne des marchandises, il affirme volontiers ne pas connaître de tabous. À y regarder de plus près, sa prétendue absence de préjugés se révèle néanmoins n’être qu’une simple forme d’indolence et le résultat d’une adaptation mimétique à l’état de tutelle que la société marchande exige de lui. Cette dernière conditionne ses membres à accepter le fait que les décisions relatives au contenu de la richesse sociale et le développement des rapports sociaux ne reposent pas en dernière analyse sur leur accord conscient, mais sur une instance anonyme, le marché en l’occurrence. Qu’il s’agisse de moutarde ou de lessive, de préférences sexuelles ou d’opinions politiques, tout ce qui peut être mis sur le marché est juste et tout ce qui se révèle invendable est faux. Le sujet moderne des marchandises ne vit sa vie sans réserves ni préjugés que dans la mesure où il a intériorisé l’idée que le marché était la seule instance de reconnaissance légitime et retraduit toujours déjà les relations sociales en relations d’offre et de demande.</p>
<p><span id="more-736"></span>L’identité de la tolérance régnante avec la soumission inconditionnelle au pouvoir de la marchandise et du marché ne lui donne toutefois pas seulement les caractéristiques de ce qu’Herbert Marcuse a appelé la « tolérance répressive ». Cette liaison interne détermine en même temps ses limites et le point où les choses se renversent, celui où l’abrutissement d’un sujet des marchandises capable de tout digérer fait place à une haine pure. Dans une société où le fait d’être vendable est le critère qui décide de tout, opposer un critère de principe est une chose inacceptable et asociale : c’est refuser de risquer sa peau et manquer de discipline dans l’ajustement de soi à la marchandise. De ce point de vue, l’entendement des marchandises d’habitude si <em>cool</em> se montre totalement dénué d’humour et voit rouge face aux réticents : qui n’a pas d’argent doit travailler ou du moins prouver qu’il est prêt à le faire sans conditions, sinon il perd le droit à l’existence. La soupape de sécurité permettant de supporter le fait de devoir se considérer en permanence comme un « capital humain » consiste en une mobilisation permanente contre tout ce qui refuse de se plier sans conditions à cette contrainte.</p>
<p>Cet esprit de « tolérance répressive » souffle aussi dans la sphère politique. Aujourd’hui, ce sont surtout les virtuoses de l’éclectisme, ceux qui se montrent « non dogmatiques », « capables d’apprendre » et « ouverts à tous les dialogues » qui sont susceptibles de réunir la plus forte majorité. Dans la politique, tout le monde ne peut toutefois pas parler de tout avec tous parce qu’il est impensable d’y remettre en question l’objectif des objectifs sociaux : « le travail, le travail et encore le travail ! »</p>
<p>On s’exprime librement parce qu’il est convenu depuis longtemps qu’on n’aborde jamais que des questions interchangeables : on se demande toujours <em>comment</em> imposer les impératifs économiques vendus sous l’étiquette « modernisation », mais jamais <em>si</em> et <em>pourquoi</em> il faut les imposer.</p>
<p>Qui ne respecte pas ce règlement intérieur et met en question l’orientation forcée de la discussion sur l’accumulation et l’emploi se heurte très rapidement aux limites de l’ouverture à la discussion affichée par les officiels. La croissance économique et le travail sont aujourd’hui presque aussi intouchables que la sainte Trinité l’était au Moyen Âge. La société marchande a donc également son tabou, auquel personne ne peut toucher sans que les esprits les plus éclairés ne se transforment sur-le-champ en croisés.</p>
<h4>Qui veut se débarrasser du capital doit commencer par se débarrasser du travail</h4>
<p>En 1999, le groupe Krisis est intervenu dans l’espace public avec un <em>Manifeste contre le travail</em>. Son titre trahit déjà que cette publication visait le scandale. Là où toutes les tendances politiques crient à l’unisson leur unanimité face au travail, ce manifeste démontrait que ce qui est bon pour les marchandises est en fait fondamentalement mauvais pour les hommes et que le renouvellement promis des perspectives sociales en matière de travail sous l’égide de la <em>New Economy</em>, d’un capitalisme de services et de nouveaux patrons ne possédant que leur propre force de travail est en fait une véritable menace.</p>
<p>Il s’agissait pourtant pour les auteurs de bien plus qu’une provocation ponctuelle. L’idéologie du travail aussi grotesque qu’omniprésente renvoie directement au cœur de l’ajustement capitaliste. En s’attaquant au travail, c’est à la fois le fondement et le point faible de l’ordre de la société marchande qu’on met au jour. Le travail forcé et la référence positive à celui-ci ont joué un rôle clé dans le dressage qui a fait des hommes les sujets des marchandises.</p>
<p>En ce qui concerne la critique et le dépassement du travail, il s’agit de bien plus que de simples exagérations polémiques. Ils doivent être pris au pied de la lettre. Ils reposent sur l’hypothèse qu’une critique théorique du capitalisme consistante et à la hauteur de notre époque ne peut plus être formulée que sous la forme d’une critique conséquente du travail.</p>
<p>La tentative de refonder la critique du capitalisme à l’aide d’une critique radicale du travail se distingue donc très clairement de l’anticapitalisme traditionnel. Dans le jargon des sociologues, on parlerait probablement d’un « changement de paradigme ».</p>
<p>La doctrine traditionnelle de la gauche a vu dans le travail et le capital deux principes hostiles l’un à l’autre et dans leur relation une opposition absolue. Elle a considéré le travail comme une « nécessité naturelle éternelle » informée de l’extérieur par un capital qui en a fait mauvais usage afin de produire du profit. La critique du travail voit les choses autrement. Les catégories de « travail » et de « capital » ne désignent pour elle qu’une opposition seulement relative, une opposition à l’intérieur d’un même contexte social. Ce sont deux aspects d’un même ordre : ils considèrent le même contexte social, mais sous deux angles différents. Le travail n’est en principe rien d’autre que la forme d’activité spécifique au capitalisme. Le capital quant à lui est du « travail coagulé ».</p>
<p>L’identité du travail et du capital ne peut pas seulement être comprise comme le fait la « doctrine objective de la valeur » adoptée par tous, du marxisme à l’économie nationale classique, doctrine d’après laquelle le travail serait la « substance » de la valeur et donc la seule source de valeur. La critique du travail va bien plus loin. Pour elle, tout ce qui participe à la domination capitaliste appartient déjà en propre à la catégorie du travail.</p>
<p>Qui chante les louanges du travail a déjà admis conceptuellement l’indifférence du mouvement de valorisation à son contenu matériel ainsi que l’idée selon laquelle la production capitaliste serait à elle-même sa propre fin. En outre, il n’entonne pas cette mélodie sans traiter la séparation sociale des sphères comme une évidence et dévaloriser du même coup implicitement tous les domaines d’activités qui ne sont pas directement intégrables à la valorisation capitaliste. C’est surtout pour cette raison qu’une critique conceptuelle stricte des structures patriarcales n’est formulable que comme une critique du travail et non à partir d’un concept positif du travail. C’est parce que l’approche qui est celle de la critique du travail permet de lier ensemble ces dimensions de la critique du capitalisme et de les saisir plus clairement que ne le faisait la terminologie marxiste qu’il faut la préférer aux conceptions anticapitalistes traditionnelles.</p>
<h4>Le travail et son contenu</h4>
<p>Pour que le processus de valorisation de la valeur puisse bien fonctionner, c’est-à-dire pour que du « travail mort » (du capital, en l’occurrence) puisse être accumulé, il faut qu’il prenne la forme d’une quelconque valeur d’usage. Le processus de valorisation capitaliste ne dispose toutefois pas d’organe pour sentir son propre côté matériel. Tant que des produits du travail comme des avions de combat, des emplâtres ou des pots de fleurs peuvent être vendus avec profit, il n’existe aucune différence entre eux. Dans la mesure où ils représentent du travail abstrait échangeable, en tant que marchandises, ils sont socialement une seule et même chose. Ce nivellement ne vient toutefois pas au travail de l’extérieur, il ne lui est pas imposé par les capitalistes avides de profit, mais appartient déjà en propre à la catégorie de travail elle-même.</p>
<p>En ce qui concerne leur contenu sensible, en revanche, l’instruction d’enfants, la production de gaz toxiques, la représentation de performances artistiques devant un public payant et la construction de meubles n’ont pas le moindre point commun. Si l’on se concentre sur ce qui est fait, si l’on fait abstraction de la forme sociale dans laquelle tout cela est produit, l’abstraction-travail se dissout doublement. D’abord, aucun signe n’indique qu’il y aurait une affinité d’espèce au fondement de toutes les activités qu’on regarde comme du travail. Ensuite, du point de vue d’une approche purement matérielle, il est tout aussi impossible d’expliquer pourquoi une même activité — chanter des chansons ou cultiver des fleurs, par exemple — est considérée tantôt comme un travail et tantôt comme un hobby, selon qu’elle sert à gagner de l’argent ou non. En dehors de cette subsomption sous la même forme de contrainte sociale du « se vendre », il existe donc une large palette d’activités concrètes qui créent de la richesse, mais il n’existe en revanche aucune forme d’activité générale correspondant à ce qu’on appelle « travail ». Le travail est le produit d’une réduction forcée de la richesse et de la création de richesse à la production de marchandises, une réduction qui détermine l’ensemble de la structure sociale. Les sociétés pré-capitalistes n’ont jamais eu la drôle d’idée de forcer l’activité des esclaves et celle des hommes libres, celle des prêtres et celle des navigateurs à entrer sous une catégorie commune.</p>
<p>Dans toutes les langues européennes, les mots qui servent aujourd’hui à désigner le travail renvoyaient à l’origine soit à l’existence des hommes socialement dépendants, soit, de manière très générale, à la détresse et à la peine mais, en aucun cas, à l’idée d’une activité reconnue socialement. Une société post-capitaliste aurait aussi peu de raisons de s’en tenir à un tel principe.</p>
<h4>Le travail est une activité qui est à elle-même sa propre fin</h4>
<p>La production capitaliste se distingue par le fait qu’elle est à elle-même sa propre fin. La production de biens ne tire pas sa raison d’être du fait qu’elle mettrait à disposition de l’homme les moyens de satisfaire ses besoins. On produit plutôt au nom de la production : les besoins n’existent que pour valoriser cette dernière. Leur fonction consiste à ouvrir des canaux pour que s’y écoulent les flux de marchandises. Il n’y a donc pas de place dans cette société si riche pour des besoins sociaux que la seule consommation de marchandises ne suffirait pas à apaiser. Ils n’ont droit de cité que dans la mesure où ils répondent à une demande importante et se subordonnent ainsi au cycle de la reproduction capitaliste.</p>
<p>La critique marxiste traditionnelle du capitalisme ne pouvait pas chanter les louanges du travail sans assumer <em>de facto</em> la transformation absurde des moyens en fins. Elever le travail au rang de contenu central de l’existence humaine signifie aussi bien faire l’éloge du productivisme comme fin en soi que dire un « oui » massif à la croissance économique capitaliste.</p>
