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	<title>krisis &#187; Français</title>
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	<description>Beiträge zur Kritik der Warengesellschaft</description>
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		<title>Il y a le feu chez les pompiers!</title>
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		<pubDate>Mon, 19 Dec 2011 17:08:30 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Juli</dc:creator>
				<category><![CDATA[Krisentheorie und Krisenanalyse]]></category>
		<category><![CDATA[Ernst Lohoff]]></category>
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			<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://www.krisis.org/2011/brennende-loeschfahrzeuge">Deutsche Version</a></p>
<p><em>Ernst Lohoff</em><span id="more-4780"></span></p>
<p>La dégringolade actuelle des bourses est la plus forte enregistrée depuis la faillite de la banque Lehman Brothers à l’automne 2008. D’après le journal Welt-online, à travers la planète, l’équivalent de cinq mille milliard de dollars en actifs se seraient dissipés dans les dernières semaines. Maintenant que l’agence de cotation Standard &#038; Poor’s a abaissé la note de solvabilité concernant les emprunts d’Etat des Etats-Unis, les places financières vont certainement chuter encore. </p>
<p>Depuis les années quatre-vingts, l’industrie de la finance est devenue l’industrie de base du système capitaliste mondial et a subi régulièrement des échecs. Mais les événements actuels ont acquis une nouvelle dimension. Lors de toutes les crises précédentes qui touchaient les centres capitalistes, c’étaient toujours les Etats, prompts à s’endetter, qui jouaient le rôle de pompier. Aujourd’hui les pompiers d’hier sont le foyer de l’incendie.</p>
<p>Ce déplacement du point de départ de la crise n’est pas le fait du hasard, c’est la conséquence logique de la manière dont on a tenté de résoudre les crises précédentes. Que ce soit lors du krach de la nouvelle économie ou à la suite de la grande crise des marchés financiers de 2008, les marchés ont commencé à chuter parce que les investisseurs, déçus par la non réalisation des promesses de rentabilité, se sont détournés massivement des entreprises privées « prometteuses », ont arrêté d’acheter des actions des « entreprises d’avenir » ainsi que de fournir des nouveaux crédits hypothécaires douteux. Le soin d’enrayer la spirale descendante de l’économie mondiale était laissé aux Etats. Au moyen d’une politique de l’argent pas cher (taux d’intérêts bas), les banques centrales fournissaient la matière première pour la création d’une nouvelle bulle spéculative encore plus importante. Grace à une politique de dépense intensive,,, la puissance publique a freiné la chute de ce qu’on appelle l’économie réelle : l’augmentation toujours plus rapide de la dette devait servir de tampon jusqu’à ce que la dynamique de création de capital fictif se trouve une nouvelle sphère prometteuse et privée qui relance la machine. Après le krach de la nouvelle économie en 2000, cette approche a encore donné satisfaction. Pendant deux ou trois ans, la conjoncture mondiale restait faible mais par la suite les bulles successives, comme celle de l’immobilier étatsunien, permettaient de nouveau une croissance de l’économie mondiale. Mais après la crise des marchés financiers de 2008, aucune nouvelle sphère privée prometteuse ne s’est établie. Au moyen d’une politique de taux d’intérêts extrêmement bas, et la nationalisation des pertes de la spéculation, on a réussi à éviter l’effondrement des marchés financiers. Les programmes de soutien à l’économie ont permis de stabiliser l’économie réelle, mais la production de l’industrie financière privée est restée en dessous du niveau qui aurait permis une limitation de l’endettement public. 15 mille milliards de dollars est la somme que l’ensemble des Etats ont bien voulu débourser pour dépasser la crise de 2008, ce qui fait grimper dramatiquement l’endettement total de tous les Etats de la planète jusqu’à 39 mille milliards de dollars.</p>
<p>Et il n’y a pas d’embellie à l’horizon. L’endettement des Etats est devenu la bulle la plus importante de l’industrie financière et c’est précisément cette bulle-là qui est en train d’éclater. La politique économique se trouve devant un dilemme énorme. D’un côté l’expansion de l’endettement étatique doit se poursuivre afin d’éviter une déflation. En même temps, les Etats doivent en permanence annoncer le retour vers des budgets équilibrés afin de maintenir leur propre crédibilité pour contracter de nouveaux crédits. Ce casse-tête représente l’arrière-plan de la panique réelle qui envahit actuellement les marchés financiers. On ne peut pas définir précisément, ni pour l’Europe ni pour les Etats-Unis, ce qui fait le plus accélérer la dégringolade des bourses : est-ce qu’il s’agit de la peur que les plans d’austérités annoncés entrainent une déflation, ou alors de l’inquiétude concernant la solvabilité des débiteurs étatiques ?</p>
<p>Dans cette situation bloquée, il ne reste plus qu’une sortie. En soi la politique économique n’a plus de marge de manœuvre, mais il reste encore une option monétaire. Vu que les taux directeurs sont déjà extrêmement bas, les banques centrales ne peuvent plus baisser  les taux d’intérêts, mais par contre ils rachètent les emprunts des Etats en difficulté. Cela ouvre aux Etats de nouvelles perspectives pour s’endetter et empêche dans l’immédiat que les emprunts d’Etats qui circulent dans l’industrie financière soient dévalorisés. Le capitaliste idéel général (l’Etat) fait ici quelque chose que personne d’autre ne peut faire, il s’endette auprès de lui-même.</p>
<p>Cela était considéré il y a quelques années comme le plus grand péché contre la stabilité monétaire et cela non sans raison : une banque centrale qui stocke, pour garantir la stabilité monétaire, à la place de titres rentables des créances pourries déplace la crise sur un nouveau terrain. La dévalorisation de l’endettement public est ajournée et la conséquence est une dévalorisation rampante de l’argent. La prochaine étape logique du processus de crise est le passage de la crise des budgets étatiques vers la crise du médium argent. Le capitalisme dépasse ses crises en préparant les suivantes,  toujours plus importantes. Karl Marx disait déjà cela, mais jamais la transmutation du moyen d’éteindre la dernière crise en combustible pour la prochaine crise ne s’est faite aussi rapidement.</p>
<p>Traduction: Paul Braun</p>
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		<title>Séisme sur le marché mondial</title>
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		<pubDate>Sun, 11 Sep 2011 19:17:27 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Juli</dc:creator>
				<category><![CDATA[Krisentheorie und Krisenanalyse]]></category>
		<category><![CDATA[Français]]></category>
		<category><![CDATA[Norbert Trenkle]]></category>

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		<description><![CDATA[Des causes sous-jacentes de la crise financière English version &#8211; Versión española &#8211; Deutsche Version Norbert Trenkle (Mai 2008) En avril 2005, Franz Müntefering.1 fit une déclaration où, en guise de « critique du capitalisme », il comparait à une « nuée de sauterelles » les « cupides spéculateurs » qui, pour lui comme pour [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<h2>Des causes sous-jacentes de la crise financière</h2>
<p><strong><a href="http://www.krisis.org/2009/tremors-on-the-global-market">English version</a> &#8211; <a href="http://www.krisis.org/2009/terremoto-en-el-mercado-mundial">Versión española</a></strong> &#8211; <a href="http://www.krisis.org/2008/weltmarktbeben">Deutsche Version</a><br />
<em>Norbert Trenkle (Mai 2008)</em><span id="more-4585"></span></p>
<p>En avril 2005, Franz Müntefering.<sup><a name="f01" href="#t01"></a>1</sup> fit une déclaration où, en guise de « critique du capitalisme », il comparait à une « nuée de sauterelles » les « cupides spéculateurs » qui, pour lui comme pour une grande partie de l’opinion publique, devaient être tenus pour principaux responsables de l’actuelle crise économique et sociale. Reprise dans une brochure du Ver.di.<sup><a name="f02" href="#t02"></a>2</sup> , au moment de la crise des subprimes de l’été 2007, cette métaphore animalière déclencha en Europe et ailleurs un débat fort attendu. Mais, le problème avec ce genre de thèses, outre leurs connotations antisémites, c’est qu’elles remplacent l’analyse de la dynamique du capitalisme mondialisé par une simple condamnation morale de la finance. Evitant cet écueil, l’essai qui suit se propose, d’une part, de mettre en lumière la relation entre l’expansion débridée des marchés financiers internationaux ces dernières décennies et le krach de 2008.<sup><a name="f03" href="#t03"></a>3</sup> ; d’autre part, d’en déduire quelques considérations utiles pour les syndicats et les mouvements sociaux.</p>
<p>Pour la grande majorité des commentateurs et des économistes, l’affaire est entendue : l’effondrement des marchés financiers internationaux dont nous voyons les prémices, et qui risque bien de dégénérer en authentique crise économique planétaire, résulte de la liberté sans bornes accordée à la spéculation, en particulier aux États-Unis. Ce sont donc, logiquement, les banques et les fonds d’investissement qu’on a montrés du doigt en tant que principaux acteurs de la spéculation, mais aussi les gouvernements et leurs banques centrales (notamment le gouvernement américain et la Fed, sa « réserve fédérale ») qui les ont laissés faire, voire encouragés. Et tous ceux qui, depuis des années, derrière chaque fracture socio-économique (chômage de masse, dumping salarial, concurrence locale exacerbée et démantèlement des protections sociales), croient discerner la conséquence du fait que la spéculation a les coudées franches et est devenue une fin en soi, et considèrent la réglementation et le contrôle des marchés financiers comme les clés qui permettraient de résoudre ces problèmes, ont aujourd’hui le sentiment que les faits leur donnent raison.</p>
<p>A première vue, on pourrait effectivement penser que la finance est à l’origine de la pression accrue qui s’exerce sur la société tout entière. Qui contesterait que les marchés financiers ont acquis une importance historiquement sans précédent et influent plus fortement que jamais sur l’activité économique ? Cet état de choses n’est-il pas, en soi, suffisant pour les désigner comme les premiers responsables de la souffrance sociale ? Pourtant, si la dénonciation des hedge funds, private equity funds.<sup><a name="f04" href="#t04"></a>4</sup> et autres acteurs des marchés financiers rencontre une approbation aussi unanime (a fortiori lorsqu’elle fait appel à une imagerie incendiaire à base de « nuée de sauterelles » et de « sangsues »), ce n’est pas seulement parce qu’elle colle aux apparences. C’est aussi et surtout parce qu’elle s’appuie sur le lieu commun largement répandu selon lequel la finance, les banques et les « spéculateurs » engendreraient la plupart des effets pervers du capitalisme en faisant, sans se fatiguer, des profits sur le dos des « honnêtes travailleurs » et des « entreprises de production ». D’où le blâme s’abattant régulièrement sur ces spéculateurs animés d’une « insatiable cupidité », toujours en quête de « rendements excessifs », etc. – comme si le mode de production capitaliste n’était pas, par essence, fondé sur le principe de maximisation des profits et n’avait pas toujours été prêt à tout, y compris à marcher sur des cadavres, pour le mettre en œuvre.</p>
<p>Cette dénonciation des marchés financiers ne constitue donc en aucun cas une critique du capitalisme ; elle est, au mieux, un soupir de nostalgie au souvenir du capitalisme d’après-guerre régulé par l’Etat-providence, quand le monde paraissait encore « en ordre ». Plus grave, elle ouvre la porte à des délires antisémites basés sur la distinction, sans fondement mais communément admise, entre un « capital créatif » (concret) et un « capital accapareur » (abstrait), où la figure des « spéculateurs » rejoint celle des « Juifs » soupçonnés de tirer, depuis les coulisses, les ficelles de l’économie et de la politique mondiales. Ce dangereux amalgame idéologique ayant été identifié et dénoncé à plusieurs reprises ces dernières années.<sup><a name="f05" href="#t05"></a>5</sup> , je ne m’y étendrai pas davantage. En revanche, je m’efforcerai de montrer qu’une vision des activités financières aussi grevée de préjugés conduit à inverser les relations causales à l’œuvre dans la logique fonctionnelle du capitalisme, empêchant ainsi non seulement toute analyse pertinente de la crise en cours mais encore toute opposition adéquate aux exigences sociales et politiques que ladite logique fait peser sur nous.</p>
<h4>Les répercussions à long terme de la crise du fordisme</h4>
<p>Il suffit d’un coup d’œil à l’histoire moderne pour se convaincre que la frénésie spéculative et l’apparition de vastes bulles de crédit n’ont jamais été la cause d’aucune crise capitaliste ; elles en sont au contraire le produit, la forme prise par un processus de crise dont il faut rechercher la véritable origine dans le ralentissement de la valorisation du capital au sein de l’économie réelle. C’est encore plus vrai pour ce qui concerne l’actuelle crise financière et la longue période de spéculation qui l’a précédée, même si certaines particularités historiques distinguent cette crise des précédentes.</p>
<p>Tout le monde s’accorde sur le fait que les marchés financiers ont commencé à prendre de l’ampleur et à devenir autonomes vers le milieu des années 1970. Cependant, ce n’était pas le résultat de choix politiques arbitraires, ni de l’influence de think tanks néolibéraux ou de puissants lobbies économiques, ainsi qu’on le prétend souvent ; c’était une réponse à la crise structurelle inhérente au système, crise qui, lorsque le fordisme eut rencontré ses limites, vint mettre un terme à l’expansion capitaliste d’après-guerre. A cette époque, en effet, l’épuisement des réserves organisationnelles de productivité qu’avait créées la production de masse standardisée comprimait les taux de profits, tandis que, dans le même temps, les classes laborieuses étaient parvenues, à force de luttes, à obtenir de meilleurs salaires et avantages sociaux, et que les coûts d’investissement des infrastructures publiques augmentaient sans cesse. Dans un tel contexte, le relèvement notable du prix du baril de pétrole par les pays de l’OPEP, en faisant soudain grimper en flèche le coût de la surexploitation des réserves d’énergies fossiles, fut suffisant pour mettre en panne la dynamique de croissance auto-entretenue d&#8217;après-guerre. On cessa d’investir dans les moyens de production, usines, bâtiments, etc., ces secteurs ne rapportant désormais plus assez. D’importantes masses de capitaux se trouvèrent « libres », sans aucun investissement rentable en vue.</p>
<p>Mais étant donné que le capital est, par essence, valeur s’autovalorisant – autrement dit, étant donné que le seul but de la production capitaliste consiste à transformer l’argent en davantage d’argent (ce qui explique que le capitalisme soit condamné à la croissance quantitative perpétuelle, sans considération des besoins humains ni des limites naturelles) –, le moindre ralentissement du processus de valorisation est immédiatement synonyme de crise. Plus précisément : de crise de suraccumulation, ou encore, comme disent les économistes contemporains, de crise de surinvestissement. Une partie du capital est excédentaire (au regard des critères de sa propre fin en soi abstraite) et se voit, par conséquent, menacée de dévalorisation. En outre, lorsque cette dévalorisation se produit, elle ne se traduit pas simplement par la faillite d’un certain nombre d’entreprises et de banques (ce qui fait partie du fonctionnement normal du capitalisme), mais se répercute, transmise et renforcée par des effets négatifs amplificateurs, à travers l’économie et la société tout entières.</p>
<p>Voilà précisément la menace qui se profilait au milieu des années 1970, conformément au pronostic de nombreux économistes qui n’étaient pas tous de gauche..<sup><a name="f06" href="#t06"></a>6</sup> Mais pourquoi n’est-ce pas arrivé ? Pourquoi la grande crise économique mondiale n’a-t-elle pas éclaté ? L’une des raisons majeures à cela tient au fait qu’une part substantielle des capitaux excédentaires, ces capitaux qui ne pouvaient plus être injectés dans l&#8217;économie réelle, fut détournée vers les marchés financiers et jeta son dévolu, dans un premier temps, sur les créances publiques, puis, de plus en plus, sur la spéculation boursière et immobilière. Ce report sur la sphère financière est, en soi, une phase tout à fait normale, qui intervient lors de chaque crise de la valorisation du capital. Marx l’avait déjà analysée au moment de la crise de 1857, forgeant à cette occasion le concept de « capital fictif ». Capitaux et crédit spéculatifs sont dits fictifs car ils n’ont du capital que l’apparence. En effet, s’ils produisent bien pour leur détenteur des gains spéculatifs ou des intérêts élevés, cet argent n’entre pas véritablement dans le cycle de la valorisation, qui suppose nécessairement la production de biens ou de services au moyen d’une certaine quantité de travail abstrait, dont une partie sera prélevée au titre de la valeur ajoutée. Les « revenus » que « produisent » le capital fictif, eux, sont prélevés à d’autres sources : impôts ou emprunts nouveaux (dans le cas de la dette publique qui croît de manière exponentielle), pari sur l’avenir (dans le cas des gains spéculatifs) ou bradage de la substance sociale (dans le cas des recettes de privatisation).</p>
<p>C’est l’exemple de la dette publique croissante qui est le plus parlant : l’Etat emprunte de l&#8217;argent pour le réinjecter aussitôt dans le circuit de la consommation. Du point de vue du créancier, cet argent apparaît comme du capital, puisqu’il « produit » des intérêts. Toutefois, il est en réalité depuis longtemps dépensé, et n’a donc de « valeur » que sous la forme de titres de créances (les obligations d’État). Le crédit à la consommation et le crédit hypothécaire opèrent sur le même principe : le débiteur emprunte de l&#8217;argent pour acheter maison, voiture ou tout autre bien ; quoiqu’il ait été dépensé, ce même argent apparaît aux yeux du créancier comme un capital qui a été investi de façon rentable, ce qui, de son point de vue, est la seule chose qui importe. Aussi longtemps que la bulle continuera de grossir, crédit et spéculation lui apparaîtront comme des possibilités d&#8217;investissement on ne peut plus « réelles ».</p>
<p>Toutefois, la croissance du capital fictif ne se traduit pas seulement par de nouvelles opportunités offertes aux investisseurs ; sur le plan macro-économique, elle a aussi pour conséquence de retarder le déclenchement de la crise. Car le report du capital excédentaire sur les marchés financiers n’empêche sa dévalorisation que temporairement, tandis que, dans le même temps, par le biais de divers mécanismes, il crée une augmentation du pouvoir d&#8217;achat s’exprimant par une demande accrue de biens et de services qui permet à l’économie réelle de poursuivre sa course, voire même la stimule. Dans le cas de l&#8217;augmentation de la dette publique, ce mécanisme agit immédiatement et, à ce titre, s’est imposé comme un instrument incontournable de la politique économique. Que l’argent dépensé par l’Etat serve à construire des routes, à acheter des avions de combat ou à verser des prestations sociales, il retourne, de toute façon, directement dans le circuit de la consommation, alimentant ainsi l’économie. Comme l’a montré le récent boom de l’immobilier aux Etats-Unis, le crédit à la consommation et les prêts hypothécaires ont exactement les mêmes effets macro-économiques, à cette différence près que les débiteurs sont, cette fois, des particuliers. Quant aux profits réalisés sur les marchés financiers, ils sont eux aussi, dans une certaine mesure, réinjectés dans l’économie réelle, soit par le biais des dépenses d’équipement des banques, fonds d’investissement et autres acteurs de la finance (parcs de véhicules d’entreprise, ordinateurs, immeubles de bureaux de prestige), soit par le fait qu’employés de la finance et investisseurs indépendants couvrent leur propre consommation grâce au produit des intérêts et de la spéculation. A cet égard, le capital fictif est tout sauf un poids mort entravant la bonne marche de l’économie réelle. C’est même l’inverse : il permet à l’exploitation capitaliste de se poursuivre, pour un temps, comme si de rien n’était.</p>
<p>Aucun mécanisme, jusqu’à présent, n’était toutefois parvenu à faire durer cette situation très longtemps. A chaque fois, une courte période de surchauffe spéculative débouchait sur un vaste krach où le potentiel de destruction accumulé se déchargeait avec une violence soudaine, annihilant en un clin d’œil une part substantielle des structures économiques et sociales. La spécificité historique de la crise du fordisme tient en ce que la dévalorisation brutale des masses de crédit et de capitaux spéculatifs ne s’est pas encore produite. Mais ça ne signifie en aucun cas que la logique de la valorisation capitaliste ait été abrogée, comme on l’a souvent dit. Cette crise n’est historiquement unique que du point de vue du sursis remarquablement long dont elle a bénéficié ; pour le reste, basée sur le mécanisme du capital fictif, elle n’est pas structurellement différente des précédentes et finira donc tôt ou tard par éclater sous la forme d’une énorme vague de dévalorisation. A cette durée inhabituelle correspond logiquement la non moins inhabituelle inflation des bulles du crédit et de la spéculation. S’il s’avère exact, ainsi que l’affirment à peu près tous les journaux, qu’aujourd’hui 97% des flux financiers transnationaux sont de nature purement spéculative, il n’y a pas lieu d’y voir la preuve d’un « dysfonctionnement » de l’économie, ni celle de l’insatiable « cupidité » des spéculateurs ; cela indique simplement à quel point la crise a été longtemps ajournée et, conséquemment, quel gigantesque potentiel de destruction elle renferme.</p>
<h4>Les particularités du long ajournement de la crise</h4>
<p>D’un point de vue politique, on peut dire que c’est avant tout la dérégulation progressive des marchés financiers internationaux et le découplage définitif des monnaies par rapport à l’or (l’abandon, en 1971, de la convertibilité du dollar en or entraînait la fin du système des taux de change fixes) qui permirent de retarder si longtemps le déclenchement de la crise. Car c’est ce qui rendit possible que la masse monétaire mondiale croisse dans des proportions inenvisageables lors des précédentes crises, à cause des limites strictes à l’expansion monétaire imposées justement par l’étalon-or et les réglementations nationales des marchés. Cependant, la décision d’abattre ces limites ne fut pas un acte politique arbitraire, attribuable à l’influence de tel ou tel puissant groupe d’intérêts..<sup><a name="f07" href="#t07"></a>7</sup> Elle résulta plutôt du développement économique des années 1950-1960, qui avait peu à peu sapé les fondements du système de Bretton Woods. A mesure que les Etats-Unis perdaient leur suprématie économique incontestée – au point d’arriver tout juste à couvrir, à grand renfort d’endettement public croissant, les dépenses nécessaires au maintien de leur position de puissance militaire et politique mondiale (le coût de la guerre du Vietnam ayant joué ici, comme on le sait, un rôle de premier plan) –, ils ne parvenaient plus, au sein d’un système de taux de change fixes, à garantir les devises occidentales sur leurs réserves d’or. Ainsi se firent jour simultanément, avec le concours actif des gouvernements, des banques centrales et des organismes financiers internationaux, les conditions d’une inflation considérable de la masse monétaire. A partir des années 1970, et par-dessus tout des années 1980, de vastes quantités de liquidités non garanties furent injectées dans les marchés, soit directement via la dette publique, soit, chaque fois que les marchés semblaient un peu instables, par le biais de politiques d’aide au crédit. Les États-Unis jouèrent, certes, un rôle essentiel dans ce processus puisque leur position de superpuissance les autorisait à emprunter dans leur propre monnaie sans subir aucune perte de change, dans la mesure où le dollar fonctionnait de facto comme devise mondiale (un statut qui est aujourd’hui remis en question). Mais les autres pays occidentaux, avec leur propre dette publique et leurs politiques de création de monnaie, ont également contribué pour une part non négligeable au gonflement continuel de la bulle planétaire de capital fictif, et donc à retarder encore et encore l’éclatement de la crise.</p>
<p>Par ailleurs, le long cycle capitaliste-financier entamé dans les années 1970 présente cette autre caractéristique notable : tout en offrant un sursis à la crise du fordisme, il coïncidait avec la forte hausse de productivité consécutive à la troisième révolution industrielle, c’est-à-dire à l’introduction des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC). Sous les conditions d’une crise de suraccumulation « normale », avant d’espérer mettre en œuvre une si profonde transformation de la production, il aurait fallu passer par une grave dépression mondiale qui aurait réduit les structures économiques de l’après-guerre à un tas de décombres. Toutefois, le long ajournement de la crise permis par l’expansion du capital fictif eut pour effet de limiter cette destruction essentiellement aux pays du Sud et de l’ex-bloc soviétique. Si les structures fordistes de la métropole occidentale furent également mises à mal, c’est là le résultat d’une plus longue évolution qui vit la pression sur les conditions de travail et les systèmes sociaux s’accentuer peu à peu, tandis que les structures de production subissaient des transformations fondamentales. Cette évolution n’affecta pas les pays de la même façon en fonction de leur position sur le marché mondial et au sein de la concurrence économique, mais la tendance était partout la même : le secteur industriel, à l’aide des applications de la micro-électronique, fut rationalisé de façon radicale et peu à peu réduit à un noyau hyperproductif ; en revanche, tout segment de la production qui ne pouvait pas (encore) être rentabilisé grâce à l’automation se vit sous-traité par des pays ou des secteurs à bas salaires.</p>
<p>Dans la mesure où le secteur dit des services prit une importance accrue en même temps qu’il absorbait une part conséquente de la force de travail dont l’industrie ne voulait plus, une lecture superficielle de la situation pouvait amener à conclure que le capitalisme traversait simplement une nouvelle restructuration, caractérisée par la perte de la position dominante du secteur industriel au profit des services et de l’« économie du savoir », à quoi s’ajoutait la globalisation des relations économiques. C’est pourquoi la plupart des observateurs et des experts de l’industrie s’accordèrent à penser que le capitalisme, au moins dans la métropole, avait largement réussi à surmonter la crise des années 1970-1980 (nom de code : « crise de la société de travail »), même si cela s’était fait au prix d’une précarisation accrue des conditions de vie et de travail pour de larges pans de la population – précarisation considérée, en fonction de la couleur politique du commentateur, tantôt comme inévitable, tantôt comme le produit de politiques néolibérales qu’il fallait amender. En revanche, pour la droite comme pour la gauche, le diagnostic d’un procès de crise au fondement même du capitalisme paraissait absurde et fallacieux. « Regardez comme le capitalisme est en pleine forme ! » s’écriait-on (que ce soit sur un ton enthousiaste, critique ou résigné) au vu du déferlement de profits de ces dernières années.</p>