<p>Plus tard, la contestation écologique a amené sur le tapis l’idée que la contrainte d’enterrer le monde sous des quantités d’usines et des avalanches de marchandises ressemblait beaucoup à une destruction et une soumission mais pas du tout, en revanche, à une émancipation. Tant que l’anticapitalisme restera prisonnier de l’illusion d’un rapport positif au travail, on ne regardera la folie productiviste que comme une question annexe par rapport à la véritable critique du capitalisme et on la comprendra de travers. La critique conservatrice de la consommation a occupé cette place laissée vide et a même réussi à mobiliser le dégoût qu’inspire la valeur d’usage des marchandises contre l’impulsion anticapitaliste.</p>
<p>Une analyse du capitalisme reformulée en critique du travail prend en vue et la misère du besoin et celle de la valeur d’usage. Elle les traite comme des éléments véritables d’une critique globale du mouvement de la valeur qui est à lui-même sa propre fin. La critique du travail précise à quel point il est grotesque et cynique d’identifier la folie productiviste avec une satisfaction à outrance des besoins pour lui opposer ensuite n’importe quelle idéologie de la rigueur. Contraindre à accumuler, tailler dans les potentiels humains et réduire la richesse des besoins humains, tout cela va plutôt bien ensemble.</p>
<p>La critique du travail en retire conceptuellement qu’il ne s’agit pas seulement d’en finir avec le travail abstrait, celui qui crée de la valeur. Il faut aussi que le travail concret, l’art et la manière dont le capital organise l’appropriation de la nature soit remis à disposition. Il faut dépasser le travail en général, concret et abstrait, parce qu’en tant que travail, le travail concret n’est de prime abord rien d’autre que le précipité sensible-empirique d’un processus d’abstraction qui le transcende.</p>
<h4>Le travail appauvrit</h4>
<p>Ses apologistes célèbrent le travail comme un déchaînement de la force créatrice de l’homme et le capitalisme comme la société dans laquelle l’application, l’habileté et l’efficacité ont trouvé le rang qui leur revient. En effet, l’enrôlement de la production de richesse sensible au service de la grande machine du travail et de la valorisation peut être décrite comme un processus visant à rendre l’homme appliqué. Un processus qu’on ne saurait qualifier de positif, plutôt un mouvement d’appauvrissement, un effacement de ses qualités sensibles.</p>
<p>La richesse sensible des sociétés pré-capitalistes se composait des résultats d’activités productrices non uniformes qui, pour l’essentiel, avaient été dérivées des rythmes naturels, de la tradition et des propriétés de la matière naturelle à laquelle on voulait donner forme. Le capital a détruit cet ordre pour le remplacer par l’omniprésence de cette forme d’activité toujours identique à elle-même, acyclique et linéaire qu’est le travail. Rendre l’homme appliqué peut certes conduire à une intensification de sa relation avec l’objet de son travail et stimuler le développement de sa personnalité, mais seulement au sens où l’on peut dire que des torturés font une expérience très intense lorsque leurs corps ont affaire à des instruments de torture. Le travail qui, en tant qu’activité devant faire en permanence des économies sur elle-même et réduire à tout prix le temps par produit, par opération — ce n’est pas autre chose qu’on entend par « efficacité » —, ne voit les particularités de son objet que comme un obstacle ralentissant le flux continu du travail. Du point de vue du travail, qui se conçoit comme un effort continu ne connaissant pas la fatigue, le besoin biologique de récupération de l’homme et sa tendance à passer de l’activité au repos semblent également n’être qu’une source de perturbation qu’il s’agit autant que possible d’éliminer. On peut donc caractériser le travail comme une guerre permanente sur deux fronts. Qui travaille fait face à sa propre corporéité et à la qualité sensible de l’objet de son travail comme à deux ennemis. Des ennemis qui n’existent cependant que s’il a renoncé à sa vie propre pour devenir une simple ressource.</p>
<h4>Le travail est patriarcal</h4>
<p>Le travail est une façon pauvre d’être actif ; il est le lieu d’une perte et non d’une acquisition de richesse sensible. En raison de ce déficit inhérent, il ne peut pas informer l’ensemble des domaines de la reproduction sociale. La domination du travail n’est absolument pas concevable sans un important secteur d’« activités de l’ombre » qui, à cause de leur contenu, ne peuvent être traduites que sous conditions ou ne peuvent pas l’être du tout en dépenses acycliques et linéaires de muscles, nerfs et cerveau et refusent d’intégrer l’organisation comme sources de revenus. Aucune société ne peut exister sans que des enfants soient pris en charge et que des individus s’acquittent pour eux-mêmes et pour d’autres de la reproduction quotidienne. L’ennoblissement du travail transformé en seule forme d’activité sociale valable coïncide avec la dépréciation de ces activités dites « féminines » et assignées généralement aux femmes. Elles peuvent être aussi indispensables que la respiration mais, puisqu’elles n’ont pas l’inqualifiable qualité de produire de l’argent à partir d’argent, elles sont ravalées au rang de « choses privées » et inférieures et restent du coup largement invisibles. Tant que l’existence humaine et la participation à la richesse sociale ne devront et ne pourront être qu’un résidu de la valorisation de la valeur qu’opère le grand moulin du travail, ces activités « féminines » ne seront structurellement qu’une condition tacite de la reproduction capitaliste. Les fleurs rhétoriques du jour de la fête des mères et les astucieux exercices de définition alléguant que le travail ne devrait pas être seulement synonyme de gagne-pain mais embrasser aussi les travaux domestiques ne changent rien à cet état de fait.</p>
<h4>Le travail est synonyme de séparation des sphères</h4>
<p>La conscience dominante est conditionnée pour expliquer les folies historiques spécifiques à la société marchande à l’aide d’une nature humaine éternelle et à les projeter ainsi dans le passé et dans l’avenir. Avec le travail, elle s’en acquitte, aux yeux du sens commun et de ses avocats théoriques, d’une manière presque déjà classique. Officiellement, ce dernier ne veut voir dans le travail que le « métabolisme qui se produit entre l’homme et la nature » (Marx). Mais, avec le concept de travail, est toujours déjà introduite en sous-main et présentée comme irréversible toute la constellation de la société marchande.</p>
<p>Qui parle de « travail » n’exprime nullement le seul fait banal que les hommes de n’importe quelle société doivent devenir actifs d’une façon ou d’une autre pour en réaliser et en développer les puissances productives. Ce terme n’a pour seul sens que celui qu’il acquiert par contraste avec d’autres formes de pratiques humaines qu’on range généralement dans des domaines (pré-)sociaux, sous les rubriques « loisir », « hobby », « volontariat » ou « vie de famille ».</p>
<p>Si tout était « travail », plus rien ne serait « travail » et ce mot finirait par perdre tout sens. Quand on élève le travail au rang d’une « nécessité naturelle éternelle », on suppose toujours déjà en douce que la production de richesse doit s’effectuer comme une forme de dessaisissement de la vie très soigneusement séparée de toutes les autres expressions de cette dernière et constituer une sphère propre, abstraite du reste du contexte social.</p>
<p>Le sujet des marchandises peut trouver cela « naturel ». Il est habitué à mener une existence divisée et à se décomposer en un homme privé, un citoyen et un homoncule laborieux exécutant, jour après jour, huit heures durant, une activité sans lien avec la vie mais réduite à un noyau l’articulant à l’économie des entreprises et l’ordonnant à une fin. Cette structure schizophrène constitue l’un des moments les plus centraux de la terreur de la société marchande.</p>
<p>Dans la description des rapports pré-capitalistes, l’abstraction-travail est tout simplement déplacée. Là où le travail était relié, comme dans les sociétés traditionnelles, à des contextes sociaux et des formes de domination durables, il ne pouvait pas se constituer comme un phénomène à part. Mais l’hypothèse selon laquelle toute société post-capitaliste devrait aussi connaître le travail est presque encore plus dangereuse que cet anachronisme. Elle neutralise l’idée d’un dépassement de la séparation des sphères. Or, sans ce motif, il ne peut pas y avoir aujourd’hui de courant se disant a bon droit anticapitaliste.</p>
<p>L’idée marxiste classique selon laquelle la société future se décomposera en un « royaume de la liberté » et un « royaume de la nécessité » étend à tous les temps, de façon un peu bavarde, la scission de notre existence en, d’un côté, une vie privée vide et, de l’autre, un travail devenu fou. Dire qu’une société libérée ne peut pas ressembler au pays de cocagne et ne peut pas mettre un terme à tout moment de nécessité matérielle est une chose. L’idée de vouloir organiser cette société libérée comme un royaume de la liberté séparé de celui de la nécessité en est une autre.</p>
<h4>L’anticapitalisme doit être une critique du travail ou il ne sera pas</h4>
<p><strong></strong> Le concept de travail appartient en même temps à deux mondes. D’une part, il peut être considéré — avec la valeur — comme la catégorie la plus abstraite et la plus générale de la critique de l’économie politique, où il ne désigne finalement que l’aspect actif de la valeur. De l’autre, le travail, c’est plusieurs millions de pratiques et d’expériences quotidiennes immédiates. Avec la façon dont les choses ont évolué ces dernières années, cette tension a gagné une composante supplémentaire. L’exigence de travail, la contrainte régulièrement renforcée de se vendre est au cœur de la guerre sociale préventive que mènent aujourd’hui — compte tenu de la véritable crise que traverse la société de travail — les gardiens de l’ordre dominant contre le matériau humain qui est entre leurs mains. À l’époque du chômage de longue durée, de ces nouveaux patrons qui ne possèdent que leur propre force de travail, des travaux forcés officiels mais aussi des revendications salariales intercatégorielles au rabais, le concept de travail est plus que jamais le lieu d’un combat.</p>
<p>Aujourd’hui, le climat social est à la brutalisation, l’isolement et l’égomanie et donne au projet de l’émancipation un caractère désespérément obsolète. Mais cette tendance à une concurrence totale et ne connaissant plus de limites n’a pas d’autre point de départ qu’une soumission inconditionnelle à la dictature du travail. Un courant anticapitaliste ne risque donc de trouver une force de rayonnement et de devenir offensif que s’il comprend que c’est sur le <em>diktat</em> de la valorisation et du travail que se focalise le pouvoir correspondant à la forme de socialisation aujourd’hui dominante et s’il fait de ce <em>diktat</em> le point de mire de sa critique. Tant que la gauche plongera — aussi bien théoriquement que pratiquement — dans l’océan de la réalité mais négligera, au cours de sa descente, de s’arrêter au niveau de contradiction atteint aujourd’hui par la société marchande, un niveau où le travail sacré ne peut plus être décrit que comme un travail devenu fou, elle ne reposera plus jamais le pied sur la terre ferme. Il n’y aura plus d’anticapitalisme au XXIème siècle, à moins que ce dernier fasse du travail l’objet de sa critique.</p>