<p>L’actuelle crise des marchés financiers montre très clairement que cette lecture reposait sur des bases erronées. Erronées non pas parce que, comme le prétendent ceux qui fulminent contre les « nuées de sauterelles », la spéculation détruirait une économique réelle dotée d’une structure viable, mais plutôt parce que cette économie réelle, telle qu’elle a évolué depuis vingt-cinq ou trente ans, n’a jamais constitué le support permettant une phase auto-entretenue d’accumulation capitaliste. Tout au contraire : elle ne fut (et n’est toujours) viable que grâce à l’afflux constant de capital fictif. Un véritable essor auto-entretenu supposerait, dans un contexte de croissance continue, d’absorber une main d’œuvre de plus en plus nombreuse dans la sphère de la production de marchandises et au niveau de productivité standard ; c’est là le seul moyen de garantir que la masse de valeur ajoutée va continuer à croître et que le cycle « argent – marchandises – davantage d’argent » tournera sans fin. Du point de vue de la demande, cela voudrait dire qu’à chaque instant, il faut créer suffisamment de revenus du travail pour espérer vendre les marchandises produites l’instant d’avant. Voilà précisément les circonstances qui font défaut sous les conditions de la troisième révolution industrielle. La rationalisation sur la base des NTIC laboure tous les secteurs de l’économie à une telle allure que, globalement, le nombre de travailleurs devenant superflus augmente sans cesse, en dépit de ceux qu’absorbe la croissance. Cela signifie que la logique de la valorisation non seulement conduit à des coupes claires au niveau de la demande dont, pourtant, elle dépend pour réaliser sur le marché la valeur produite, mais aussi, plus fondamentalement, qu’elle sape en permanence sa propre assise..<sup><a name="f08" href="#t08"></a>8</sup> Considérée sous cet angle, la révolution micro-électronique de la production constitue une sorte de crise permanente de suraccumulation, autrement dit un afflux constant de capital excédentaire, non réalisable dans la sphère de la production, qui s’échappe vers la sphère du capital fictif et contribue ainsi considérablement à la croissance exponentielle de la bulle financière.</p>
<h4>La crise ? Quelle crise ?</h4>
<p>A l’encontre de ce diagnostic, on fait souvent valoir qu’au cours des dernières décennies, des millions de nouveaux emplois ont été créés dans des pays situés autrefois à la périphérie de l’économie-monde, notamment en Europe de l’Est et en Asie du Sud-Est, et que la base de la production de valeur s’est donc élargie plutôt que contractée. Toutefois, cet argument néglige deux points essentiels. Premièrement, la grande majorité du travail industriel dans les pays en question s’effectue à un très bas niveau de productivité, ne créant par conséquent que très peu de valeur au regard des standards régnant dans les usines automatisées et complètement rationalisées du marché mondial. En effet, ce qui permet de définir la valeur d’une marchandise n’est pas tant le nombre d’heures travaillées que le niveau de productivité socialement reconnu..<sup><a name="f09" href="#t09"></a>9</sup> Et puisque, dans les segments qui forment le cœur de la production mondiale, ce niveau s’élève continuellement, la valeur extraite du travail peu productif dans les usines externalisées chute de manière tout aussi continuelle. Cela signifie que l’externalisation n’est économiquement viable que tant qu’on peut encore trouver de plus bas salaires et de plus misérables conditions de travail..<sup><a name="f10" href="#t10"></a>10</sup> Et, en retour, cela explique pourquoi le processus de rationalisation n’a pas conduit à une réduction générale du temps de travail et à une vie meilleure pour tous (en fait, il n’a pas même ouvert la possibilité d’une amélioration relative des conditions d’existence sous le capitalisme), mais plutôt à une dégradation et un appauvrissement considérables de la société.</p>
<p>En outre, et c’est le deuxième point, l’essor de la Chine, de l’Inde et des autres « marchés émergents » n’est en aucune façon auto-entretenu ; il est même totalement dépendant du crédit et de la création de monnaie spéculative sur les marchés financiers transnationaux. Chacun sait que toute la structure économique de ces pays est orientée massivement vers l’exportation, principalement à destination des États-Unis et de l’Union Européenne, lesquels, en retour, financent largement leurs importations grâce aux revenus du crédit et de la spéculation. De ce point de vue, un phénomène qui a valeur de paradigme est constitué par le cycle de déficit entre l’Asie-Pacifique et les USA, cycle qui, depuis l’administration Reagan, est devenu le principal moteur de l’activité économique mondiale. Son fonctionnement repose sur un mécanisme très simple : un déficit commercial croissant est couvert par des apports également croissants de capital financier, lequel, en partie directement via les dépenses publiques financées par le crédit (« déficits jumeaux ».<sup><a name="f11" href="#t11"></a>11</sup> ), en partie indirectement via la sphère de la finance privée, est réinjecté dans le circuit de la consommation. Cependant, dans la mesure où la majeure partie de cette masse d’argent se déverse sur les pays asiatiques (le Japon en tête mais aussi, de plus en plus, la Chine), qui investissent les bénéfices de leurs ventes dans le secteur financier étatsunien ou accumulent des réserves de change en dollars, ces pays, en réalité, financent eux-mêmes leurs exportations. A l’ère reaganienne, c’est l’augmentation brutale de la dette publique qui alimentait ce cycle. La spéculation boursière n’a pris de l’importance que plus tard : durant le boom de la soi-disant « nouvelle économie », il n’était pas rare que des investisseurs privés financent une part de leurs dépenses grâce aux énormes hausses des prix du « nouveau marché ». Et pour terminer, ces dernières années, l’attention s’est portée sur la spéculation immobilière.</p>
<p>Ce circuit ne peut toutefois perdurer que tant que le dollar américain jouit d’une confiance suffisante et que les capitaux frais continuent d’affluer pour couvrir le déficit permanent. L’une des caractéristiques de l’actuelle crise des marchés financiers réside justement dans le fait que cette confiance est, dans une large mesure, en train de s’effriter (comme l’indique la brusque chute du dollar)<sup><a name="f12" href="#t12"></a>12</sup>. Que le gouvernement américain et la Fed échouent à renverser la tendance et le cycle de déficit du Pacifique s’arrêtera net, ce qui aurait à peu près le même impact sur l’économie mondiale qu’une interruption de la circulation du Gulf Stream sur le climat. Face à un scénario aussi menaçant, on pourrait être tenté de se réfugier dans un antiaméricanisme facile et d’accuser les Etats-Unis, comme le font toujours davantage de voix scandalisées en Europe, de « vivre aux crochets du reste du monde », de financer leur « consommation improductive » par le crédit<sup><a name="f13" href="#t13"></a>13</sup>, voire même, désormais, d’entraîner l’économie mondiale dans la crise. Mais ce serait reproduire, une fois de plus, la distinction d’ordre idéologique entre capital financier « parasitaire » et honnête capital productif (les motifs antiaméricains indiquant toujours, en Europe, une dangereuse proximité avec des constructions antisémites). Qui plus est, ce serait inverser totalement les choses, car, d’une part, les pays d’Europe ont largement bénéficié de la demande américaine financée par voie de crédit : l’industrie allemande, en particulier, serait depuis longtemps en miettes sans les gigantesques volumes exportés outre Atlantique. D’autre part, rapportées aux PIB, les dettes nationales des pays de l’Union Européenne sont du même ordre de grandeur que celle des USA, et la spéculation ne semble pas non plus y être tout à fait inconnue puisque, ces dernières années, principalement dans le sud de l’Europe, on a vu grossir une impressionnante bulle spéculative sur les marchés de l’immobilier (laquelle est d’ailleurs en train d’éclater). Enfin et de toute façon, l’économie-monde capitaliste dans son ensemble survit en réalité sous perfusion de capital fictif, pour la bonne raison que l’économie réelle n’est plus à même de la soutenir.</p>
<p>Il est donc complètement absurde d’accuser aujourd’hui, ainsi que l’ont fait tous les commentateurs des journaux de droite comme de gauche, la banque centrale américaine d’avoir encouragé la spéculation immobilière par sa politique de taux d’intérêt extrêmement faibles et, partant, d’être responsable de l’actuelle crise financière. La stratégie de la Fed après le krach de la nouvelle économie a simplement consisté à faire en sorte d’éviter la catastrophe qui, déjà, menaçait les marchés financiers. Elle a ainsi à nouveau retardé le déclenchement de la crise de sept ou huit ans, permettant cette soi-disant reprise dont on a beaucoup parlé et que chaque homme politique tente de porter à son crédit. Si l’on tient à tout prix à faire usage de catégories morales, il faudrait plutôt remercier la Fed et le gouvernement américain d’avoir, par leur politique monétaire expansionniste, accordé à l’économie-monde un nouveau répit. Mais la gratitude est ici aussi inutile que le blâme. Il est bien plus urgent de comprendre que la crise des marchés financiers, loin d’être causée par la spéculation, est plutôt, à un niveau bien plus fondamental, le fruit d’une contradiction structurelle dans le mécanisme de la reproduction capitaliste. Cette prise de conscience pourrait s’avérer essentielle pour les conflits sociaux à venir.</p>
<h4>Nouveau répit&#8230;</h4>
<p>Il n’est pas possible d’émettre un pronostic fiable quant au déroulement futur de la crise. Pour le moment, nous ne savons pas si les forces réunies des banques centrales et des gouvernements seront suffisantes pour repousser une nouvelle fois l’effondrement des marchés financiers et ses conséquences dévastatrices pour le monde entier. Si elles y parvenaient, il n’en résulterait d’ailleurs que l’inflation d’une nouvelle bulle financière. Ce serait, de plus, un camouflet pour tous ceux qui voient la solution dans la régulation de la finance – revendication désormais reprise par des gens de tous bords, y compris par d’ex-néolibéraux purs et durs dont la devise semble être : « peu importe ce que j’ai dit hier » –, car sur le plan pratique, l’intervention de l’Etat aura l’effet exactement inverse : elle se contentera de limiter les dégâts directs causés par l’éclatement de la bulle immobilière. Il est significatif que même le social-démocrate populiste Oskar Lafontaine préconise le rattrapage des banques en difficulté par le gouvernement : il sait bien que l’effondrement du système bancaire aurait des effets catastrophiques sur la société tout entière.<sup><a name="f14" href="#t14"></a>14</sup> Bien entendu, c’est en toute bonne conscience qu’il appuie cette revendication d’un meilleur contrôle des banques et des acteurs de la finance. Mais elle n’a aucun sens, car les pertes dues aux mauvaises créances d’aujourd’hui, si elles sont jamais compensées, ne pourront l’être, étant donné les circonstances, que par de futurs gains sur les marchés financiers. Que les acteurs de ces marchés soient privés ou publics, le principe demeure identique : les uns comme les autres sont soumis à la même obligation d’investir « leurs » capitaux de manière rentable, ce qui, en période de suraccumulation permanente, les perspectives de valorisation étant très limitées au sein de l’économie réelle, signifie investir quasi exclusivement dans la sphère du crédit et de la spéculation.<sup><a name="f15" href="#t15"></a>15</sup> Qu’on veuille le reconnaître ou non, ce point est démontré empiriquement. C’est pourquoi les gouvernements et les banques centrales n’auront d’autre choix que de rouvrir grand les vannes de la création monétaire. Le gouvernement américain et la Fed s’engagent d’ores et déjà dans cette voie.<sup><a name="f16" href="#t16"></a>16</sup></p>
<p>Bien sûr, l’action politique, toujours entravée par le fait qu’il lui est interdit de remettre en cause la logique fonctionnelle du capitalisme, doit se contenter d’administrer les affaires publiques sans sortir de cette logique. Toutefois, la marge de manœuvre dont dispose la politique évolue au cours de l’histoire. Elle prend une forme et des limites historiquement spécifiques qui, à leur tour, dépendent du développement aveugle de la dynamique capitaliste. A l’intérieur de ces limites, les décisions et les orientations politiques ne sont pas déterminées mais résultent de l’interaction entre plusieurs facteurs tels que les rapports de forces dans la société, les alliances internationales ou les écarts de compétitivité au sein du marché mondial ; par contre, le cadre défini par lesdites limites est hors du champ de la politique. Cela reste vrai durant l’ère fordiste qu’on a trop souvent tendance aujourd’hui à idéaliser. En dépit du degré de régulation relativement élevé à cette époque, l’action politique n’a pas davantage créé l’expansion fordiste en tant que telle qu’elle n’a pu en empêcher la fin. Mais elle fut capable, dans une certaine mesure, d’influer sur le cours interne de l’expansion et d’utiliser les possibilités restreintes qui lui étaient offertes en matière de répartition des richesses afin d’élaborer, notamment, une vaste infrastructure sociale. La période ultérieure de mondialisation d’un capitalisme en crise se présente comme le reflet inversé du fordisme : si la politique se révèle désormais incapable de donner corps, socialement parlant, aux masses de capital fictif, c’est parce que la constante inflation de la bulle du crédit et de la spéculation est un prérequis indispensable au fragile ajournement de la crise, et détermine, par conséquent, la portée et les limites de l’action politique. Celle-ci doit donc tout faire pour assurer l’existence de ce prérequis aussi longtemps que possible, ce qui, au-delà des mesures de politique monétaire, comprend également la prédation progressive des « biens publics », que l’on jette au feu de l’exploitation privée afin que la locomotive capitaliste continue à foncer encore un temps.<sup><a name="f17" href="#t17"></a>17</sup></p>