<h4>La répression et l’émancipation</h4>
<p>Pendant plus de cent ans, génération après génération, les anticapitalistes sont entrées en guerre contre le <em>statu quo</em> au nom du travail. Exception faite de quelques positions marginales — on pense ici, par exemple, à l’<em>Eloge de la paresse</em> de Paul Lafargue —, les « révolutionnaires » aussi bien que les « réformistes » ont persisté à identifier « libération » et « travail ». Cette équation tenace n’était bien sûr pas seulement le résultat d’un <em>blackout</em> collectif.</p>
<p>Ce malentendu, qui a repris du service pour la dernière fois au cours de l’ère de réformes sociales-démocrates ouverte par le mouvement de 1968, doit surtout sa plausibilité à deux tendances séculaires.</p>
<p>D’une part, aussi longtemps que le système de la valorisation capitaliste a été porté par un mouvement d’expansion historique, le travail a été compris comme un principe d’intégration sociale. Ce grand appétit de force de travail superflue n’a été interrompu que temporairement par des crises économiques et a offert, sur la base de l’ordre établi, une véritable perspective à ceux qui possédaient cette marchandise.</p>
<p>D’autre part, en s’expliquant avec des relations d’autorité personnelles plus anciennes en provenance des débuts de l’histoire de la société marchande, l’impulsion émancipatrice pourrait interférer avec l’impératif de système, détruire les barrières sociales traditionnelles et les remplacer par des relations objectivées entre le sujet des marchandises et celui du travail devenus égaux. Le recentrement progressif de la domination sociale sur l’impératif d’accumulation et l’enrôlement de l’Etat au service de l’objectif de la valorisation de la valeur conçue comme une fin en soi a été perçu moins comme l’aggravation et l’achèvement d’un contrôle social objectivé que comme le refoulement d’un pouvoir visible et personnel. La « cage d’acier » de la servitude (Max Weber), qui ne connaît et ne traite les hommes que comme des masques de théâtre, des brutes de travail, des sujets de droit ou encore des citoyens pouvait ainsi apparaître comme son contraire exact, comme un degré de liberté potentiel obtenu de haute lutte.</p>
<p>Les combattants anticapitalistes n’avaient bien sûr jamais rêvé de transformer les directeurs d’usines en « partenaires sociaux » et les masses prolétaires affamées en vulgaires propriétaires d’un logement, d’une Mercedes et d’un livret syndical. Du fait qu’ils se sont obstinés à prendre fait et cause pour le principe capitaliste du travail, leurs efforts héroïques ne risquaient pourtant pas de déboucher sur autre chose.</p>
<p>La lutte contre les intérêts particuliers de la bourgeoisie et pour l’amélioration des conditions de vie des masses n’ont supprimé de l’ordre dominant que ce qui était devenu anachronique, c’est-à-dire ce qui, selon les critères de rationalité de la société marchande, se révélait contre-productif.</p>
<p>C’est contre sa propre intention que la contestation anticapitaliste a ainsi fait pénétrer la logique des marchandises dans les masses. Sans ce moment de trop, sans cette détermination à mettre fin à la domination capitaliste, ce « succès de la modernisation » aurait difficilement pu avoir lieu.</p>
<p>Il a certainement coïncidé aussi avec un affaiblissement progressif de cette impulsion pourtant toujours active. L’idée paradoxale selon laquelle on pourrait en finir avec l’exploitation et la domination et, en même temps, continuer à pousser des vivats en l’honneur du travail s’est révélée n’être qu’une erreur de jeunesse dans l’histoire de la société marchande. Ce n’est toutefois pas un signe de maturité mais plutôt de gâtisme d’en déduire qu’il faut jeter aux orties l’idée d’émancipation. Ce n’est pas l’idée de libération qui est anachronique mais la dictature du travail et plus encore la liaison entre émancipation et travail.</p>
<h4>La communauté de ceux qui travaillent</h4>
<p>Travailler ne signifie pas seulement, pour le sujet, ajuster l’objet auquel il travaille, soumettre ce dernier à des lois pour qu’il soit rationnellement rentable et utilisable. Travailler implique toujours aussi que le sujet lui-même s’ajuste. Et c’est au moment où le sujet qui travaille apprend à s’identifier à la violence qu’il exerce sur l’objet que cette expérience répressive laisse inévitablement sa marque sur lui. C’est le trauma résultant du fait d’être soumis au travail qui motive le refus de ceux qui ne peuvent ou ne veulent correspondre à l’image idéale de l’homme blanc toujours prêt à travailler. Là où le travail est honoré, ces derniers sont considérés comme inférieurs et mènent une existence marginale.</p>
<p>Malgré tous les discours sur l’égalité, cette logique de dépréciation a aussi régulièrement retenti dans les communiqués de l’aile gauche du grand mouvement en faveur du travail des XIX et XXème siècles — assez souvent d’une façon à peine audible —, mais c’est principalement son aile droite qui a formulé les doctrines de l’infériorité inhérentes à l’<em>ethos</em> du travail.</p>
<p>Pendant la phase ascendante de la société de travail, cette tendance à l’exclusion est restée un contre-moment à l’intérieur d’un grand mouvement historique d’inclusion. L’idée de garder une distance commune par rapport à ce qui est « inférieur » — au sens de ceux qui glorifient le travail — a fait l’objet d’un accord tacite dans le camp du travail. Pour passer de l’identification avec le processus de la division du travail dans les grandes usines à l’allégeance à la grande « communauté industrielle » — qu’on peut interpréter comme transcendant les classes sociales —, il n’y avait qu’un pas à franchir.</p>
<p>Les idéologies concurrentes de l’époque avaient leur dénominateur commun dans la fraternité du travail. La variante socialiste de la religion du travail s’était fixé comme objectif de libérer de l’emprise prétendument usurpatrice du rendement la forme d’activité capitaliste comprise de travers comme une force éternelle et originelle. Pour ce faire, elle avait défini la classe des « actifs » en l’opposant catégoriquement au capital. À cette provocation, ses adversaires de droite et libéraux n’ont pas répondu en célébrant le capital comme étant à lui-même sa propre fin, mais en proposant la définition alternative d’une « communauté de travail » transcendant les classes sociales. La légitimation de la domination capitaliste a consisté à désigner les chargés de fonction du capital comme un type de travailleur spécifique, comme la partie de la « communauté de travail » à laquelle incombent les tâches de la coordination et de l’organisation.</p>
<h4>La déification du travail et l’antisémitisme</h4>
<p>L’ennoblissement du capital et son élévation au rang de premier serviteur du travail sont liés, surtout dans la variante droitière de ce geste, à sa division projective. Le capital productif s’est vu charger d’incarner le sensible concret et accorder l’auréole du « Bien », tandis que le capital monétaire et financier s’est vu attribuer tout ce qu’il y a d’abstrait et de destructeur dans la domination capitaliste. De cette externalisation de l’effroi du capitalisme — qui a fourni l’image de l’ennemi indispensable à la construction d’une communauté de travail transcendant les classes — à sa personnalisation antisémite, il n’y a qu’un pas à franchir. Il n’y a pas que dans la vision nationale-socialiste du monde que la séparation fantasmagorique entre « capital créateur » et « capital accapareur » a été amalgamée à l’opposition entre, d’un côté, « travail national » sacré et, de l’autre, « argent juif » sans racines. Tout comme la religion du travail est parfaitement compatible avec des idées racistes, elle se distingue aussi par son affinité profonde avec des modèles de pensée antisémites. Les choses ont évolué en Allemagne d’une façon singulière dans la mesure où la « patrie du travail » a franchi le pas menant de la détestation idéologique à une pratique de l’extermination industrielle organisée par l’Etat. C’est seulement dans le nazisme que la mobilisation totale du travail national a trouvé son accomplissement avec la construction d’usines de cauchemar prétendument anticapitalistes — des « usines de destruction de la valeur » (Moishe Postone) — dans lesquelles, avec les victimes juives bien réelles, devaient aussi être fantasmagoriquement gazés et brûlés les moments de la domination du travail abstrait séparés du travail idéalisé. La fraternité de « ceux qui travaillent avec leur front » et de « ceux qui travaillent avec leurs poings » a été scellée par le meurtre de ceux qui avaient auparavant été exclus de la définition de la communauté de travail allemande.</p>
<p>La Shoah n’a pas seulement fait éclater le cadre de la fonctionnalité de la société marchande parce qu’elle a poursuivi un objectif irrationnel, mais aussi parce qu’elle a renversé le rapport intime entre travail et destruction. Alors que, d’habitude, la destruction est un moment qui accompagne la praxis capitaliste et que l’accumulation de profit constitue l’objectif des objectifs, avec Auschwitz, l’anéantissement est devenu indépendant au point de constituer un contenu propre. Que des hommes aient été massivement forcés de travailler à mort pour le bien de la production de richesse capitaliste, c’est ce qui a eu lieu depuis l’époque de l’« accumulation originelle ». Dans le génocide des Juifs européens, l’exploitation réelle du travail a en revanche fonctionné comme un simple moyen, tandis que l’anéantissement de la vie était devenu le véritable objectif. La possibilité de cette transformation nous informe de l’existence d’un rapport entre travail et mort bien plus intime que celui que soupçonne un anticapitalisme orienté sur le seul paradigme de l’exploitation.</p>
<h4>Deux sortes de dépréciations de la marchandise-force de travail</h4>
<p>Les années 1970 marquent un tournant dans l’histoire de la société de travail. Avec la fin du <em>boom</em> fordien d’après-guerre, l’appétit de force de travail sans cesse croissant de la machine à valoriser n’a pas seulement diminué de façon temporaire. On peut même dire que, dans le sillage de la révolution micro-électronique, le capital a fini par développer une forme d’anorexie structurelle. L’expansion séculaire de la société de travail a pris fin et sa crise a commencé.</p>
<p>Prise en soi, la dépréciation de la marchandise-force de travail n’est pas un phénomène inconnu. Dans les crises cycliques du passé, le capital variable avait aussi été retiré de la circulation dans le cadre de la destruction périodique du capital. Qu’on pense à la grande dépression ou à la crise de l’économie mondiale. Aujourd’hui, sous le signe de la <em>« jobless growth »</em> [de la croissance sans emploi] souvent invoquée, s’engage toutefois, face à la dépréciation générale du capital, un processus indépendant de dépréciation spécifique à la marchandise-force de travail et transcendant le cycle. Le rapport entre dépréciation et valorisation de la force de travail s’en trouve fondamentalement transformé. De la révolution industrielle jusque dans les années 1970, la valorisation du matériau humain superflu avait dominé à moyen et long terme par rapport à la libération de la force de travail. Aujourd’hui, la valorisation de la force de travail est devenue un moment qui transcende et détermine le développement historique.</p>