<p>En revanche, mettre un terme à la dynamique de crise du capitalisme est un objectif hors d’atteinte de la politique, dont les interventions contribuent au contraire à reproduire en permanence, à un niveau toujours plus élevé, les contradictions sous-jacentes au processus de crise. Puisque la masse de capital fictif dont il faut éviter la dévalorisation grossit de façon exponentielle (ainsi que nous le montre un simple coup d’œil à la croissance des marchés financiers), la pression sur la société et sur la majeure partie de la population, forcée de se vendre dans des conditions toujours plus précaires, augmente à chaque étape du long ajournement de la crise. Par conséquent, le coût social d’un nouveau report du grand krach ne pourra que s’avérer considérable. Primo, nous pouvons nous attendre à une forte récession qui, à l’inverse de l’actuelle « reprise », nous enverra certainement toucher le fond. Secundo, l’expansion de la masse monétaire devrait produire une accélération de l’inflation et, partant, une nouvelle contraction d’un pouvoir d’achat déjà malmené. Enfin, la prochaine vague de spéculation s’attaquera sans doute aux matières premières, à la nourriture et aux agrocarburants, et touchera donc, directement et de façon catastrophique, de vastes pans de la population mondiale. La terrible hausse des prix des denrées alimentaires ces deux dernières années peut largement être attribuée au fait que de plus en plus d’investisseurs institutionnels ont reporté leurs capitaux sur le marché à terme des marchandises. Si cette tendance se confirme, les prix exploseront inévitablement, multipliant d’autant la faim dans le monde.</p>
<p>Encore une fois, l’augmentation du volume de capital fictif ne sera pas, à proprement parler, la cause de la catastrophe, mais plutôt (comme dans le cas des privatisations) une courroie de transmission du processus de crise et de sa tendance intrinsèque à l’exclusion et à la précarisation. Nous risquons donc fort de voir le ressentiment populaire se tourner à nouveau exclusivement vers ces ennemis imaginaires que sont les « cupides » marchés financiers, et rejeter sur eux la responsabilité de toutes nos souffrances. Il est d’autant plus crucial de remettre dans le bon sens cette soi-disant « critique du capitalisme » qui prête le flanc à l’antisémitisme. Ce qui suppose, outre la nécessaire critique de l’idéologie marchande, la formulation d’une analyse correcte de la crise, permettant de réfuter la perception déformée qu’ont la plupart des gens du fonctionnement du système capitaliste. Il ne s’agit évidemment pas de préconiser que la spéculation et les marchés financiers soient exempts de toute critique ; il s’agit d’affirmer que leur expansion ne peut être comprise que comme l’un des moments essentiels de la crise du capitalisme, et que cette dernière ne conduit qu’à la totale destruction des fondements sociaux et naturels de la vie.</p>
<p>La critique doit également être dirigée contre le projet mi-nostalgique mi-populiste d’un retour aux politiques keynésiennes de croissance et de régulation. Au fond, ceux qui émettent ces propositions savent eux-mêmes pertinemment que, dans les conditions actuelles, la marge de manœuvre politique qui permettrait de les mettre en œuvre n’existe pas. Nous en avons la preuve chaque fois que la « gauche » arrive au pouvoir&#8230; et applique un programme tout opposé à ses promesses ; c’est valable aussi bien pour la coalition SPD-Die Linke à la tête de la municipalité berlinoise que pour l’ex-« coalition de centre-gauche » en Italie ou le gouvernement Lula au Brésil. Le plus insensé, c’est qu’il ne s’agit pas de la part des électeurs d’une simple question de crédulité ou du fait d’être « trompés », mais plutôt qu’en l’absence de meilleures perspectives, ils veulent croire qu’un retour à l’Etat-providence keynésien d’après-guerre est encore possible, même si, à un autre niveau de conscience, ils savent bien que ça ne se fera pas. On est ici au cœur de l’état d’esprit schizophrène qui règne en Allemagne où nous avons, d’un côté, un large soutien des revendications social-démocrates habituelles (généralisation du salaire minimum, pas de privatisation des chemins de fer, etc.) et, de l’autre, un fort capital de sympathie à l’égard du gouvernement Merkel<sup><a name="f18" href="#t18"></a>18</sup>. Là où cet état d’esprit pose problème, c’est que, dans son balancement entre souhaits irréalisables et acceptation a-critique de la logique structurelle du capitalisme, il incline dangereusement à désigner des boucs émissaires, que ce soit les fonds spéculatifs, le gouvernement américain, les multinationales ou – au bout du labyrinthe des égarements – « les Juifs ».</p>
<p>Cela a l’air d’un paradoxe mais, si vous ne voulez pas vous rendre à la « realpolitik » et à son credo des contraintes objectives, il est essentiel d’identifier précisément les limites de l’action politique dans l’actuelle période de crise du capitalisme. Non pas pour les accepter comme telles, mais pour servir de point de départ indispensable aux mouvements sociaux et aux organisations syndicales qui restent opposés à la prédation systématique de l’Etat social, à la marchandisation de tous les aspects de l’existence, à la précarité croissante, ainsi qu’au contrôle et à la répression étatiques qui les accompagnent. Si ces mouvements et organisations s’orientent vers des perspectives politiques illusoires et s’enlisent dans le bourbier de la politique partisane, il n’en sortira rien d’autre que leur neutralisation.<sup><a name="f19" href="#t19"></a>19</sup> Si, en revanche, ils se concentrent sur la tâche consistant à articuler leurs luttes par-delà les divisions dues aux intérêts catégoriels et à la pulvérisation des conditions de vie et des identités, ils pourraient parvenir à renverser la tendance à l’érosion de la solidarité qui s’est fait jour sous la pression de la crise, et à constituer une force de contestation sociale se dressant contre la politique néolibérale de démolition et d’exclusion, ramenant du même coup la défaite de la logique capitaliste dans le champ du possible.</p>
<h4>&#8230; ou crise économique mondiale ?</h4>
<p>Que les politiques visant à repousser une nouvelle fois le déclenchement de la crise échouent, et nous serons menacés par un cataclysme économique mondial d’une ampleur incalculable où se déversera tout le potentiel de destruction accumulé depuis trente ans. Il en résultera d’emblée la faillite d’une énorme quantité d’entreprises et de banques, à quoi s’ajoutera vraisemblablement une forte inflation. Il n’est pas besoin de beaucoup d’imagination pour se représenter les effets dévastateurs d’une telle stagflation<sup><a name="f20" href="#t20"></a>20</sup> géante sur les finances publiques, les systèmes de protection sociale et les conditions de vie de la grande majorité des gens. Dans une telle conjoncture, il n’est guère douteux que l’idéologie d’une gestion de crise à caractère national-populiste (que certains réclament d’ailleurs depuis longtemps, et pas seulement à droite) verra sa popularité grandir. Lorsque Jürgen Elsässer, journaliste à Neues Deutschland<sup><a name="f21" href="#t21"></a>21</sup>, appelle à un « front populaire national » contre le capital mondialisé, et plus particulièrement le capital financier (qu’il localise – ô surprise ! – principalement aux Etats-Unis), ses propos peuvent paraître aujourd’hui quelque peu excessifs. Mais ils reflètent une certaine tendance à la fermeture agressive et nationaliste des frontières, à l’autoritarisme disciplinaire en matière de politique intérieure et à la mobilisation des vieux démons antisémites. Il est pourtant évident que, ne serait-ce que pour des raisons de gestion de la crise, le caractère fortement transnational des relations économiques aujourd’hui rend un retour au large isolement des Etats-nations à peine concevable. Une désintégration de l’économie-monde en plusieurs blocs continentaux est beaucoup plus probable, et c’est d’ailleurs un scénario que, depuis quelques temps, on n’hésite plus à envisager dans les think tanks et les couloirs du pouvoir. L’effondrement prévisible du dollar américain et la perte consécutive de sa fonction de monnaie mondiale pourraient nous entraîner rapidement dans cette direction.<sup><a name="f22" href="#t22"></a>22</sup></p>
<p>Un tel scénario ne représente aucun espoir d’une authentique sortie de crise, mais seulement une forme de gestion de celle-ci. Autrement dit, si la dévalorisation brutale survenait, elle n’aurait en aucun cas le caractère d’une « crise purificatrice » grâce à laquelle, après avoir évacué la surcapacité et les créances douteuses, nous pourrions poser les bases d’une nouvelle course auto-entretenue à l’accumulation. Car nous n’aurions pas éliminé les véritables causes de la crise : le transfert de la force de travail vivante de la production directe vers le complexe social de l’économie du savoir, et le ralentissement consécutif de la création de valeur. Toute production continuerait de se voir forcée de s’aligner sur le niveau de productivité atteint grâce aux NTIC, ou mesurée à l’aune de ce niveau, tandis que la course à l’augmentation de la productivité se poursuivrait. A de bas niveaux de production de valeur, un état de suraccumulation permanente réapparaîtrait aussitôt, et avec lui la nécessité impérieuse de regonfler la bulle de capital fictif. Les contradictions structurelles propres aux étapes précédentes de la crise seraient ainsi reproduites dans des conditions socio-économiques considérablement aggravées. La vraie question est de savoir s’il est possible de développer, sur la base des résistances populaires aux effets de la crise, un mouvement d’émancipation transnational capable, à travers un programme concret, de viser une réappropriation du contexte social dépassant la logique capitaliste.</p>
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<a name="t01" href="#f01"></a> 1 A l’époque, leader du parti social-démocrate allemand (SPD). (Ndt)<br />
<a name="t02" href="#f02"></a> 2 <a href="http://jugend.mittelfranken.verdi.de">http://jugend.mittelfranken.verdi.de</a>/aktuelles/frohe_weihnachten/data/Wipo_Broschuere_Finanzkapitalismus.pdf [Le Ver.di (Vereinte Dienstleistungsgewerkschaft) est une jeune fédération syndicale allemande revendiquant plus de deux millions de membres (Ndt)]. Cf. également Lothar Galow-Bergemann, « Gegen Börsenungeziefer » [Contre la vermine qui pullule à la bourse], in Streifzüge n°42, 2008 : <a href="http://www.streifzuege.org/2008/gegen-boersenungeziefer">http://www.streifzuege.org/2008/gegen-boersenungeziefer</a>.<br />
<a name="t03" href="#f03"></a> 3 Rédigé en mai 2008, donc avant l’effondrement de l’automne suivant, et paru en allemand dans la revue Krisis : <a href="http://www.krisis.org/2008/weltmarktbeben">http://www.krisis.org/2008/weltmarktbeben</a>. (Ndt)<br />
<a name="t04" href="#f04"></a> 4 Deux catégories d’investisseurs dits « alternatifs » qui, ces dernières décennies, se sont développés aux côtés des investisseurs « institutionnels » que sont les sociétés d’assurances, fonds de pension, etc. (Ndt)<br />
<a name="t05" href="#f05"></a> 5 Cf. Norbert Trenkle, « Entsorgung nach Art des Hauses », in Streifzüge n°32, novembre 2004 : <a href="http://www.krisis.org/2005/entsorgung-nach-art-des-hauses">http://www.krisis.org/2005/entsorgung-nach-art-des-hauses</a>.<br />
<a name="t06" href="#f06"></a> 6 Cf. Elmar Altvater, Volkhard Brandes et Jochen Reiche (éd.), Handbuch 4. Inflation – Akkumulation – Krise II, 1976, qui contient de très bonnes analyses.<br />
<a name="t07" href="#f07"></a> 7 On peut trouver sous la plume de Jürgen Elsässer cette grotesque caricature de l’idée selon laquelle le renoncement à l’étalon-or aurait constitué une décision arbitraire : « En 1971, le président américain Richard Nixon annonça subrepticement la suspension de la convertibilité du dollar en or. Depuis lors, les fondations économiques du capitalisme n’ont cessé de se dégrader », in Solidarität – Sozialistische Zeitung n°57, 2007.<br />
<a name="t08" href="#f08"></a> 8 Les statistiques macro-économiques montrent clairement qu’il faut désormais, pour espérer créer des emplois, un taux de croissance du PIB beaucoup plus élevé qu’il n’était nécessaire dans les années 1970. En outre, elles donnent systématiquement une image beaucoup trop optimiste puisqu’elles additionnent les emplois sans se demander s’ils contribuent ou non à la production de valeur (l’économie, elle, se pose d’emblée la question). Pour ce qui concerne la majeure partie des services et de l’« économie du savoir », toutefois, la réponse est clairement non (cf. les articles de Samol, Lohoff et Meretz dans Krisis n°31). La croissance du secteur tertiaire ne peut donc pas compenser la tendance à la disparition progressive, sur le long terme, du travail et de la valeur.<br />
<a name="t09" href="#f09"></a> 9 Rappelons que Marx établit ce principe dès le premier chapitre du Capital : « On pourrait croire que, puisque la valeur d&#8217;une marchandise est déterminée par le quantum de travail dépensé au cours de sa production, plus un homme sera fainéant ou malhabile, plus sa marchandise aura de valeur, étant donné qu&#8217;il lui faudra d&#8217;autant plus de temps pour la fabriquer. Mais en réalité, le travail qui constitue la substance des valeurs est du travail humain identique, dépense de la même force de travail humaine. La force de travail globale de la société, qui s&#8217;expose dans les valeurs du monde des marchandises, est prise ici pour une seule et même force de travail humaine, bien qu&#8217;elle soit constituée d&#8217;innombrables forces de travail individuelles. [...] Après l&#8217;introduction du métier à tisser à vapeur, en Angleterre, il ne fallait plus peut-être que la moitié du travail qu&#8217;il fallait auparavant pour transformer une quantité de fil donnée en tissu. En fait, le tisserand anglais avait toujours besoin du même temps de travail qu&#8217;avant pour effectuer cette transformation, mais le produit de son heure de travail individuelle ne représentait plus désormais qu&#8217;une demi-heure de travail social et tombait du même coup à la moitié de sa valeur antérieure », PUF, 1993, pp. 43-44.<br />