<p>Ce changement n’est pas resté sans conséquence pour le contenu social de la dictature du travail. Si la domination du travail a fonctionné pendant une longue période comme un système d’<em>intégration</em> répressive — du moins dans les centres du marché mondial —, la structure de la société de travail a de plus en plus pris le caractère d’un ordre d’exclusion brutal. La modernisation de la société souvent invoquée et, en particulier, la « transformation de l’État social » ont fourni le cadre juridique et institutionnel requis. Même dans les pays qui forment le cœur du capitalisme, on trouve une armée toujours plus nombreuse d’hommes marginalisés, qui ne trouvent pas d’emploi ou seulement un emploi précaire, face à un cœur de la société de travail qui, lui, devient de plus en plus petit.</p>
<p>C’est surtout dans les pays de la zone euro que le nouvel ordre social du travail basé sur une large élimination du contrat de travail normal a tardé à prendre ses contours. En Allemagne, c’est peut-être seulement avec les « réformes du marché de l’emploi » du gouvernement Schröder que la digue a cédé. En France, on s’attend à ce que la précarisation déjà considérable continue encore à monter. Les rapports de légitimation communs au capital et au travail se transforment plus vite en revanche — et cela dans le monde entier. Le discours néo-libéral des années 1980/1990 avait déjà imposé un changement de rôle par rapport à l’image fordienne du monde. Si jusque-là le capital avait dû se vendre comme du travail, le travail doit désormais se percevoir comme un « capital humain ». On ne peut plus dire que les patrons sont des travailleurs d’un type un peu différent ; il faut dire désormais que les travailleurs qui possèdent la marchandise-force de travail sont les « patrons de leur force de travail ».</p>
<p>On ne devrait pas se contenter d’écarter cette singulière transvaluation comme une phraséologie creuse. Elle nous informe en fait de façon biaisée de modifications véritablement radicales, en l’occurrence du passage à une société de travail méthodiquement désolidarisée et atomisée et nous y prépare mentalement. Là où le salaire a subi une mutation et cessé d’être le prix négocié collectivement d’une marchandise pour devenir le profit dégagé par un capital humain isolé, les écarts extrêmes que reflète la grille des salaires sont la chose la plus normale du monde. De tels écarts font partie du risque que prend tout patron, un risque qu’il peut parfois totalement supprimer.</p>
<p>Les salariés de l’ère fordienne ont encore vécu dans un monde doublement protégé de la concurrence. D’une part, du point de vue de l’activité individuelle, la coopération dans le processus de production fondait une communauté répressive et paternaliste ; de l’autre, le formatage de la société de travail par les économies nationales mettait des barrières à la concurrence. La figure centrale du moderne « patron de capital humain » est en revanche partisane d’une subsomption directe sous le <em>diktat</em> du marché mondial et d’un affaiblissement progressif des pouvoirs intermédiaires (syndicats, comités d’entreprise, Etat providence).</p>
<p>Par contraste avec la société d’<em>apartheid</em> d’emblée mondiale du XXIème siècle, le modèle de fabrication fordien aujourd’hui obsolète nous apparaît presque sous un jour indulgent avec son triple accord musical composé d’un travail de masse, d’une consommation de masse et d’une politique de protection sociale. Mais une orientation nostalgique visant à rétablir l’honneur perdu du travail n’a pas sa place dans la lutte contre le capitalisme aujourd’hui devenu fou. Viser à rétablir l’honneur perdu du travail ne serait pas seulement un objectif faible, cela reviendrait dans les conditions actuelles à désarmer d’avance l’opposition. La métamorphose qui fait du travail, principe répressif d’intégration sociale, un principe d’exclusion et de désintégration est irréversible. Une gauche rêvant d’un retour à des formes moins mauvaises de servitude laborieuse et transfigurant cette dernière resterait, <em>du point de vue pratique</em>, désarmée et impuissante et tomberait, <em>du point de vue idéologique</em>, dans une zone grisâtre où s’estompent les limites avec les modèles d’explication nationaux et réactionnaires. La réponse adéquate au processus de dépréciation réellement à l’œuvre n’est pas une réévaluation du travail par rapport au capital mais un programme de dépréciation émancipatrice consciente vis-à-vis de ce qu’on tient pour ce que nous avons de plus sacré, à savoir le travail.</p>
<p>(traduction : Christophe David)</p>
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		<title>Idiome de crise</title>
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		<pubDate>Sun, 31 Dec 2006 21:00:51 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Olli</dc:creator>
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		<category><![CDATA[Français]]></category>
		<category><![CDATA[Neil Larsen]]></category>

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		<description><![CDATA[De l’immanence historique du langage chez Adorno Neil Larsen English Version I. « Le tout est le non-vrai[1] ». Cette formule, l’une des phrases emblématiques des Minima Moralia, le plus adornien des ouvrages d’Adorno, comporte une touche d’ironie que, peut-être, son auteur lui-même n’a pas perçue. Nonobstant sa vérité lorsqu’elle reproche amèrement à la dialectique hégélienne d’avoir [...]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<h3>De l’immanence historique du langage chez Adorno</h3>
<p><em>Neil Larsen</em><br />
<strong><a href="http://www.krisis.org/2006/the-idiom-of-crisis">English Version</a></strong><br />
<strong><em>I.</em></strong></p>
<p>« Le tout est le non-vrai<a title="" href="#_ftn1">[1]</a> ». Cette formule, l’une des phrases emblématiques des <em>Minima Moralia</em>, le plus adornien des ouvrages d’Adorno, comporte une touche d’ironie que, peut-être, son auteur lui-même n’a pas perçue. Nonobstant sa vérité lorsqu’elle reproche amèrement à la dialectique hégélienne d’avoir fait l’apologie de la modernité capitaliste, l’assertion, en tant que maxime philosophique à part entière, s’avère manifestement fausse et fatale aux aspirations à une pensée dialectique. Adorno, bien sûr, le reconnaît à travers sa pratique – puisqu’on ne saurait trouver dans <em>Minima Moralia</em>, ni dans aucune autre de ses œuvres, le moindre doute quant au fait que la théorie critique, par son mouvement conceptuel même, doit s’efforcer de totaliser son objet – aussi bien qu’en théorie : et il n’est nul besoin de chercher bien loin, c’est encore <em>Minima Moralia</em> qui nous en donne confirmation : « La pensée dialectique s’oppose à la réification aussi en ce sens qu’elle se refuse à confirmer la singularité individuelle dans son individuation, son isolement et sa séparation : elle définit l’individuation précisément comme un produit de l’Universel<a title="" href="#_ftn2">[2]</a> ». <span id="more-5336"></span>Refuser d’isoler implique de participer à la totalisation, serait-ce de manière non-hégélienne. La seule alternative consisterait à capituler devant la conscience réifiée de l’objet dans sa pure immédiateté. Il se peut que le « tout » soit le « non-vrai », mais ça ne fait pas de la partie la vérité. L’un et l’autre deviennent faux, à tout le moins du point de vue qui est directement celui de la « vie fausse », auquel s’attache sciemment et sans intention apologétique <em>Minima Moralia</em>.</p>
<p>Ce que ces mots ont d’ironique, de manière cette fois moins consciente et peut-être involontaire, c’est la vérité profonde qu’ils prennent lorsque l’on considère le mode de présentation formel adopté par Adorno : ils reflètent alors la relation qu’entretient sa pensée avec la langue et le style qui la véhiculent. A quelques rares exceptions près, c’est une langue qui, du moins en apparence, refuse de se laisser médiatiser par quelque norme formelle de systématicité ou de schéma argumentatif que ce soit. Tout lecteur d’Adorno, du novice au connaisseur et à l’exégète universitaire, en fait l’expérience à travers notamment la grande difficulté qu’on peut éprouver à résumer – voire quelquefois à simplement retenir – ses thèses. Comme me le confirme ma propre pratique consistant à enseigner les œuvres d’Adorno et à demander aux étudiants de produire de tels résumés, c’est une tâche qui peut paraître virtuellement impossible<a title="" href="#_ftn3">[3]</a>. Il n’en résulte souvent guère plus qu’une suite de citations, presque toujours un échantillon de prose adornienne à base d’aphorismes et de tension dialectique. Considérons par exemple – en négligeant ici le fait qu’il ait été écrit conjointement avec Max Horkheimer – l’essai consacré à l’industrie culturelle dans <em>La dialectique de la Raison</em>. Comment esquisser ou résumer l’articulation logique de son raisonnement d’ensemble ? On peut essayer d’en faire l’exégèse ou se pencher sur l’un des commentaires acceptables déjà publiés mais, tôt ou tard, si l’on suit le texte d’assez près, on aboutit presque inévitablement à la conclusion que cette logique, bien qu’elle soit partout en vigueur, ne se développe cependant pas par degrés : elle se répète plutôt en permanence, en changeant à chaque fois de contexte empirique et d’angle d’attaque. Dès l’une des premières phrases – « la civilisation actuelle confère à tout un air de ressemblance. Le film, la radio et les magazines constituent un système<a title="" href="#_ftn4">[4]</a> » –, le « tout » est pour l’essentiel d’emblée posé, et si le lecteur qui ne serait pas immédiatement persuadé est susceptible au final de se laisser convaincre par la portée sociologique de la phrase ou par la pure dynamique – on pourrait presque parler de rage – de sa volonté de vérité, il ne trouvera toutefois dans le texte nulle velléité de prouver la véracité de cette assertion, ni d’aucune de celles, emphatiques, qui dans la suite persistent à se présenter comme des révélations et forment en fin de compte tout le contenu de l’essai et du livre mêmes. Ici, comme à des degrés divers dans tout écrit d’Adorno, on ne peut échapper à la « non-vérité » du « tout » qu’en bataillant constamment contre ce dernier au sein de quasiment chaque prédication lexicale. Cela ne contredit aucunement le fait que la pensée adornienne, en tout point donné de son déploiement et de sa présentation formelle, constitue un tout cohérent, souple et maniable, admirablement réflexif et médiatisé. Simplement, ce mouvement de pensée qui passe par le langage est en même temps mouvement interne de condensation du langage, visant ce qui, au plan de l’organisation logique de la prose critique adornienne, se traduit par une fusion de la dialectique et du style au niveau de la plus petite unité signifiante : la phrase ou le bref enchaînement aphoristique de phrases. Ainsi en va-t-il, par exemple, de cette formule, prise quasiment au hasard : « On rit du fait qu’il n’y a pas de raison de rire<a title="" href="#_ftn5">[5]</a> ». Ou de cette autre : « Ce qui est proposé [dans les images photographiques], ce n’est pas l’Italie, mais la preuve visible de son existence<a title="" href="#_ftn6">[6]</a> ». Ou encore : « Le consommateur devient l’alibi de l’industrie du divertissement aux institutions de laquelle il ne peut échapper<a title="" href="#_ftn7">[7]</a> ». Cette dernière phrase, un tant soit peu plus explicite du point de vue théorique, conviendrait probablement mieux que les précédentes à nos tentatives de résumé de « La production industrielle des biens culturels », mais la prétention de l’essai à la vérité, avec la force de conviction que cela implique, semble aussi puissante en chacune d’elles. Toutes les phrases ou maximes de ce type paraissent se déployer, sur le mode itératif ou sériel, à partir d’une logique quasiment identique et totalement présente en chacune d’elles.</p>
<p>Certes, sur ce point, personne n’était plus lucide qu’Adorno lui-même, et l’on peut trouver des réflexions sur cette forme de présentation tout au long de son œuvre<a title="" href="#_ftn8">[8]</a>. Mais nulle part elle n’est évoquée de façon plus poignante que dans cette pierre angulaire des <em>Notes sur la littérature</em> intitulée « L’essai comme forme<a title="" href="#_ftn9">[9]</a> ». Ce que, d’un point de vue essayistique, Adorno y observe à propos de l’essai – notamment, que « [s]ans même l’exprimer, il tient compte de la non-identité de la conscience », qu’« il est radical dans son non-radicalisme, dans sa manière de s’abstenir de toute réduction à un principe, de mettre l’accent sur le partiel face à la totalité, dans son caractère fragmentaire<a title="" href="#_ftn10">[10]</a> » –, non content de fournir les bases d’une théorie générale de la forme-essai, décrit en outre assez bien ce à quoi les lecteurs d’Adorno seraient confrontés si, dans l’idéal, la forme obéissait à son intention.</p>
<p>Cependant, nos réflexions sur la nature du principe formel fondamental d’Adorno, cette fusion du style et de la visée théorique en ce que nous pourrions schématiquement désigner ici par le terme de minimalisme dialectique, ne sauraient s’arrêter en si bon chemin. Même s’il s’avère qu’Adorno ait vu juste quant aux potentialités du « méthodiquement non méthodique<a title="" href="#_ftn11">[11]</a> » en matière cognitive et critique – et l’on pourrait faire valoir que son minimalisme dialectique est parvenu, probablement au-delà des rêves les plus fous d’Adorno, à s’universaliser pour devenir en quelque sorte, ironiquement, l’accent populaire de la voix de l’authenticité critico-théorique, une voix que quiconque s’évertue à atteindre cette authenticité, y compris l’auteur du présent texte, ne peut résister à l’envie d’imiter –, demeurent les questions de l’origine première, historico-génétique, de cette langue, et de ce que pourraient être ses limites idéologiques spécifiques, son éventuel moment de « non-vérité ». Au minimum, nous tombons sur un paradoxe théorique et formel embusqué au détour de pratiquement chaque page de l’œuvre de théoricien critique d’Adorno : comment se fait-il que le « tout » soit devenu le « non-vrai » du point de vue d’une pensée que sa tendance formelle et expressive entraîne, par rapport à n’importe quel objet donné, à admettre – conviction que reflètent en fin de compte son mouvement et son contenu mêmes – exactement l’inverse ? C’est la question à laquelle je me hasarderai ici à répondre sur un mode plus ou moins spéculatif.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong><em>II.</em></strong></p>
<p>Un moyen, peut-être, de débrouiller ce paradoxe consisterait à confronter le minimalisme dialectique adornien avec l’incontournable modèle en matière de prose critico-dialectique moderne, à savoir la langue de Marx, et au premier chef celle du <em>Capital</em>. Car même si, au plan philosophique (et, en un sens, philologique), c’est à l’évidence avant tout à Hegel que la dialectique d’Adorno doit le plus, sa révision de la forme de la théorie critique par rapport à la totalité et au système passe en revanche indubitablement par le lien théorique positif qu’il entretenait avec Marx, si ambiguë qu’ait pu être cette filiation et si réticent qu’Adorno ait pu paraître à l’examiner ouvertement. Considérons, dans cette optique, l’une des formules les plus reconnaissables et les plus énigmatiquement dialectiques de la quatrième et dernière section (à propos du « caractère fétiche de la marchandise ») du premier chapitre du <em>Capital</em> : « La valeur ne porte donc pas écrit sur le front ce qu’elle est. La valeur transforme au contraire tout produit du travail en hiéroglyphe social<a title="" href="#_ftn12">[12]</a> ». Cette séquence de deux phrases contient le chiasme dialectique, ou renversement, typique du styliste dialectique qu’était Marx : la surface objective, réifiée, de la formation sociale capitaliste apparaît comme transparente et allant de soi. La forme-valeur est socialement tacite, sa logique spécifique semble donnée d’emblée au sein de la pratique sociale universelle. Or, c’est justement ce caractère d’évidence, cette transparence objective qui nous dissimule l’essence, le principe synthétique sur lequel est fondée la société capitaliste. La forme-valeur est une forme-fétiche non pas parce qu’elle est mystérieuse (un « hiéroglyphe ») en elle-même, mais parce qu’elle entre dans une relation de détermination réciproque avec un entrelacs objectif de rapports sociaux qui, lui, fait de ses produits des fétiches et de ses « porteurs » sociaux les adorateurs du fétiche. La vérité de la forme-valeur se cache dans son caractère même de transparence et d’apparente évidence, et ce aux plans pratique aussi bien que théorique. Pour décrypter la valeur, il faut d’abord comprendre comment elle transmue la totalité sociale elle-même en un cryptogramme.</p>
<p>Mieux que nombre de marxistes de son temps – et grâce au fait, cela va de soi, qu’il avait étudié Hegel aussi attentivement que l’avait fait Marx lui-même –, Adorno savait lire <em>Le Capital</em> et pouvait restituer au niveau de la phrase, et souvent sous la même forme inversée ou chiasmique, le mouvement dialectique et logico-stylistique mis en évidence ici. Ainsi l’industrie culturelle conceptualisée dans <em>La dialectique de la Raison</em> ne domine-t-elle pas les consommateurs en les assujettissant par la terreur ou la flatterie. Elle les domine précisément en les rendant libres de consommer ses produits, c’est-à-dire en ayant au préalable mis en place une objectivité sociale existant « dans le dos » des consommateurs et qui, même lorsque, disons, ils ont éteint la télévision, continue de répéter l’essentiel de son « message » dans leur tête même. L’industrie culturelle, comme la valeur, représente la forme extérieure, objective, de ce que les sujets de la relation sociale dominante et réifiante sont déjà devenus en tant que sujets.</p>
<p>Toutefois, la place occupée par cette phrase de Marx dans l’ensemble formé par <em>Le Capital</em> n’est nullement arbitraire. Marx n’aurait pu ouvrir avec elle le chapitre consacré à la marchandise : la vérité que, dans un style quasi aphoristique, elle condense à propos de l’objet de la critique marxienne – la forme-valeur – devait auparavant avoir été dégagée au moyen du rigoureux argumentaire théorique qui précède la quatrième et dernière section du chapitre. Cette transparence objective de la valeur dans la forme sous laquelle elle se manifeste, Marx a d’ores et déjà démontré qu’elle trahit, eu égard à ses propres conditions immanentes, sa mystérieuse essence fétichisée. Que la relation-valeur existe de manière évidente en soi et s’appuie, de manière tout aussi évidente, sur une équation faisant intervenir des catégories qualitativement distinctes de travail et de biens, tient lieu ici de prémisse inamovible d’où il découle que la valeur doit nécessairement prendre l’apparence d’une bizarre « substance sociale » habitant les marchandises et se faisant passer pour leur propriété matérielle et quasi objective. Et cette conséquence, conformément au critère d’évidence en soi que nous fournit la relation-valeur elle-même, doit être déclarée « fausse ». Là où la théorie de l’économie politique classique de Smith et Ricardo cède face à la marchandise-fétiche et se condamne en définitive en vertu de ses propres conditions immanentes, en revanche l’incomparable puissance critique de la formule chiasmique de Marx sur la forme-valeur, et plus généralement du mode d’exposition qu’il adopte dans <em>Le Capital</em>, repose sur cette démonstration ; après quoi le reste du livre extrapole et bâtit son système théorique sur cette base rigoureuse.</p>
<p>Rien de tel avec les formules dialectiques de « La production industrielle des biens culturels ». A la décharge d’Adorno, il faut sans doute convenir que sa pensée, serait-ce implicitement, s’évertue en permanence à donner suite à ce point d’origine d’une grande rigueur théorique, ou à tout le moins à en garder constamment à l’esprit la vérité radicale. De plus, dans la mesure où les objets de la critique adornienne sont de nature culturelle ou idéologique, les critères de preuve deviennent beaucoup plus difficiles à atteindre, et médiatisés de manière infiniment plus complexe. Néanmoins, en principe, cela n’aurait pas dû empêcher Adorno – et encore moins les lecteurs et étudiants qui aujourd’hui se penchent sur ses travaux – de s’efforcer de hisser théorie critique et critique immanente à la hauteur de ce rigoureux modèle. Abjurer les systèmes et les « fausses » totalités, que ce soit au nom de l’« individualité » ou du « non-identique », peut ressembler peu ou prou à une abdication théorique au regard du modèle de logique et de systématicité établi par <em>Le Capital</em>. Pourtant, dans <em>La dialectique de la Raison</em> déjà, Adorno paraît attendre de ses lecteurs qu’au fond ils apprennent à mettre de côté leur espoir de voir les articulations logiques et les prétentions de la critique immanente à la vérité atteindre de tels niveaux de preuve. L’ironie de la pensée adornienne, étant donné la grande rigueur philosophique qui la caractérise par ailleurs, réside en ce que rien, chez lui, n’est jamais prouvé – à moins, bien sûr, qu’on ne soit désireux ou capable de partager ses doutes manifestes quant au fait que toute chose qui n’est pas déjà réifiée, changée en une bribe de connaissance « positive », puisse être prouvée, ou qu’une preuve puisse encore représenter davantage que la sempiternelle révélation emphatique de la pure négativité de l’objet. Le mouvement de ce qui constituerait une preuve pour Adorno, si une telle chose était (ou, peut-être, lorsqu’une telle chose est) possible, semble s’inscrire dans le tourbillon des sources dialectiques du style et de la langue mêmes, habité d’un espoir intuitif, disons carrément d’une foi : qu’au cours de sa trajectoire ici-bas, l’objet disséqué par la théorie critique transparaîtra à travers les mots eux-mêmes au moment opportun. Mais il faut bien avouer que, dans le même temps, Adorno paraît s’excuser : car ce n’est évidemment pas l’essai, tel qu’il le décrit (autoréférentiellement) dans « L’essai comme forme », qui constitue le modèle, « la forme critique par excellence<a title="" href="#_ftn13">[13]</a> ». La forme adoptée par <em>Le Capital</em> – une forme à propos de laquelle on pourrait longuement spéculer (à quel genre rattacher <em>Le Capital</em> ?) mais qui n’est certainement pas celle de l’essai – établit ce modèle, écartant et rabaissant toute prétention déposée au nom d’une logorrhée d’aphorismes pseudo-nietzschéens « méthodiquement non méthodiques », si débordants de raison dialectique et si fidèles à leur point d&#8217;origine marxien puissent-ils apparaître, pris séparément.</p>