<a name="t10" href="#f10"></a>10 Cf. Norbert Trenkle, « Es rettet euch kein Billiglohn », in Kurz, Lohoff, Trenkle (éd.), Feierabend ! Elf Attacken gegen die Arbeit, 1999.<br />
<a name="t11" href="#f11"></a>11 Déficit budgétaire doublé d’un déficit de la balance des paiements. (Ndt)<br />
<a name="t12" href="#f12"></a>12 Note de l’auteur en décembre 2008 : Ce diagnostic a été établi en mai 2008, lorsque le dollar était en forte baisse face à l’euro. En septembre-octobre, il avait retrouvé son niveau antérieur, principalement pour des raisons techniques. Aujourd’hui (fin 2008), nous assistons à une nouvelle baisse spectaculaire.<br />
<a name="t13" href="#f13"></a>13 Elmar Altvater écrit ainsi : « Les Américains ont accès à un haut niveau de consommation, l’american way of life, bien qu’ils soient terriblement endettés. [...] Toutefois, cela exige, d’une part, de forts taux d’épargne dans les autres régions du monde, permettant aux Etats-Unis et à leurs citoyens de se la couler douce ; d’autre part, les marchés financiers doivent fonctionner de telle manière que l’épargne du monde entier soit aspirée par les USA », Das Ende des Kapitalismus – so wie wir ihn kennen, 2005.<br />
<a name="t14" href="#f14"></a>14 Lafontaine [président du SPD de 1995 à 1999, puis membre fondateur et co-président de Die Linke, l’équivalent allemand du Parti de Gauche (Ndt)] a ironiquement proposé à Josef Ackermann [richissime homme d’affaires, président de la Deutsche Bank, membre du groupe Bilderberg, membre fondateur du Forum économique mondial, etc. (Ndt)] d’adhérer à Die Linke, suite à l’intervention d’Ackermann pour sauver le système bancaire affecté par la crise (Netzeitung, 20 mars 2008). D’où il ressort seulement que, lorsqu’il s’agit de gérer la crise, toutes les sensibilités politiques chantent à l’unisson.<br />
<a name="t15" href="#f15"></a>15 Ainsi, il est également absurde de reprocher aux banques leurs pertes résultant de la spéculation immobilière. Elles n’ont fait que ce que tout le monde attendait d’elles en période de hausse : investir « leur » argent de la façon la plus profitable. Si elles ne l’avaient pas fait, ces mêmes « experts » qui aujourd’hui crient au scandale en raison des lourdes pertes auraient alors sans doute critiqué leurs « précautions excessives ».<br />
<a name="t16" href="#f16"></a>16 Note de l’auteur en décembre 2008 : Ce pronostic de mai 2008 s’est vu entièrement confirmer par les gigantesques programmes de sauvetage des marchés financiers mis en branle, que ce soit aux Etats-Unis, en Europe ou ailleurs. En même temps, il est possible qu’ils aient atténué l’impact de la crise sur l’économie réelle.<br />
<a name="t17" href="#f17"></a>17 Pour une analyse de ce mécanisme, cf. Ernst Lohoff, « Out of Area – Out of Control », Streifzüge n°31 et 32, 2004 : <a href="http://www.streifzuege.org/2004/out-of-area-out-of-control-1-teil">http://www.streifzuege.org/2004/out-of-area-out-of-control-1-teil</a> et <a href="http://www.streifzuege.org/2004/out-of-area-out-of-control-2-teil">http://www.streifzuege.org/2004/out-of-area-out-of-control-2-teil-2</a> (en allemand).<br />
<a name="t18" href="#f18"></a>18 Gouvernement reposant sur une coalition CDU/CSU, c’est-à-dire de droite. (Ndt)<br />
<a name="t19" href="#f19"></a>19 Ainsi, par exemple, de larges sections du mouvement altermondialiste et des forums sociaux italiens ont accepté de rejoindre Rifondazione Comunista, ce qui les a obligées, ne serait-ce qu’indirectement, à soutenir le gouvernement Prodi. Cela leur a coûté une grande part de leur capacité de mobilisation et elles se retrouvent à présent dans une impasse politique&#8230;<br />
<a name="t20" href="#f20"></a>20 Stagnation de l’activité et de la production, accompagnée d’une hausse des prix. (Ndt)<br />
<a name="t21" href="#f21"></a>21 Quotidien de gauche, proche de Die Linke. (Ndt)<br />
<a name="t22" href="#f22"></a>22 Dans les milieux d’affaires, on évoque même très sérieusement un retour à l’étalon-or, ce qui conduirait à la totale dévaluation des créances en dollars accumulées durant des décennies : « Si le vent tourne et que personne ne veut plus d’un dollar faible, les États-Unis pourraient trancher en adossant leur monnaie à la réserve d’or de Fort Knox. Le reste du monde, qui a financé la dette américaine en achetant les bons du trésor US, retient son souffle. » (Wirtschaftswoche, 18 février 2008).</p>
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		<title>Les «psychopathes» arrivent</title>
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		<pubDate>Mon, 01 Aug 2011 11:08:19 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Juli</dc:creator>
				<category><![CDATA[Subjektkritik]]></category>
		<category><![CDATA[Français]]></category>
		<category><![CDATA[Götz Eisenberg]]></category>

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		<description><![CDATA[Un adieu à «l’ère du narcissisme» Götz Eisenberg En 2013, l’association américaine de psychiatrie publiera la 5ème édition de son manuel de diagnostic (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders) qui existe depuis 1952. Ce manuel a pour vocation de définir des critères universels pour décider à partir de quel moment un être humain doit [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<h3>Un adieu à «l’ère du narcissisme»</h3>
<p><em>Götz Eisenberg</em></p>
<p>En 2013, l’association américaine de psychiatrie publiera la 5ème édition de son manuel de diagnostic (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders) qui existe depuis 1952. Ce manuel a pour vocation de définir des critères universels pour décider à partir de quel moment un être humain doit être déclaré malade au niveau psychiatrique. La nouvelle publication à venir a déjà déclenché de vives polémiques.<span id="more-4790"></span></p>
<p>Ce manuel tente de fournir une approche objective aux problèmes psychiques, basée uniquement sur les symptômes, et de les imposer de manière universelle. L’objectif est d’assurer que quand on pose par exemple le diagnostic de «dépression» ou de «schizophrénie» on parle partout de la même chose.<br />
La nouvelle édition vise à faire le ménage dans la rubrique des troubles de la personnalité. Sur les onze maladies reconnues actuellement, deux seulement sont diagnostiquées régulièrement: le «trouble de la personnalité <em>borderline</em>» et le «trouble de la personnalité antisociale». Quelle humiliation pour les narcissiques. Bientôt ils n’auront plus d’existence, ou en tout cas pas dans leur forme pure!<br />
Le fait que le «trouble de la personnalité narcissique» soit retiré de la circulation peut être interprété comme le fait que les symptômes attribués à cette maladie sont devenus partie prenante de la normalité. Ce trouble de base n’a plus valeur de maladie dans notre société, il reflète plutôt son caractère social. A chaque degré de développement social correspond un caractère social dominant. La structure identitaire de l’homme est synchrone avec celle de la société environnante. Le personnage principal du roman d’Heinrich Mann Le Sujet de l’Empereur<sup><a name="sdfootnote1anc" href="#sdfootnote1sym"><sup>1</sup></a></sup>, avec sa soumission inconditionnelle, son penchant compulsif à faire des économies et à tout conserver, reflète tout à fait la phase historique durant laquelle le capitalisme en Allemagne prenait son essor sous la forme d’un Etat autoritaire et semi-féodal. Parallèlement, on voyait déjà, dans certaines subcultures marginales, culturelles et artistiques, émerger la prochaine étape de développement. Au début, ses attributs étaient stigmatisés et analysés comme des signes de dégénérescence et de maladie. C’est ainsi qu’avaient été traités les milieux dadaïstes et surréalistes, avec les dandys et les bohèmes, qui cultivaient certains traits narcissiques et qui anticipaient dans nombre de domaines l’hédonisme consumériste. Pour le bourgeois, les bohémiens et les artistes étaient des «<em>dandys vaniteux</em>» de la «<em>lie</em>» dont il fallait se débarrasser, ce qu’ils finiront par faire. Dans les fameuses années vingt, on voyait déjà pointer à l’horizon le changement psycho-historique qui nous entraînerait dans l’ère du narcissisme. Par la suite, le fascisme a amené une régression collective vers le caractère social traditionnel, avec ses idéaux d’ordre et de pureté, et a ainsi enterré provisoirement tout autre développement. Il a fallu quelques décennies pour que les tendances des années vingt se manifestent de nouveau, importées des Etats-Unis.</p>
<h4>La révolte de 1968</h4>
<p>Lors de la transition vers l’ère consumériste, les comportements bohèmes sortent de leur ghetto subculturel et se massifient. Une bonne partie de la dynamique de la révolte de 1968 provient de la friction entre deux formes différentes du caractère social ou des «classes psychiques»<sup><a name="sdfootnote2anc" href="#sdfootnote2sym"><sup>2</sup></a></sup>. Après coup, la révolte apparaît comme étant également une nouvelle étape dans l’implémentation du développement capitaliste. On pourrait dire, pour paraphraser Hegel, que l’esprit du capitalisme s’est servi de ses opposants pour faire retour à soi et rejoindre son concept. Des gens tels que Rainer Langhans<sup><a name="sdfootnote3anc" href="#sdfootnote3sym"><sup>3</sup></a></sup> ont rendu de grands services à la modernité, et il est donc logique de le retrouver aujourd’hui dans un jeu de télé réalité, «Le camp de la jungle» (héritier du Loft), produit par la chaîne RTL. Le fait de «s’éclater» et de soigner son look hippie n’a représenté une rébellion qu’à l’époque où l’Allemagne Fédérale était fondamentalement postfasciste, coercitive et «petite-bourgeoise». L’époque où porter les cheveux longs suscitait chez les bourgeois et les beaufs une pulsion d’anéantissement est révolue. Le développement psychique et culturel possède sa propre structure temporelle et a toujours un temps de retard par rapport aux changements économiques et techniques. De temps en temps, il faut une révolte militante pour réformer des sub-systèmes anachroniques et les rendre contemporains.</p>
<p>Nous pouvons assister actuellement à la décomposition du sujet introverti traditionnel et à la transition vers «l’homme flexible» qui correspond aux impératifs modifiés d’une nouvelle phase du développement capitaliste. Ses attributs sont identiques au catalogue des symptômes de l’ancien trouble de la personnalité narcissique, qui n’est donc plus considéré comme une maladie. Une partie de ses symptômes qui ne sont pas compatibles avec la nouvelle normalité sont transférés vers d’autres troubles: le narcissisme a désormais droit de cité, sauf dans sa forme maladive ou «<em>borderline</em>».</p>
<p>Mais on voit déjà les prémices de nouveaux changements psycho-historiques. Les années que nous venons de traverser, marquées par le néolibéralisme, ont rendu les gens indifférents, leur vie intérieure s’est transformée en un grand glacier de sentiments congelés. Les gens ne peuvent pas faire autrement que de transmettre cette froideur à leur environnement. Il y a des différences non négligeables selon qu’on a grandi et que l’on vit dans une société qui valorise la solidarité avec les faibles et ceux qui sont moins compétitifs, ou bien qu’on vit dans une société où ces gens sont abandonnés dans la misère et stigmatisés en tant que loosers. Que l’expression «<em>espèce de victime</em>» soit devenue la pire insulte que des jeunes se lancent à la tête en dit long sur l’image pervertie qu’ils se font de l’humanité, marquée depuis quelques années par le culte du gagnant. On le voit par exemple chez des sportifs qui chantent à tue-tête devant les caméras après un match victorieux: <em>«Regardez à quoi ressemblent des gagnants – hohéhohéhohé</em>». (…) Sans doute aussi parce qu’elle a l’air de sortir du dernier soap opera, la gardienne de but de l’équipe de foot américaine, Hope Solo, incarne ce culte du gagnant. Dans une interview avant la finale du dernier championnat du monde, elle déclarait: «<em>Nous savons que nous allons gagner. C’est notre mentalité.</em>» Qu’elle se soit trompée n’est qu’un faible réconfort.</p>
<h4>Le marché comme vie intérieure</h4>
<p>Les attitudes et les comportements qui sont dictés par le marché et qui sont indispensables pour réussir au niveau économique ont aujourd’hui pénétré la vie quotidienne jusque dans ses  derniers recoins. Le manque d’égard généralisé, l’individualisme poussé jusqu’à la manie égocentrique, le cynisme et l’indifférence caractérisent aujourd’hui les rapports entre les humains. C’est ainsi que «l’ère du narcissisme» porte déjà en son sein le prochain niveau de développement psycho-historique. Le marché, l’économie et la pédagogie dictent une idée de la vie intérieure humaine qui doit être flexible et interchangeable, analogue à ce qu’on stigmatise encore aujourd’hui comme «psychopathe», et qu’on retrouve chez les détenus, en prison ou dans des institutions médico-légales. Le terme de psychopathe n’est pas utilisé ici dans son acception populaire, définissant une personnalité perturbée, imprévisible et violente, mais comme l’ont défini les psychiatres américain et canadien Cleckley et Hare pour qui les caractéristiques  d’une personnalité «psychopathique» sont l’incapacité à ressentir de l’empathie, le fait d’être beau parleur, charmeuse, sûre d’elle, à l’aise dans les situations sociales, froide quand elle est sous pression. C’est-à-dire précisément les attributs qui caractérisent les flambeurs et les gourous de la nouvelle économie et du monde de la finance qui continuent à nous pousser vers le précipice.<br />