<p>Marx, rappelons-le, se penche sur le problème de la méthodologie dans un célèbre passage de l’introduction des <em>Grundrisse</em> intitulé « La méthode de l’économie politique<a title="" href="#_ftn14">[14]</a> », où il admet qu’il semble à première vue plus naturel de « commencer par le réel et le concret » – en économie, par la population – pour aboutir ensuite « analytiquement à des concepts de plus en plus simples [les classes, l’échange, la division du travail, etc.] ; du concret de la représentation, je passerais à des entités abstraites de plus en plus minces jusqu’à ce que je sois arrivé aux déterminations les plus simples<a title="" href="#_ftn15">[15]</a> ». Méthode qu’il compare à la méthode inverse et moins spontanée consistant à partir desdites déterminations les plus simples – c’est-à-dire des concepts abstraits – pour remonter jusqu’au niveau de la totalité concrète : « Dans la première démarche, la plénitude de la représentation a été volatilisée en une détermination abstraite ; dans la seconde, ce sont les déterminations abstraites qui mènent à la reproduction du concret au cours du cheminement de la pensée<a title="" href="#_ftn16">[16]</a> ». Et Marx d’ajouter que « [c]’est manifestement cette dernière méthode qui est correcte du point de vue scientifique<a title="" href="#_ftn17">[17]</a> ». Si l’on se doit de spécifier ici que, à ce niveau de généralité, la méthode « correcte du point de vue scientifique » reste celle des systèmes de l’économique politique classique (essentiellement Smith et Ricardo) que Marx prend pour objet immanent de sa critique, il faut également noter que, d’un point de vue formel, <em>Le Capital</em> se conforme lui aussi à cette méthode lorsqu’il prend pour point de départ la marchandise et la forme-valeur pour en faire découler toute la chaîne structurée des catégories (l’échange, l’argent, le capital, la survaleur, etc.) qui mènent, sur le plan théorique, à la « totalité concrète », c’est-à-dire au mode de production capitaliste proprement dit. Là où, en revanche, Marx s’écarte de l’économie politique classique et adopte un point de vue critique, c’est par son insistance sur l’origine historique et spécifiquement bourgeoise des abstractions conceptuelles elles-mêmes<a title="" href="#_ftn18">[18]</a>. Mais, tandis que leur caractère abstrait est conservé, leur interaction systématique (leur structure), dans le contexte méthodologique du <em>Capital</em>, est rendue possible par un « tout » évoluant au cours de l’histoire (la totalité concrète) et doté d’une structure et de « lois de mouvement » auxquelles vient désormais, en quelque sorte, s’incorporer directement la structure théorique du <em>Capital</em>, autrement dit auxquelles cette dernière devient immanente. Si les déterminations simples, les abstractions conceptuelles, remplissent leur fonction d’abstractions sans pour autant capituler, comme c’est le cas en économie politique classique, devant leur forme réifiée et naturalisée, c’est parce que dans <em>Le Capital</em> elles sont devenues des moments historiquement fondés d’une totalité qui n’est pas abstraite. Ainsi, apporter la preuve que la valeur, par la forme sociale qu’elle revêt, dissimule le « tout » social qui l’engendre, se ramène d’une certaine façon à une question (théoriquement) simple : montrer que ce « tout » est historique, qu’il n’a pas toujours été ce qu’il est, et finira nécessairement par devenir autre. Le « mode d’exposition » qu’adopte <em>Le Capital</em> (sa <em>Darstellungsweise</em>, pour reprendre le terme employé par Marx dans la postface à la deuxième édition du tome I) ne coïncide pas avec son « mode d’investigation » (<em>Forschungsweise</em>), dans la mesure où seul le premier est à même de refléter le mouvement immanent de la totalité historique et de faire émerger le système théorique au sein duquel il est possible d’apporter une preuve rigoureuse de cette historicité<a title="" href="#_ftn19">[19]</a> – une preuve qui ne se réduise pas à la forme réifiée et tautologique dont l’économie politique classique est coutumière.</p>
<p>Considéré précisément dans cette perspective, le minimalisme dialectique d’Adorno, sa manière spécifiquement dialectique de faire dissidence d’avec la logique du système et la méthode théorique rigoureuse, ne serait-ce qu’au niveau de sa propre <em>Darstellungsweise</em>, ne trahit ni un recul vers un empirisme naïf régi par le « concret chaotique », ni une identification idéaliste-hégélienne du tout avec le concept. Il témoigne plutôt d’une adhésion à la méthode du <em>Capital</em>, en vertu de laquelle, paradoxalement, ce qui aurait dû constituer le tout concret et historique a en quelque sorte rebasculé dans l’abstraction. Comme si la « totalité concrète » immanente à (et, par conséquent, médiatisant) la structure théorique abstraite et systématique du <em>Capital</em> avait inexplicablement perdu son moteur historique et s’était figée. Les concepts, chez Adorno, conservent leur forme dialectique non-réifiée – échappant ainsi à la « mauvaise » abstraction caractéristique, entre autres, des limites théoriques du positivisme – mais semblent interdire le déploiement méthodologique qui leur donnerait l’envergure d’un système théorique. C’est qu’en effet la seule totalité concrète sur laquelle on pourrait éventuellement bâtir une « totalité de pensée » paraît avoir déjà, chez Adorno, falsifié son propre concept d’histoire. La méthode elle-même, sans cesser d’être perçue comme nécessaire, voit ses rouages gripper et se bloquer. Il n’existe pas de médiateur logique permettant d’atteindre un tout qui ne s’érige plus conceptuellement (comme dans <em>Le Capital</em>) à la fois en prémisse et en conclusion du raisonnement théorique, puisque ce tout, sitôt son concept invoqué, s’oppose désormais à la théorie en tant que « mauvaise » abstraction, en tant que donné.</p>
<p>Le « tout », dans ce cas, finit donc par devenir « non vrai » dans un autre sens encore : en tant que totalité historique qui, retrouvant (mais en même temps révoquant) les fondements méthodologiques posés par <em>Le Capital</em>, médiatise les abstractions conceptuelles de la théorie et de la méthode avec cette fois le risque évident de les dépouiller de leur vérité. La médiation semble aller à rebours, engendrant la nécessité paradoxale d’une immédiateté dialectique. Autrement dit, face à un « tout » aussi inébranlablement « faux », seule pouvait espérer perdurer une dialectique qui à aucun moment ne lui a tourné le dos mais l’a au contraire condamné sans relâche, lui et son absolue positivité ; une dialectique qui, telle Ulysse affrontant les Sirènes, s’est ligotée à sa propre surface immédiate, à sa forme.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong><em>III.</em></strong></p>
<p>Le problème est que, même si la pensée qui le décrit parvenait, d’une manière ou d’une autre, à préserver sa forme et sa fermeté dialectiques, notre « tout » n’en serait pas plus dialectique pour autant et travaillerait lui aussi sans relâche à contrecarrer le mouvement dialectique de la réflexion critique immanente cherchant à le saisir. C’est, du reste, l’argument qu’avance le <em>Temps, travail et domination sociale</em> de Moishe Postone<a title="" href="#_ftn20">[20]</a> à l’encontre du « pessimisme critique » de Horkheimer ; un argument qui semble s’appliquer tout aussi bien à Adorno. Remarquant l’influence décisive sur la pensée de Horkheimer de la théorie du capitalisme d’Etat développée par Friedrich Pollock, Postone note « un tournant théorique pris [par l’Ecole de Francfort] à la fin des années 1930, au terme duquel le capitalisme postlibéral en vint à être conçu comme une société unidimensionnelle, intégrée, complètement administrée, comme une société qui n’engendre plus de possibilité immanente d’émancipation sociale<a title="" href="#_ftn21">[21]</a> ». Certes, c’est là une accusation que les marxistes « orthodoxes » et la théorie « révolutionnaire » ont souvent portée contre la théorie critique en général et contre Adorno en particulier – qu’on se souvienne de la raillerie célèbre par laquelle Lukács accusait ce dernier de s’être installé au « Grand Hôtel de l’Abîme<a title="" href="#_ftn22">[22]</a> ». Toutefois, ce qui confère sa force spécifique à la thèse de Postone, c’est sa méticuleuse démonstration du fait que le pessimisme de Horkheimer n’était pas simplement conjoncturel, qu’il s’agissait d’un « pessimisme nécessaire » quant à « la possibilité historique immanente que le capitalisme soit dépassé<a title="" href="#_ftn23">[23]</a> ». Cette nécessité historique étrangement immanente, qui pour Horkheimer découle non pas du changement historique et de la crise interne mais de la stagnation et de la paralysie, préfigure visiblement l’adoption, si nette dans la pensée d’Adorno, de la méthodologie dialectique du <em>Capital</em> d’une manière paradoxalement à la fois « orthodoxe » et apocalyptique. De la même façon, Postone impute ce « pessimisme critique » non pas à un quelconque déviationnisme (comme le font les détracteurs « révolutionnaires » de la théorie critique) mais à une adhésion inquestionnée, acritique, au « marxisme traditionnel » et, en particulier, à son identification du point de vue critique et révolutionnaire avec celui du prolétariat, du « travail ». Postone développe ici un vaste argumentaire critique d’une complexité et d’une portée telles qu’il ne nous est guère possible d’en rendre compte, sinon brièvement. Sa thèse essentielle énonce que le travail, au même titre que la marchandise ou la valeur, est une forme sociale abstraite indissociable du capital ; une forme, par conséquent, dont la crise est subsumée sous la crise globale du capitalisme. En érigeant le « travail » en contrepoids du capital comme si le premier représentait un moyen glorieux, spontané et nécessaire pour parvenir à l’émancipation sociale, on échoue à saisir le résultat théorique dégagé par <em>Le Capital</em>, à savoir que détacher le « travail » de la notion plus générale d’activité sociale visant des fins précises équivaut déjà à se conformer à la logique, constitutive du capitalisme, suivant laquelle une activité n’est considérée comme « productive » que pour autant qu’elle produise de la valeur. Mais abolissez l’abstraction-valeur, et la logique qui conduit à séparer le « travail » de la praxis sociale et de la reproduction disparaît elle aussi. Sous le capitalisme, le travail concret producteur de biens (valeur d’usage) sert uniquement de véhicule ou d’incarnation du travail abstrait producteur de valeur (d’échange). Faire du « travail » le sujet révolutionnaire constitue donc un simple retour au point de vue ricardien qui opposait directement les rapports de production aux rapports de distribution, en raisonnant en fait comme si la valeur, dans sa forme de sujet actif, pouvait en quelque sorte se nier elle-même en abolissant tout bêtement son autre forme, celle d’un donné objectif. Ainsi le danger apparaît-il clairement : après l’échec conjoncturel et politique du prolétariat en tant que représentant du « travail », une théorie « pessimiste » pourrait être encline à interpréter cette crise comme une simple éclipse du facteur subjectif, conservant fermement en place le côté objectif du « travail » (la valeur) et la déformation néoricardienne du <em>Capital</em>. Et c’est bien cette réaffirmation catastrophiste et « négative » du « marxisme traditionnel » que Postone discerne chez Horkheimer :</p>