En 2007, Paul Babiak et Robert Hare ont publié un livre, «Esclavagistes ou managers», dans lequel ils mettent en garde les managers et le monde de la finance. Si des «psychopathes» devaient occuper des postes de direction, leur goût du risque et leur absence totale de scrupules pourraient s’avérer désastreux à long terme. De nos jours, la psychologie qui vend son savoir au plus offrant cherche à expliquer les dysfonctionnements du système par ceux des  individus plutôt que par la structure de l’économie capitaliste. La psychologie officielle est aveugle en ce qui concerne la société et tente, comme le dit Peter Brückner, «<em>de décrire les astres à travers un ciel partiellement voilé</em>». Elle ne reconnaît pas que les phénomènes critiqués sont un effet secondaire d’une nouvelle ère du capitalisme qui a commencé dans les années 1990 et qui ne connaît plus comme critère que la cotation boursière. Le monde de l’argent, déchaîné et sans scrupules, est devenu générateur de «psychopathes», il les attire comme un aimant et les multiplie.<br />
Une carrière de psychopathe naît d’un côté de la famille, en tant qu’association utilitariste de sujets-marchandises, et de l’autre du monde virtuel des jeux vidéo. Jouer à l’excès aux jeux vidéo, fondamentalement antisociaux, participe à la production de «psychopathes fonctionnels» et forme les générations à venir à la vie dans un monde capitaliste. On assiste actuellement à la formation d’une nouvelle structure enfantine qu’on pourrait appeler une objet-socialisation<sup><a name="sdfootnote4anc" href="#sdfootnote4sym"><sup>4</sup></a></sup>. Dans une forme d’abandon d’enfant postmoderne, on les laisse dès leur plus jeune âge devant des appareils électroniques et techniques chargés de leur socialisation. Même si les parents modernes souhaitent que leurs enfants soient sages, ils ne sont pas prêts pour autant à consentir l’effort personnel et le temps nécessaire. Le travail éducatif astreignant est laissé aux enseignants et à la «Ritalin», ce médicament miracle censé «assagir» les enfants. Il fait partie de la famille des amphétamines et il est de plus en plus prescrit à des enfants comme s’il s’agissait d’un simple complément nutritionnel. C’est avec de la Ritalin et d’autres psychotropes qu’on veut rendre les enfants aptes à supporter les rapports de concurrence auxquels on les confronte dès leur plus jeune âge. Le marché, omniprésent et déifié par tout le monde, pénètre jusque dans les écoles, caractérisées par la concurrence, la solitude, l’hostilité entre les enfants et le harcèlement moral. La conséquence risque d’être que la concurrence du darwinisme social, le manque d’éducation, la froideur et l’indifférence construisent chez les enfants une insensibilité psychique, une absence d’empathie et un manque de scrupules. Même si c’est encore le narcissisme qui domine aujourd’hui, c’est aux psychopathes qu’appartient l’avenir.</p>
<h4>L’homme flexible</h4>
<p>La seule chose dont on peut être sûr aujourd’hui, ce sont les catastrophes vers lesquelles nous fonçons. Toute alternative dépendra de l’action humaine. La société actuelle porte encore en elle les possibilités de quelque chose de meilleur, mais pour réaliser ces possibilités, on ne peut se fier ni à une tendance qui serait propre à l’histoire ni à un quelconque sujet collectif. C’est à nous, les êtres humains d’aujourd’hui, d’arrêter la folie de l’économie déchaînée et de reprendre le contrôle. Une des priorités d’une société débarrassée de la tyrannie de l’économie serait d’inventer et de créer de nouveaux espaces, stables dans le temps et la durée, et avec une présence éducative humaine, qui permettraient aux enfants de réussir leur naissance psychique et de se développer en tant qu’humains dans une société humaine. Une société dans laquelle l’intégration sociale et les rapports entre les personnes seraient basés sur des formes de coopération solidaire, et non pas sur une socialisation asociale à travers l’argent et le marché, produira d’autres structures psychiques et d’autres formes de médiation de la question psychique et sociale que nous ne pouvons actuellement pas formuler avec des concepts. On peut seulement avancer que l’existence individuelle devra avoir un rapport prononcé avec la communauté dans laquelle l’individu doit retrouver une vraie solidarité. Pour le dire avec les mots du manifeste du parti communiste, une société dans laquelle «<em>le libre développement de chacun est la condition du libre développement pour tous</em>».<br />
La production de l’humain serait au centre d’une «économie du bonheur» (Bourdieu) qui permettrait aux gens de s’épanouir, de découvrir et de faire naître les possibilités que la société de classes a jusqu’à présent entravées. Mais rappelons-nous l’avertissement formulé par la théorie critique qui met en garde contre la volonté de définir trop exactement l’émancipation, et terminons donc ici par une définition négative: l’homme moderne n’est limité par rien, attaché à rien, il est sans tradition, sans scrupules, régi par l’opportunisme, à la recherche permanente de la fructification de ses avantages personnels et de la croissance de la cotation en bourse de son propre ego. Cet «homme flexible» ne représentera certainement pas l’idéal d’une humanité libérée.</p>
<p>(Traduction : Paul Braun)</p>
<p><a name="t01" href="#f01">01</a> En allemand Der Untertan, roman écrit deux mois avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale. NDLT<br />
<a name="t02" href="#f02">02</a> Concept forgé par Lloyd deMause, né en 1931 à Detroit, Michigan, qui est un penseur social américain connu pour ses travaux en psycho-histoire. C’est le fondateur du Journal de Psycho-histoire. NDLT<br />
<a name="t03" href="#f03">03</a> Auteur et cinéaste allemand, né en 1940, connu surtout comme l’un des principaux protagonistes du mouvement communautaire politique à Berlin en 1967/68. NDLT<br />
<a name="t04" href="#f04">04</a> Concept développé par Günther Anders selon lequel l’homme n’est plus le sujet de l’Histoire, qu’il a été remplacé par les objets.</p>
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		<title>La « crise financière » est une crise du mode de production capitaliste</title>
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		<pubDate>Sun, 20 Jun 2010 20:57:38 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Achim</dc:creator>
				<category><![CDATA[Krisentheorie und Krisenanalyse]]></category>
		<category><![CDATA[Ohne thematische Zuordnung]]></category>
		<category><![CDATA[Finanzkrise]]></category>
		<category><![CDATA[Français]]></category>
		<category><![CDATA[Norbert Trenkle]]></category>

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		<description><![CDATA[Thèses de Norbert Trenkle Deutsche Version &#8211; Versione italiana 1. Les causes de la crise économique actuelle ne sont pas à rechercher du côté de la spéculation ni de l’endettement. On peut par contre constater que l’expansion gigantesque des marchés financiers est l’expression d’une crise profonde du travail et de la valorisation du capital dont [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<h3>Thèses de Norbert Trenkle</h3>
<p><a href="http://www.krisis.org/2010/die-finanzkrise-ist-eine-krise-der-kapitalistischen-produktionsweise"><strong>Deutsche Version</strong></a><strong> &#8211; </strong><a href="http://www.krisis.org/2010/die-finanzkrise-ist-eine-krise-der-kapitalistischen-produktionsweise"><strong><a href="http://www.krisis.org/2010/la-crisi-financiara-e-una-crisi-del-modo-di-produzione-capitalistico">Versione italiana</a></strong></a></p>
<p>1.<br />
Les causes de la crise économique actuelle ne sont pas à rechercher du côté de la spéculation ni de l’endettement. On peut par contre constater que l’expansion gigantesque des marchés financiers est l’expression d’une crise profonde du travail et de la valorisation du capital dont l’origine remonte à au moins trente ans.<span id="more-4259"></span></p>
<p>2.<br />
Depuis le krach sur les marchés financiers en 2008, c’est devenu en quelque sorte un sport populaire que de reprocher aux « spéculateurs » et aux « banquiers » leur « ivresse du profit » et leur « rapacité ». Mais, en fait, la recherche du profit toujours plus grand représente bel et bien le moteur de base de l’ensemble du mode de production capitaliste. Il fonctionne selon le principe de « faire avec de l’argent plus d’argent » (A-M-A’). On appelle cela la valorisation du capital. La production de marchandises et la dépense de force de travail ne sont, dans le système de production de marchandises, qu’un moyen pour arriver à ce but. Du point de vue de la valorisation du capital, il est complètement égal de savoir ce qui est produit (p. ex. des bombes à fragmentation ou de la sauce tomate), comment quelque chose est produit (intensification permanente du travail, précarisation, travail des enfants) et aussi quelles en sont les conséquences (destruction des ressources naturelles de la vie).</p>
<p>3.<br />
La logique de valorisation capitaliste porte en elle une contradiction interne et fondamentale qui ne peut pas être résolue. D’un côté, il faut qu’il y ait toujours plus de force de travail dépensée dans la production de marchandises afin de garantir la valorisation du capital ; la multiplication de l’argent, devenue une fin en soi, par le moyen de la dépense de force de travail, est abstraite et quantitative, et ne connaît pas en elle-même de limite logique. De l’autre côté, la concurrence omniprésente oblige à augmenter en permanence la productivité par la « rationalisation » de la production. Cela veut dire qu’il faut produire toujours plus de marchandises par unité de temps, c’est-à-dire réduire le temps de travail nécessaire jusqu’à rendre la force de travail « superflue ».</p>
<p>4.<br />
La potentialité de crise fondamentale que comporte cette contradiction pouvait, jusque dans les années 1970, être différée en permanence par une accélération du rythme de la croissance. Par l’extension de la valorisation du capital à toute la planète et à de nouvelles branches de production, la demande absolue en main-d’œuvre fut augmentée et ainsi l’effet de rationalisation contrecarré. Mais la « troisième révolution industrielle » (sur la base des télécommunications) a rendu inefficace ce mécanisme de compensation. Elle a entraîné une disparition massive de l’emploi dans toutes les branches de production. Malgré l’expansion et la globalisation de la production, toujours plus de gens sont devenus « superflus » du point de vue de la valorisation capitaliste. C’est ainsi que s’est développé un processus de crise fondamentale qui mine le mode de vie et de production capitaliste.</p>
<p>5.<br />
Mais qu’est-ce que le gonflement des marchés financiers a à voir avec tout cela ? La crise de la valorisation du capital veut d’abord dire que le capital trouve toujours plus difficilement moyen de s’investir dans « l’économie réelle ». C&#8217;est pour cela que le capital se rabat sur les marchés financiers et entraîne un gonflement du « capital fictif » (spéculation et crédit). C’est exactement ce qui s’est passé depuis le début des années 1980. Ce déplacement vers les marchés financiers ne représente rien d’autre qu’une forme de mise en sursis de la crise. Le capital en excédent avait trouvé une nouvelle possibilité de placement (« fictive »), échappant ainsi à la menace de la dévalorisation. En même temps, l’expansion du système de crédit et de spéculation a créé plus de pouvoir d’achat, induisant pour sa part un élargissement de la production (p. ex. le boom de l’industrialisation en Chine).</p>
<p>6.<br />
Le prix à payer pour cet ajournement de la crise est une accumulation toujours plus grande de son potentiel de destruction et une dépendance extrême envers les marchés financiers. « L’accumulation » fictive de capital doit se poursuivre inlassablement. Quand une bulle explose, les gouvernements et les banques centrales n’ont d’autre choix que de sauver les banques et les investisseurs et d’injecter massivement des liquidités non couvertes dans les marchés afin de recréer de nouvelles bulles. Les dirigeants politiques de tous bords se font donc des illusions quand ils réclament une limitation rigoureuse de la spéculation. Même si des mesures ponctuelles de régulation sont éventuellement possibles, on peut dire de manière générale que le système reposant sur la spéculation et le crédit doit perdurer parce que le système capitaliste ne peut continuer sur cette seule « base ». Ce n’est pas un hasard non plus si la « realpolitik » a procédé exactement selon ce schéma en essayant de remettre en branle la dynamique des marchés financiers.</p>
<p>7.<br />
La crise actuelle représente un tournant qualitatif car le krach n’a pu être rattrapé qu’au moyen d’une expansion massive de l’endettement étatique. C’est pour cela que maintenant la crise frappe la société sous la forme d&#8217;une crise budgétaire (« programmes d’austérité »). Mais quand aujourd’hui on nous dit qu’il faut faire des économies parce que « nous vivons au-dessus de nos moyens », on présente les choses à l’envers. Si avec moins de travail on peut créer toujours plus de richesses matérielles, cela ouvre en principe la possibilité d’une vie meilleure pour toute l’humanité. Mais le fait de rester soumis aux rapports capitalistes mène à une diminution de la production de valeur. C’est de là, et uniquement de là, que provient « l’impératif de faire des économies » pour une société régie par la dite production de valeur. L’endettement gigantesque est également l’expression de ce que le potentiel productif créé par le capitalisme fait exploser sa propre logique et que la production de richesses sous le capitalisme ne peut être maintenue que par la violence. La société doit se libérer de cette forme de production de richesses si elle ne veut pas être entraînée dans l’abîme avec elle.</p>
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		<title>Crash course</title>
		<link>http://www.krisis.org/2009/crash-course-2</link>
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		<pubDate>Thu, 05 Feb 2009 15:29:12 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Achim</dc:creator>
				<category><![CDATA[Antisemitismus und Rassismus]]></category>
		<category><![CDATA[Krisentheorie und Krisenanalyse]]></category>
		<category><![CDATA[Tagesgeschehen]]></category>
		<category><![CDATA[Finanzkrise]]></category>
		<category><![CDATA[Français]]></category>