<p>« Nous avons vu que la théorie de la connaissance de Horkheimer avait été fondée sur l’idée que la constitution sociale est fonction du “travail” qui, sous le capitalisme, est fragmenté et empêché de se déployer pleinement par les rapports de production. A présent, Horkheimer considère que les contradictions du capitalisme ne sont rien de plus que le moteur d’un développement répressif, ce qu’il exprime catégoriellement de la façon suivante : “L’automouvement du concept de marchandise conduit au concept de capitalisme d’Etat comme la certitude sensible conduit chez Hegel au savoir absolu”. Ainsi Horkheimer conclut-il qu’une dialectique hégélienne où les contradictions des catégories renvoient à la réalisation autodéployée du Sujet comme totalité (et non à l’abolition de la totalité) ne peut déboucher que sur l’affirmation de l’ordre existant. Toutefois, il ne formule pas sa position de manière à ce qu’elle renvoie au-delà des limites de cet ordre, par exemple, comme la critique de Ricardo et de Hegel proposée par Marx. Au lieu de cela, Horkheimer renverse sa position initiale : le “travail” et la totalité, d’abord point de vue de la critique, sont désormais les fondements de l’oppression et de la non-liberté.<a title="" href="#_ftn24">[24]</a> »</p>
<p>Adorno était, il est vrai, un penseur plus subtil que Horkheimer, apte aussi bien à mettre en cause les positions de plus en plus libérales de ce dernier sur le capitalisme tardif qu’à partager ses vues globalement pessimistes sur la possibilité d’une émancipation sociale. Mais le lien sous-jacent que Postone décèle chez Horkheimer entre ce pessimisme et son adhésion inopinée à un marxisme traditionnel privilégiant le « travail », a le pouvoir d’éclairer également certaines énigmes fondamentales de la pensée adornienne. Que <em>La dialectique de la Raison</em> est imprégné (et son contenu théorique borné) par le même marxisme renversé et catastrophiste, bien que toujours implicitement centré sur le prolétariat, voilà qui a d’ailleurs été récemment démontré dans le détail par le théoricien critique allemand Norbert Trenkle<a title="" href="#_ftn25">[25]</a>. S’il reconnaît que la contribution de Horkheimer et Adorno a joué un rôle pionnier dans la mise en branle d’une critique radicale des Lumières, Trenkle – à l’instar de Robert Kurz, Ernst Lohoff et Roswitha Scholz, les principaux représentants de l’école critique connue dans les cercles progressistes allemands sous le nom de <em>Wertkritik</em> – estime que le texte même de <em>La dialectique de la Raison</em> témoigne « d’une critique toujours à demi en retrait par peur d’elle-même. Son mouvement argumentatif est, au moins en partie, un mouvement qui ne se fonde pas sur la dialectique de la chose même, mais contre celle-ci<a title="" href="#_ftn26">[26]</a> ». Cette « dialectique de la chose même », pertinente certes mais, aux yeux d’Adorno et de Horkheimer, dénaturée, s’inscrit pour Trenkle dans « des rapports sociaux pleinement déterminés, constitués par la marchandise et la valeur<a title="" href="#_ftn27">[27]</a> ». Bien qu’Adorno et Horkheimer aient sans aucun doute saisi et pris en compte ce lien dialectique intrinsèque entre <em>Aufklärung</em> et forme-valeur (révélant à cet égard leur indéniable dette, partagée avec quasiment tous les théoriciens critiques francfortois, envers <em>Histoire et conscience de classe</em> de Lukács), ils le réduisirent quant à eux, de manière beaucoup plus générale, abstraite et anthropologisée, à une « séparation ratée d’avec la nature<a title="" href="#_ftn28">[28]</a> » ayant eu lieu, semblait-il, au seuil du processus sociétal de l’humanité. Mais, du fait même de cette « rétroprojection<a title="" href="#_ftn29">[29]</a> » de l’abstraction-valeur – une abstraction de tout contenu qualitatif, débouchant sur ce qui chez Kant devient le pur formalisme anhistorique de la Raison – vers les origines, pour ainsi dire, de l’« être-espèce », <em>La dialectique de la Raison</em> rejoint l’idéologie des Lumières bourgeoises en ce qu’elle adopte à son tour un point de vue qui (de même que l’économie politique classique fustigée par <em>Le Capital</em>) considère les siècles précédents comme n’étant rien de plus que le travail d’élaboration menant progressivement à elle : à l’abstraction-valeur et sa sublimation philosophique rationaliste. En définitive, ce qui distingue la téléologie sous-tendant <em>La dialectique de la Raison</em> de sa variante propre aux Lumières bourgeoises, ce n’est pas une véritable rupture critico-théorique mais simplement le « tournant résigné » que prit la première :</p>
<p>« Ce qui est décrit, ce n’est plus la marche glorieuse du progrès mais le sombre cheminement du destin. La libération vis-à-vis de la domination constitue, au mieux, une possibilité fugitive que l’on ne parvient plus à fonder, en aucun cas le point final nécessaire de l’histoire. Si pertinente et importante que soit [dans <em>La dialectique de la Raison</em>] la critique de l’idée de progrès, elle reste enchaînée à cette idée. En se contentant de rejeter son optimisme (la prétendue nécessité de la libération), elle reproduit en négatif le concept de philosophie de l’histoire sur lequel il est basé.<a title="" href="#_ftn30">[30]</a> »</p>
<p>Cette téléologie des Lumières « en négatif », cette tendance à se dérober devant l’ampleur des implications historiques d’une crise de la modernité capitaliste qu’on ne fait qu’entr’apercevoir, Trenkle la retrouve également dans les œuvres tardives d’Adorno, en particulier <em>Dialectique négative</em><a title="" href="#_ftn31">[31]</a>. Il stigmatise alors aussi bien les efforts d’Adorno pour « sauver » l’éthique kantienne que sa position ambiguë sur l’abstraction de l’échange : une abstraction qu’Adorno conçoit bien (suivant Alfred Sohn-Rethel) comme le fondement sous-jacent et la forme sociale de la « pensée identitaire », mais que curieusement il élève en même temps au rang de forme utopicisée, supposée égalitaire, non-capitaliste et libérée du joug de l’extraction de survaleur – comme si une sorte d’« éthique » kantienne de l’échange était susceptible de permettre le dépassement de sa propre détermination sociale et historique.</p>
<p>Mais l’éclairage critique essentiel que fournit ici Trenkle – à savoir qu’Adorno ne parvient à démasquer la crise de la modernité capitaliste en ce qu’elle est aussi une crise de la forme-sujet moderne (et, par là même, à amorcer une rupture radicale avec la réduction « marxiste-traditionnelle » du point de vue de la critique à un point de vue de classe) qu’au prix d’une universalisation abstraite et déshistoricisante de la crise – pourrait, je pense, être prolongé et contribuer à faire la lumière sur les aspects les plus troublants de l’esthétique adornienne. C’est là le sujet d’une étude à part entière qui dépasse les limites du présent essai mais dont l’argument serait le suivant : on peut dire que la théorie esthétique d’Adorno repose sur une étrange conception duale de l’abstraction formelle ; celle-ci constitue pour lui un principe négatif à la fois en tant que mimésis (i.e., l’abstraction formelle comme vraie traduction négative de la réification « positive » du capitalisme tardif) et en tant qu’émancipation (l’œuvre d’art moderne et abstraite comme étant tout ce qui nous reste en termes de ligne de fuite historique ou de point de vue négatif à partir desquels s’opposer ou résister à ladite réification). Suivant Postone, Trenkle et la <em>Wertkritik</em>, on pourrait voir dans cette dualité un autre aboutissement de la logique du « pessimisme critique » : que la forme artistique soit inexorablement amenée à concevoir et à rendre compte de la non moins inexorable propension de l’abstraction-valeur à nier, serait-ce jusqu’à l’auto-annihilation, tout contenu social, y compris esthétique, cela découle de la spécificité historique de la crise capitaliste même. Mais qu’une telle négativité mimétique doive en outre tenir lieu en quelque sorte de transcendant social, que l’esthétique doive, de quelque façon mystérieuse, reprendre le flambeau d’une négativité sociale disparue, voilà qui nous entraîne à nouveau sur un plan d’abstraction bien éloigné de la spécificité historique de la crise de la forme-valeur. L’œuvre d’art abstraite adopte soudain à l’égard de l’abstraction-valeur une position fondamentalement identique à celle du « travail » dans le marxisme traditionnel : elle est la négation « subjective » d’un objet qui, en tant qu’il prend part à ce même mouvement pseudo-dialectique, expulse de sa conscience théorique toute espèce de principe de négativité immanente ou de contradiction. Le fait que le « travail » périclite et que l’œuvre d’art abstraite intervienne pour prendre sa place fournit ainsi à l’« abstraction réelle » de la valeur une sorte d’alibi historique au moment d’affronter sa plus sérieuse – et son ultime – crise historique.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong><em>IV.</em></strong></p>
<p>Si, sur le plan théorique, c’est-à-dire en termes de système, Adorno échoue à intégrer à sa réflexion la totalité concrète réelle et l’étendue de la crise historique du capital, on pourrait toutefois soutenir, il me semble, qu’il anticipe les conséquences possibles de cette crise dès lors que sa réflexion prend pour objet les spécificités culturelles, esthétiques et éthiques du moment historique où il vécut. Ne pourrait-on dire en effet que, lorsqu’il retrouve la « fausse » totalité à travers ses parties – lorsque ce sont conceptuellement et formellement les parties qui médiatisent le tout –, la tendance d’Adorno à l’abstraction déshistoricisante commence à s’inverser ? N’est-ce pas le cas, à tout le moins, lorsque les « parties » en question revêtent – ce qu’elles font presque invariablement – la forme d’immédiateté de la culture, de l’éthique et, tout particulièrement, de l’esthétique ? Telle serait, grossièrement esquissée, ma conclusion à ce qui précède.</p>
<p>Curieusement, elle nous est suggérée, entre autres, par le fait que le livre d’Adorno le moins explicitement systématique, celui qui adhère le plus étroitement au principe d’organisation en constellation de Walter Benjamin – <em>Minima Moralia</em> –, est aussi le plus richement historicisé. Le mouvement propre par lequel se condense la forme-pensée adornienne, mouvement qui connaît son apogée avec <em>Minima Moralia</em> mais que l’on retrouve partout dans son œuvre, s’expliquerait ainsi provisoirement par le fait que la vérité pleinement historique de la crise du capitalisme tardif, sa réalité en tant que limite intrinsèque absolue, ressentie au travers et au niveau de ses spécificités et de ses immédiatetés culturelles, n’apparaît désormais plus vraiment comme quelque chose qui doit (mais ne peut pas) être démontré par la théorie. Dans l’ordre de la culture et de la « vie fausse », les immédiatetés objectives de la crise ont déjà, en quelque sorte, pris sur elles la « charge de la preuve », et la tâche de la critique se borne alors à jauger ces prétentions de vérité au regard de leurs propres conditions immanentes. La dialectique d’Adorno, « minimaliste » et marquée par une recherche stylistique, pourrait donc être comprise comme la forme qui, parce qu’elle imite la forme contingente et fragmentaire de ses objets, lui permet de traduire la vérité historique de la crise vers laquelle ils pointent, sans avoir nécessairement élaboré au préalable une analyse critique théorique de ladite crise – anticipant, si l’on veut, sur la formulation de son concept. Dans cette optique, le mouvement vers la totalité, vers la médiation et la synthèse dialectiques, mouvement qui, chez Adorno, prend place aussi bien, voire davantage au sein même des phrases qu’entre elles, apparaîtrait comme une manière directe de donner une silhouette conceptuelle provisoire à la médiation historique d’un certain nombre d’immédiatetés esthétiques, culturelles et éthiques qui, pour lui, ne s’agrègent pas encore en un tout historique. On pourrait donc dire de ces phrases qu’elles constituent un idiome de crise suppléant à – mais aussi anticipant – la formulation strictement théorique de ce qui serait le concept de la crise.</p>
<p>Dans ce cas, cependant, comment expliquer l’apparition même de cette réflexion idiomatique et anticipée sur une crise terminale du capital qui aujourd’hui seulement peut-être, par suite de l’effondrement du fordisme et de l’avènement de ce que certains appellent la « troisième » révolution industrielle (la microélectronique), devient un objet possible pour la théorisation ? Du point de vue élaboré par des théoriciens critiques tels que Postone et Trenkle – du point de vue de l’unité du capital et du travail dans cette crise historique –, ma réponse renvoie à nouveau à l’ironie qui veut que, chez l’Adorno « minimaliste », l’objet esthétique, et non politique ou économique (ou philosophique), est avant tout celui à travers lequel et à propos duquel la pensée adornienne semble être le plus pleinement et le plus concrètement médiatisée par le moment historique. Adorno serait ainsi doté, par essence, de la capacité de penser la crise du capital de manière immanente à travers la forme de l’esthétique, quand bien même au final il échoue à le faire par le truchement des catégories directes et systématiques de la philosophie et de la théorie proprement dites. Ce qui, sans doute, expliquerait également chez lui la compréhension intuitive de l’esthétique comme étant ce qui est directement nié non seulement par la « fausse » totalité de l’industrie culturelle ou des Lumières bourgeoises, mais par l’abstraction-valeur même. La logique sociale des rapports-valeur, de l’abstraction « réelle » fétichisée de la forme-marchandise, consiste à annihiler inexorablement tout contenu et toute expérience esthétiques. (On pourrait probablement en dire autant de la négativité du contenu éthique vis-à-vis de l’abstraction-valeur – cette idée paraît en tout cas constituer une prémisse implicite mais incontournable des <em>Minima Moralia</em>.) Les catégories les plus explicitement philosophiques de la pensée adornienne – la « dialectique négative », etc. – demeurent, dans cette optique, infiniment plus ambiguës et dénuées d’ancrage historique, s’érigeant dans une relation négative non pas avec l’abstraction-valeur elle-même, mais avec des catégories telles que « les Lumières » ou « l’identité », qui, de par leur « mauvaise » abstraction, reviennent finalement s’inscrire, comme l’a souligné Trenkle, dans la perspective philosophique adornienne. Il serait imprudent de s’avancer jusqu’à suggérer que les affirmations les plus explicitement philosophiques de la théorie esthétique d’Adorno – et au premier chef la thèse selon laquelle l’abstraction artistique (par exemple, la « musique sérieuse » dans l’essai sur le jazz<a title="" href="#_ftn32">[32]</a>) s’affranchit, d’une certaine façon, de la logique réifiante et fondamentalement nihiliste de l’abstraction-valeur – souffrent du même manque d’historicité. Car, dès lors qu’il s’engage et se situe dans l’espace médiat des objets esthétiques, culturels et éthiques dans leur spécificité, Adorno se laisse guider avec assurance par la vérité historique que ces objets, inconsciemment, détectent eux aussi : à savoir que les seules choses garantissant désormais leur existence sont, d’une part, la crise terminale de la société régie par le « travail » abstrait et la logique de la « valeur qui s’autovalorise », et d’autre part la possibilité historique de son abolition.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p align="right"><em>Neil Larsen, professeur de littérature comparée à l’université de Californie</em></p>
<p align="right"><em>Paru dans </em>Krisis<em> n°33, avril 2010 : </em><em><a href="http://www.krisis.org/2006/the-idiom-of-crisis"><em>www.krisis.org/2006/the-idiom-of-crisis</em></a></em><em></em></p>
<p align="right"><em>Traduction de l’américain : Sînziana</em></p>
<p>&nbsp;</p>
<div><br clear="all" /></p>
<hr align="left" size="1" width="33%" />
<div>
<p><a title="" href="#_ftnref">[1]</a> Theodor W. Adorno, <em>Minima Moralia. </em><em>Réflexions sur la vie mutilée</em>, trad. E. Kaufholz et J.-R. Ladmiral, Payot, 1980, p. 47. L’allemand original dit : « Das Ganze ist das Unwahre » (Francfort, Suhrkamp, 1969, p. 57). En note de bas de page de sa traduction du livre en anglais (Londres, NLB, 1974, p. 50), E.F.N. Jephcott remarque qu’Adorno inverse une maxime tirée de la <em>Phénoménologie de l’esprit</em> de Hegel, « Das Wahre ist das Ganze » (le vrai est le tout), mais Jephcott, bizarrement, opte pour le mot « false » (faux) plutôt que « untrue » (non-vrai).</p>
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<div>
<p><a title="" href="#_ftnref">[2]</a> <em>Ibid</em>., p. 69. Ce sont les mots par lesquels débute l’aphorisme 45, « Comme tout ce qui devient a l’air malade ! », aphorisme qui, avec le 44 (« Aux Postsocratiques ») et le 46 (« Pour une morale de la pensée »), contient, pour ce qui concerne ce livre, la réflexion la plus pointue sur la dialectique. On trouvera des assertions du même acabit un peu partout dans l’œuvre d’Adorno, mais le passage suivant extrait de l’essai « A quoi sert encore la philosophie » (1962) – passage qui, à sa manière, n’est pas moins paralogique que l’aphorisme précédemment cité qu’il tempère – nous semble ici particulièrement pertinent : « La prétention de la philosophie traditionnelle à la totalité, qui culmine dans la thèse du caractère rationnel du réel, ne peut être séparée de l’apologétique. Cette thèse est toutefois devenue absurde. Une philosophie qui se poserait encore en totalité, en système, produirait un système aberrant. Si elle renonce néanmoins à cette prétention, si elle cesse de prétendre développer à partir de soi <em>la totalité qui doit être la vérité</em>, elle entre en conflit avec sa tradition tout entière », in <em>Modèles critiques</em>, trad. M. Jimenez et E. Kaufholz, Payot, 1984, p. 13, souligné par moi.</p>
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<p><a title="" href="#_ftnref">[3]</a> Au reste, Adorno lui-même le reconnaît, et même le revendique : « Je doute fort de la possibilité de faire le résumé de choses qui ont été formulées de manière responsable. Ce que j’écris s’oppose précisément à la possibilité de résumer. Cette dernière présuppose une séparation entre la forme de la présentation et son contenu, séparation que je ne peux reconnaître telle quelle. Si un texte se laissait résumer de manière adéquate, alors il ne serait nul besoin du texte : le résumé serait la même chose », Theodor W. Adorno, <em>Société : Intégration, Désintégration</em>, trad. collective, Payot, 2011, p. 221. (N.d.T.)</p>
</div>
<div>
<p><a title="" href="#_ftnref">[4]</a> Max Horkheimer &amp; Theodor W. Adorno, <em>La dialectique de la Raison. Fragments philosophiques</em>, trad. E. Kaufholz, Gallimard, 1974, p. 129.</p>
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<p><a title="" href="#_ftnref">[5]</a> Ibid., p. 149.</p>
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<p><a title="" href="#_ftnref">[6]</a> Ibid., p. 157.</p>
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<p><a title="" href="#_ftnref">[7]</a> Ibid., p. 167.</p>
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<p><a title="" href="#_ftnref">[8]</a> Cf., par exemple, le dernier paragraphe de la « Dédicace » des <em>Minima Moralia</em>, op. cit., p. 13.</p>
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<p><a title="" href="#_ftnref">[9]</a> In Theodor W. Adorno, <em>Notes sur la littérature</em>, trad. S. Muller, Flammarion, 1984, pp. 5-29.</p>
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<p><a title="" href="#_ftnref">[10]</a> Ibid., p. 13.</p>
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<p><a title="" href="#_ftnref">[11]</a> Ibid., p. 17.</p>
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<p><a title="" href="#_ftnref">[12]</a> Karl Marx, <em>Le Capital</em>, t. I, trad. collective, Quadrige/PUF, 1993, p. 85.</p>
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<p><a title="" href="#_ftnref">[13]</a> « L’essai comme forme », loc. cit., p. 23.</p>
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<p><a title="" href="#_ftnref">[14]</a> Karl Marx, <em>Manuscrits de 1857-1858 « Grundrisse »</em>, t. I, trad. collective, Editions Sociales, 1980, pp. 34-43.</p>
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<p><a title="" href="#_ftnref">[15]</a> Ibid., p. 34.</p>
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<p><a title="" href="#_ftnref">[16]</a> Ibid., p. 35.</p>
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<p><a title="" href="#_ftnref">[17]</a> Ibid.</p>
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<p><a title="" href="#_ftnref">[18]</a> Ibid., pp. 39-40.</p>
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<p><a title="" href="#_ftnref">[19]</a> Cf. <em>Le <em>Capital</em></em><em>,</em> t. I, op. cit., p. 17.</p>
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<p><a title="" href="#_ftnref">[20]</a> Moishe Postone, <em>Temps, travail et domination sociale</em>, trad. O. Galtier et L. Mercier, Mille et une nuit, 2009.</p>
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<p><a title="" href="#_ftnref">[21]</a> Ibid., p. 132.</p>
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<p><a title="" href="#_ftnref">[22]</a> « Bien des écrivains qui occupent une place importante dans l’intelligentsia allemande – y compris Adorno – se sont installés dans ce “Grand Hôtel de l’Abîme” que j’ai décrit ailleurs à l’occasion de ma critique de Schopenhauer comme “un bel hôtel, doté de tout le confort, bâti au bord d’un abîme de néant, d’absurdité” », Georg Lukács, préface de 1962 à la réédition de <em>La théorie du roman</em> (1916). (N.d.T.)</p>
</div>
<div>
<p><a title="" href="#_ftnref">[23]</a> <em>Temps, travail et domination sociale</em>, op. cit., p. 134.</p>
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<div>
<p><a title="" href="#_ftnref">[24]</a> Ibid., p. 173. [La citation de Horkheimer est extraite de l’essai « L’Etat autoritaire » (1942), in <em>Economies et sociétés</em> n°28-29, « Etudes de marxologie », série S, 1991, p. 85 ; essai réédité dans une nouvelle traduction in Max Horkheimer, <em>Théorie critique</em>, Payot, 2009, pp. 301-325. (N.d.T.)]</p>
</div>
<div>
<p><a title="" href="#_ftnref">[25]</a> Cf. « Gebrochene Negativität : Anmerkungen zu Adornos und Horkheimers Aufklärungskritik » (Négativité brisée : notes sur la critique de l’<em>Aufklärung</em> chez Adorno et Horkheimer), in <em>Krisis</em><em> n°</em>25, 2002, pp. 39-66. <a href="http://www.krisis.org/2002/gebrochene-negativitaet">http://www.krisis.org/2002/gebrochene-negativitaet</a>.</p>
</div>
<div>
<p><a title="" href="#_ftnref">[26]</a> Ibid., p. 39.</p>
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<p><a title="" href="#_ftnref">[27]</a> Ibid., p. 47.</p>
</div>
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<p><a title="" href="#_ftnref">[28]</a> Ibid.</p>
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<div>
<p><a title="" href="#_ftnref">[29]</a> Ibid., p. 46.</p>
</div>
<div>
<p><a title="" href="#_ftnref">[30]</a> Ibid.</p>
</div>
<div>
<p><a title="" href="#_ftnref">[31]</a> Cf. ibid., pp. 51-65.</p>
</div>
<div>
<p><a title="" href="#_ftnref">[32]</a> « Mode intemporelle : A propos du jazz », in Theodor W. Adorno, <em>Prismes. Critique de la culture et société</em>, Payot, 1986. (N.d.T.)</p>
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