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		<description><![CDATA[Crash course1 Deutsche Version &#8212; English version &#8212; Versión española &#8212; Nederlandse versie &#8212; Versione italiana &#8212; българска версия Une nouvelle version de la légende du «coup de poignard dans le dos»2 circule: «notre» économie aurait été la victime de l&#8217;avidité sans borne d&#8217;une poignée de banquiers et de spéculateurs. Gavés d&#8217;argent bon marché par [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Crash course</strong><sup><a name="sdfootnote1anc" href="#sdfootnote1sym"><sup>1</sup></a></sup></p>
<p><a href="http://www.krisis.org/2008/crashkurs-flugblatt-zur-finanzkrise">Deutsche Version</a> &#8212; <a href="http://www.krisis.org/2008/crash-course">English version</a> &#8212; <a href="http://www.krisis.org/2009/crash">Versión española</a> &#8212; <a href="http://www.krisis.org/2008/crashcursus">Nederlandse versie</a> &#8212; <a href="http://www.krisis.org/2008/crashkurs-appunti-sulla-crisi-finanziaria">Versione italiana</a> &#8212; <a href="http://www.krisis.org/2008/2907">българска версия</a></p>
<p>Une nouvelle version de la légende du «coup de poignard dans le dos»<sup><a name="sdfootnote2anc" href="#sdfootnote2sym"><sup>2</sup></a></sup> circule: <span id="more-3248"></span>«notre» économie aurait été la victime de l&#8217;avidité sans borne d&#8217;une poignée de banquiers et de spéculateurs. Gavés d&#8217;argent bon marché par la Banque Centrale Américaine et soutenus par des hommes politiques irresponsables, ils auraient mené le monde au bord du gouffre tandis que les «honnêtes gens» seraient les dindons de la farce, comme toujours.</p>
<p>Rien n&#8217;est objectivement aussi faux et idéologiquement dangereux que ce tableau reproduit à l&#8217;envi dans l&#8217;opinion publique. C&#8217;est tout le contraire. Ce n&#8217;est pas l&#8217;essor énorme des marchés financiers qui cause la détresse actuelle. Il n&#8217;était lui-même pas une cause mais une conséquence, une manoeuvre d&#8217;évitement visant à esquiver la bien réelle crise sous-jacente à laquelle la société capitaliste était contrainte de se confronter depuis les années 1970.</p>
<p>C&#8217;était la fin du boom d&#8217;après-guerre, et de la longue période de croissance économique rendue possible par la généralisation des modes de production industriels et leur expansion dans de nouveaux secteurs tels que la production automobile. Dans les années 1950 et 60, la production de masse de marchandises exigeait une quantité considérable de main-d&#8217;oeuvre supplémentaire &#8216; une main-d&#8217;oeuvre devenant ainsi capable d&#8217;attirer les salaires et les moyens de subsistance nécessaires pour continuer à consommer en masse ces marchandises. Depuis, la rationalisation généralisée des principaux secteurs de production, tournés vers le marché mondial, a substitué l&#8217;automatisation à la main-d&#8217;oeuvre. Elle a ainsi détruit les bases de ce mécanisme «fordiste» et avec lui, la possibilité d&#8217;un renouvellement de la croissance portée par l&#8217;économie réelle. La crise capitaliste, dans sa forme classique, a laissé la place à une crise encore plus fondamentale dans laquelle c&#8217;est la viabilité-même du travail qui prend le dessus.</p>
<h4>L&#8217;être humain «superflu»</h4>
<p>L&#8217;absurdité totale du mode de production capitaliste est mise en évidence par la contradiction entre l&#8217;immense bond en avant dans la productivité suscité par la «révolution microélectronique» et le fait que ce «progrès» est très loin d&#8217;avoir entraîné une amélioration pour tous du niveau et de la qualité de la vie. Bien au contraire, le travail a été intensifié, sa cadence accélérée et la pression du rendement encore accrue. Partout dans le monde, des personnes  toujours plus nombreuses doivent vendre leur force de travail aux pires conditions. De toute façon, à l&#8217;aune du niveau de productivité en vigueur, leur force de travail sera systématiquement dévalorisée.</p>
<p>Mais c&#8217;est aussi une contradiction du capitalisme qu&#8217;en devenant «trop productif», il sape ses propres fondations. Car une société fondée sur l&#8217;exploitation de la force de travail humaine touche à ses limites structurelles, quand de plus en plus, elle rend cette force de travail superflue. Depuis plus de trente ans, la dynamique de l&#8217;économie mondiale est entretenue grâce à l&#8217;envolée toujours croissante de la spéculation et du crédit (ce que Marx appelle le «capital fictif»). Si le capital est détourné vers les marchés financiers, c&#8217;est que l&#8217;économie réelle n&#8217;offre plus de possibilité suffisante d&#8217;investissement. Pour couvrir leur budget, les Etats se sont endettés et de plus en plus de gens ont financé leur consommation, directement ou indirectement, par l&#8217;emprunt. Ainsi, la sphère financière est devenue le secteur sur lequel s&#8217;appuie le marché mondial et le moteur de la croissance capitaliste. La «bonne» économie réelle n&#8217;a donc pas été soumise par la «mauvaise» sphère financière, au contraire, elle ne pouvait plus briller que comme son accessoire. Tant le «miracle économique chinois» que «l&#8217;Allemagne, championne du monde d&#8217;exportation» auraient été impossibles sans l&#8217;existence au niveau mondial de l&#8217;énorme circuit d&#8217;endettement, avec les Etats-Unis comme figure centrale.</p>
<h4>Etat d&#8217;urgence et stagflation</h4>
<p>Aujourd&#8217;hui, ces méthodes pour retarder un effondrement éventuel ont atteint leurs limites. Mais il n&#8217;y a vraiment pas de quoi  pavoiser. Les conséquences seront extrêmement dramatiques. Car l&#8217;interaction entre la crise économique et la dévalorisation, dont le potentiel s&#8217;est accumulé ces dernières trente années, explose aujourd&#8217;hui dans toute sa puissance. Et la politique peut tout au plus influer sur le rythme et aménager le cours de ce processus. Fondamentalement, elle ne peut pas l&#8217;arrêter. Soit les centaines de milliards des «plans de sauvetage» partiront en fumée et la crise se répercutera sur «l&#8217;économie réelle», avec des conséquences catastrophiques, soit ils parviendront à arrêter encore une fois ce «train fou»,  provoquant une augmentation exorbitante de l&#8217;endettement des Etats, avant un nouvel effondrement, encore plus massif. Le retour de la «stagflation» &#8216; inflation galopante combinée à une récession  simultanée &#8216; pointe déjà à l&#8217;horizon, et à un niveau bien plus élevé que dans les années 1970.</p>
<p>Les dernières décennies ont déjà vu une pression massive de réduction des salaires, des conditions de travail toujours plus précarisées, et la privatisation de larges pans du secteur public. La crise actuelle signifie qu&#8217;à un degré encore jamais imaginé, une part toujours croissante de l&#8217;humanité sera désormais considérée tout simplement comme «superflue». Le «nouveau rôle de l&#8217;Etat», mantra tant invoqué, n&#8217;a pas la moindre chance de recréer le «capitalisme providence» des années 1960, avec son plein emploi et sa hausse continue du niveau de vie. Ce qu&#8217;il augure plutôt, c&#8217;est la gestion de politiques d&#8217;exclusion sociale, racistes et nationalistes. Le retour de la «régulation» et du «capitalisme d&#8217;Etat» n&#8217;est concevable que sous la forme d&#8217;une gestion de crise, autoritaire et répressive.</p>
<h4>Le monde est trop riche pour le capitalisme</h4>
<p>La crise financière actuelle marque un tournant dans l&#8217;histoire du «capital fictif»: la crise sous-jacente du capitalisme, qui se dessinait déjà dans les années 1970, atteint un nouveau degré. Ce à quoi nous assistons n&#8217;est pas seulement la crise du «système anglo-saxon», branche particulière du «néolibéralisme», comme il est dit partout en faisant appel à un ressentiment antiaméricain aux connotations antisémites indubitables. Ce qui est aujourd&#8217;hui manifeste, au contraire, c&#8217;est que le monde est depuis longtemps trop riche pour la mesquinerie du mode de production capitaliste; que la société est vouée à se désintégrer, à se barbariser et à s&#8217;enfoncer dans la misère, la violence et l&#8217;irrationalisme, si on ne réussit pas à en venir à bout.</p>
<p>Ce ne sont pas les «spéculateurs» ou les marchés financiers qui sont le problème, mais l&#8217;absurdité totale d&#8217;une société pour laquelle la richesse est seulement le sous-produit d&#8217;une valorisation réussie, réelle ou fictive, du capital. Un retour à un capitalisme apparemment solide, fondé sur la mobilisation des immenses armées du travail, n&#8217;est ni possible ni désirable.</p>
<p>Chaque sacrifice exigé de nous pour perpétuer la dynamique (auto)destructive de ce mode de vie et de production absurde, est une moquerie obscène vis-à-vis de la qualité de vie qui est depuis longtemps possible dans une société débarrassée de la production marchande, de l&#8217;argent et de l&#8217;Etat. Avec la crise actuelle, c&#8217;est la question du système lui-même qui est finalement posée.</p>
<p>Il serait temps d&#8217;y répondre.</p>
<h4>Groupe Krisis   http://www.krisis.org</h4>
<p><a name="sdfootnote1sym" href="#sdfootnote1anc"> 1</a> Jeu de mots: signifie formation accélérée et évolution du crash<br />
<a name="sdfootnote2sym" href="#sdfootnote2anc"> 2</a> La «légende du coup de poignard dans le dos» est une idée répandue en Allemagne dès novembre 1918 et entretenue pendant toute la république de Weimar selon laquelle l&#8217;armée allemande n&#8217;avait pas été vaincue sur le champ de bataille, mais qu&#8217;elle avait été trahie par les milieux de gauche, abattue par un «coup de poignard dans le dos» asséné par la révolution de novembre 1918. Cette légende, qui expliquait la défaite a été largement propagée par les milieux d&#8217;extrême droite &#8216; note tirée de Wikipédia</p>
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		<title>Arbeit macht nicht frei</title>
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		<pubDate>Sun, 18 Jan 2009 15:56:35 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Achim</dc:creator>
				<category><![CDATA[Kritik der Arbeit]]></category>
		<category><![CDATA[Français]]></category>
		<category><![CDATA[Franz Schandl]]></category>

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		<description><![CDATA[Libre commentaire des vues de Günther Anders sur le travail Deutsche Version &#8211; Versión española Franz Schandl Il est relativement facile à qui fait preuve de bonne volonté et ne marche pas sur la tête de pénétrer l’univers des philosophes. La langue de Günther Anders n’est pas que magistrale, elle est aussi courante, au meilleur [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<h3>Libre commentaire des vues de Günther Anders sur le travail</h3>
<h4><a href="http://www.krisis.org/2007/arbeit-macht-nicht-frei">Deutsche Version</a> &#8211;   <a href="http://www.krisis.org/2009/el-trabajo-no-libera">Versión española</a></h4>
<p><em>Franz Schandl</em></p>
<p>Il est relativement facile à qui fait preuve de bonne volonté et ne marche pas sur la tête de pénétrer l’univers des philosophes. La langue de Günther Anders n’est pas que magistrale, elle est aussi courante, au meilleur sens du terme, sans jamais devenir banale. <span id="more-3057"></span>Anders laisse beaucoup de portes grand ouvertes : nulle part il ne donne à ses propos le caractère illustre et sublime d’une aura. Les questions, les thèmes et même les formes littéraires changent en fonction des exigences du moment. L’écriture qu’il reconnaît comme adéquate ne revendique aucun genre (PS, 132 sq.). Ne se laissant pas enfermer, Anders est par conséquent difficile à classer dans une catégorie.<br />
Anders n’a jamais été un penseur systématique, et pas seulement dans le sens où il n’a jamais voulu construire de système philosophique (AM, 411 sq.). Ses questionnements sont toujours esquissés plutôt que véritablement traités. Son œuvre n’est pas pour autant caractérisée par un manque de précision, mais par l’idée que la précision n’est pas toujours de mise. Il ne faut pas voir ici un reproche. Ce qui est contradictoire ne peut souvent être représenté que de manière contradictoire. Simplement, les lecteurs doivent se montrer attentifs à ces contradictions dont certaines sont effectivement bien réelles. L’une d’elles touche à notre sujet : les passages de l’œuvre d’Anders qui fétichisent le travail et ceux qui le critiquent se succèdent parfois sans transition. Il nous faudra donc montrer, d’un côté, qu’Anders a détruit le mythe du travail mais, de l’autre, qu’il ne s’est pourtant jamais totalement débarrassé de son éthos.<br />
Du point de vue de la méthode, la catégorie du « travail » n’est pas assez différenciée. Elle sert à désigner divers aspects de l’activité humaine, ce qui peut parfois engendrer çà et là des confusions. Hannah Arendt en a pris acte dans Condition de l’homme moderne et distingué strictement travail, œuvre et action. Du point de vue de la terminologie, cela offre effectivement quelques avantages, même si la distinction n’est jamais entièrement nette et présente à son tour d’autres difficultés. Il faut aussi tenir compte du fait que, contrairement à ce qui se passe en anglais (où l’on distingue « labour » et « work »), le mot allemand « Arbeit » sert plus ou moins à désigner les deux idées dans le langage quotidien. Il y a bien le substantif « Werk » et le verbe « werken », mais ils ne sont pas d’usage courant.</p>
<p>1. Commençons par ce qu’il y a de conservateur dans l’approche anderssienne du travail. Pour Anders, le travail est une activité élémentaire à laquelle on ne peut se soustraire. Voilà pourquoi il peut en venir dans le deuxième tome de L’Obsolescence de l’homme à défendre l’idée qu’une « existence sans travail » serait « infernale » (AM, 27). Être contraint à une oisiveté hébétée — « Tu dois rester assis sur ton derrière et regarder la télévision bouche bée pendant toute ta vie » (AM, 28) — constitue pour lui un cauchemar terrible. « Ce que je crois, c’est que l’homme privé du travail — auquel il a été une fois pour toutes condamné — ne peut pas vivre, qu’il est incapable de supporter vingt-quatre heures de divertissement sur vingt-quatre. […] La question n’est plus : comment répartir justement les fruits du travail ? mais : comment rendre supportables les conséquences du non-travail [Nichtarbeit] » (AM, 98). Anders reprend ici une conception bien connue et on ne peut plus conventionnelle du travail. Il emprunte sans hésiter l’adverbe « wesensmäßig » à Husserl pour dire que l’homme est fait « par essence » pour le travail (AM, 103). C’est ce que dit aussi la sagesse quotidienne, qu’« on ne peut pas vivre sans travailler ». Ici, le non-travail est appréhendé comme une non-activité.<br />
Pour quelles raisons ? N’est-il pas possible de réfléchir de façon créative à toutes sortes de choses et de s’engager dans des pratiques sans s’arrêter à telle ou telle conception du travail ? L’occupation libre ne commence-t-elle pas justement là où cesse la contrainte d’exercer une activité ? Ne doit-on se représenter le non-travail que sous la forme du chômage ? Ne peut-on pas également le penser comme une façon de s’émanciper du travail ? Les formules d’Anders laissent parfois l’impression d’une conception bornée du travail.<br />
Ainsi, Anders regrette que l’application [Fleiss] soit devenue obsolète (AM, 101). Pourtant, l’application (en latin, industria) ne peut pas être considérée indépendamment de la fin en vue de laquelle elle est mobilisée. En tant que grandeur abstraite, elle est devenue une vertu secondaire et mal famée ; en tant que principe, elle est considérée comme l’ennemi public numéro un. Que l’application ne soit plus reconnue aujourd’hui par tout le monde n’est pas vraiment un problème. Juste après, Anders déclare que nous nous sentons spoliés aujourd’hui de « l’envie de faire des efforts, de l’indispensable voluptas laborandi. L’homme a été privé de la preuve que le travail lui fournissait autrefois de son existence : “Je sue donc je suis” » (AM, 102). Selon Anders, le sport serait la conséquence du fait que le travail est devenu aujourd’hui trop léger (AM, 103). Contre lui, nous ne devons pas hésiter à affirmer que nous ne voulons nous appliquer que lorsque la fin de notre activité est une fin pour nous et non une fin en soi. Nous ne voulons mouiller notre chemise que lorsque nous en avons envie. Nous existons aussi lorsque nous ne suons pas. Tout ce qu’il faut faire « à la sueur de son front » dégage une odeur effrayante.<br />
Ces descriptions d’Anders convergent vers un refus du plaisir. Il va même jusqu’à s’en prendre d’une façon très catégorique aux « coureurs, nageurs et skieurs » (AM, 104) dont il ne perçoit l’activité que sous l’angle de la concurrence et comme un choix imposé. Il ne lui est pas venu à l’esprit qu’on pouvait aussi bien trouver dans le sport des moments de non-réification que des moments de réification. Si l’on fait abstraction du culte qu’engendre le sport et de la folie du fitness, force est de reconnaître qu’une pratique raisonnable du sport peut contribuer à assurer un bon fonctionnement du corps alors que le travail, lui, est la première cause de maladie de l’organisme humain du fait des nuisances irréversibles qu’il lui cause. Le sport de masse lui-même ne peut être réduit à sa dimension concurrentielle (même si, bien sûr, elle existe). On ne devrait pas non plus voir derrière son caractère de succédané l’ombre de la guerre et de l’anéantissement. On sous-estime trop souvent l’importance de telles satisfactions de substitution. Elles n’ont pas qu’un caractère destructeur. Cela vaut autant pour la pratique personnelle du sport que pour celle des spectateurs ou des auditeurs. En refusant de comprendre ce que cela signifie, on finit purement et simplement par tout enlever aux hommes.<br />
Jusqu’ici, rien que de très traditionnel. S’il ne faut pas ignorer cette dimension culturellement conservatrice de la pensée d’Anders, ne le figeons toutefois pas dans cette vision des choses.<br />
Celui qui découvre l’œuvre d’Anders à travers des séquences particulières sait pourtant bien qu’il s’agit constamment pour lui de penser les conditions d’une vie vivable et non de supprimer les plaisirs. « Réjouis-toi », peut-on lire dans Mariechen, l’« histoire du soir pour les amoureux, les philosophes et ceux qui appartiennent à d’autres groupes professionnels », « réjouis-toi d’exister1 ». À l’inverse de Heidegger et de son être-jeté, Anders dit ici un « oui » franc et massif à la vie : « Quel privilège immérité que le jet ait été aussi bien dirigé et que nous soyons devenus ce que nous sommes ! Mais ce remerciement vaut surtout pour la chance que nous avons d’être libres en amour, de pouvoir aimer quand nous le voulons et pas au seul moment où notre génération prend part au devoir général2. »</p>
<p>2. Anders était avant tout un fin observateur. « Mes réflexions partent toujours de phénomènes très concrets de notre vie actuelle » (AM, 414). Pas un détail qui n’aurait pu, selon lui, être relié à une interprétation substantielle. Ainsi, il n’est pas rare qu’il relève des événements quotidiens en les théorisant à peine : « Dans la pièce d’à côté, le laveur de carreaux nettoie mes fenêtres. Que lui importent mes fenêtres ? Et les fenêtres des autres, qu’il va nettoyer demain et après-demain tout en se réjouissant de ne pas être au chômage ? Qu’importent mes draps à la blanchisseuse ? Et ceux de ses clients des jours à venir ? Quand je pense que la plupart des gens ne souhaitent même pas, n’ont pas le droit de souhaiter, ne doivent absolument pas ou ne peuvent pas souhaiter faire un autre type de travail ! Et qu’en plus, ils sont tous contents d’avoir ces emplois qui sont pour eux synonymes de non-chômage ! Et même que beaucoup d’entre eux mettent toute leur fierté à effectuer ce travail qui ne les concerne en rien, cette “perte de temps”, aussi “fidèlement” et “joyeusement” que possible, comme si c’était tout de même “leur” travail » (K, 92).<br />
Si ce n’est pas leur tâche au sens le plus propre, c’est du moins « leur » emploi. Les travailleurs doivent s’identifier à cet emploi car ils y sont existentiellement renvoyés. En tant que travailleurs, ils sont tenus à l’indifférence : « Le produit de notre travail ne nous concerne pas » (AM, 364). Ils n’ont pas à se prononcer sur ce sujet, ce n’est pas à cette fin qu’on leur a acheté leur force de travail. L’essentiel, c’est qu’ils nettoient bien les vitres ou les vêtements ou fabriquent consciencieusement des missiles mortels de moyenne portée. En tant que simples travailleurs, ils n’ont pas à décider de tout cela. Ce qu’ils font est leur gagne-pain et pour manger, tous les moyens sont bons.<br />
Dans la « liste noire » de concepts et de mots-clés (« valeurs », « être », « sens », « aura », « vrai », « l’authen-tique »…) qui figure dans Ketzereien, on trouve également le « droit à l’emploi » [das « Recht auf Arbeitsplatz »]. Anders note : « Si moi, qui suis à raison décrié comme un extrémiste de gauche, je doute du bien-fondé de cette expression à laquelle on recourt si facilement, on n’osera pas me traiter d’“ennemi de classe réactionnaire”. Mais, en tant que philosophe, je me demande tout de même : sur quoi se fonde en fait cette exigence, ce “droit” ? De quelle nature est ce prétendu droit ? » (K, 134). Ce « droit » se révèle rapidement être un devoir. Aujourd’hui encore, beaucoup de socialistes ne veulent pas se mettre dans la tête que le socialisme est autre chose qu’une maison de redressement par le travail [Arbeitshaus] où ce dernier est donc un devoir. La gauche partage avec la droite l’apologie du travail, elle n’est pas moins fanatique sur ce point. Seuls quelques auteurs comme Paul Lafargue ou l’austromarxiste Max Adler3 ont développé une pensée critique du travail. Sur cette question, la position de Marx est parfaitement ambivalente. Les textes les plus connus figurent dans le premier livre du Capital, où Marx présente le travail comme « la condition naturelle éternelle de la vie des hommes4 ». Le marxisme s’inscrit, lui aussi, dans cette tradition. Cela dit, on trouve également dans l’œuvre de Marx beaucoup d’éléments qui contredisent cette vision des choses. Moishe Postone a étudié cette question de près dans son livre Time, labor and social domination [Temps, travail et domination sociale]5.<br />
Les passages cités ci-dessus montrent qu’Anders a toujours eu tendance à tenir des propos hérétiques sur le travail. Ce n’est pas de la défense du travail qu’il fit sa véritable cause, mais de l’attaque du travail. « Lorsque, en présence de G., un fou de travail, je mentionnais en passant que le travail n’existait que depuis relativement peu de temps, comparé à l’âge de l’humanité, le souffle lui manqua » (K, 230). Ce qui signifie clairement que le travail ne peut pas prétendre déterminer l’essence humaine. On ne peut pas lui donner la valeur d’une constante anthropologique ; on ne peut que le réinscrire à sa place dans l’Histoire. Mais ce n’est pas tout. Anders ne voit pas non plus d’avenir au travail. Le tableau qu’il peint est des plus sombres : « Le chômage qui va se développer fera passer celui qui régnait il y a cinquante ans pour une bagatelle. Et quand on pense que le chômage fut à l’époque l’une des premières causes du national-socialisme, le courage manque pour imaginer quelles seront les conséquences de ce qui se prépare. Il n’est pas impossible que les chambres à gaz d’Auschwitz (qui, à l’époque, étaient économiquement absurdes) deviennent un modèle de “solution” pour résoudre le problème posé par le fait qu’il y a “trop d’hommes” par rapport aux opportunités de travail offertes » (AM, 98 sq.).<br />
« Le postulat du plein emploi est d’autant moins réalisable que le niveau technique d’une société est élevé », écrit Anders (AM, 99). « La dialectique actuelle consiste dans cette contradiction entre la rationalisation et le plein emploi. Le déclarer ouvertement ne fera renoncer aucun homme politique à ses attaches partisanes » (AM, 99. sq.). « De fait, les “emplois” sont devenus des produits d’appel si importants que les hommes politiques qui n’en créent jamais peuvent aussi bien quitter tout de suite la scène. Il n’y en a pas un qui n’ait un jour promis des emplois. Pas un non plus bien sûr qui n’ait aussi une réponse à la dialectique actuelle d’une technique dont la croissance est devenue notre quotidien et de la baisse du besoin d’ouvriers et, par conséquent, d’emplois6. »<br />
L’idée qu’avance ici Anders est qu’il existe un lien très fort entre travail et politique : le travail en tant qu’élément constitutif du capital et la politique dans la mesure où elle est déterminée par le capital sont pensés ensemble. On ne peut qu’être d’accord avec lui. La tâche de la politique et de son personnel est de réactualiser sans cesse la promesse du travail sous la forme d’une promesse de travail. Il est évident aujourd’hui que ce geste fonctionne de moins en moins bien ; c’était beaucoup plus difficile à voir il y a vingt-cinq ans, à l’époque où Anders a publié ces lignes. C’est pendant les années du plein emploi que ce dernier a repéré la tendance suivant laquelle le travail rémunéré allait devenir précaire.</p>
<p>3. Le langage a fait l’objet d’une préoccupation toute particulière de la part d’Anders (PS, 126, 131, 137-140). Il ne voulait pas juste écrire de manière lisible, il voulait aussi constamment inventer et employer des concepts justes et mettre à l’index les concepts faux (K, 95 sq., 107 sq., 130 sq.7). « Au lieu d’utiliser le vieux et solide terme de “travailleur” [Arbeiter], [un petit entrepreneur et un soudeur] parlent systématiquement de “preneur de travail” [Arbeitnehmer] » (K, 262). « Peu de noms sont aussi révélateurs aujourd’hui que celui de “preneur de travail”. Il a bien sûr été créé par les “donneurs de travail” [Arbeitgeber]. Comme il est bien plus noble de donner que de prendre, le nom “Arbeitgeber” — qui désigne le pendant de l’“Arbeitnehmer” — possède quelque chose comme une aura religieuse. Dans ma jeunesse, il n’y avait que des travailleurs. Ils savaient ce qu’ils valaient, ce qu’ils donnaient et ce qu’on leur prenait. Le cri de guerre “Prolétaires de tous les pays, unissez vous !” aurait pu rester sans écho. Bien sûr, les travailleurs avaient aussi pensé à “prendre” : ils veillaient à se battre pour un salaire aussi élevé que possible et ceux qui parmi eux étaient socialistes songeaient à s’emparer des moyens de production. Mais il ne serait venu à l’idée d’aucun d’eux qu’ils “prenaient” l’emploi qu’ils avaient — ou qui les avait — déjà de toute façon (dans la mesure où ils n’étaient pas au chômage). À l’inverse, aujourd’hui, beaucoup de travailleurs ressentent comme un honneur d’intégrer telle ou telle entreprise, une embauche qui, faussement présentée comme une chose qui vaut la peine d’être “prise”, scelle un renoncement total aux objectifs précédemment affichés. Il semble que cette nouvelle étiquette leur procure un sentiment de fierté, comme s’ils avaient véritablement “pris” quelque chose et étaient véritablement parvenus à atteindre un sommet, celui du partenariat social. Qu’il s’agit ici du laborieux sommet de Godesberg8 et non de celui que leurs grands-pères avaient en vue il y a cent ans, ils ne le sentent pas et ne veulent d’ailleurs pas le sentir » (VBV, 130 sq.).<br />
Friedrich Engels mettait déjà en garde dans son « Avertissement à la 3e édition » du Capital contre « ce jargon dans lequel les économistes allemands ont pris l’habitude de s’exprimer, où l’on donne par exemple le nom de “donneur de travail”, Arbeitgeber, à celui qui se fait donner par les autres leur travail contre un paiement comptant, et le nom de “preneur de travail”, Arbeitnehmer, à celui dont on prend le travail contre un salaire9 ». Depuis l’époque d’Engels, ce savoir élémentaire s’est totalement perdu. Il ne fait plus l’objet de réflexions, ni dans le mouvement ouvrier ou autour de lui, ni ailleurs. En analysant une seule expression fausse, Anders démonte un jugement erroné qui est aussi une erreur intellectuelle. Il était impitoyable avec ce genre de choses.<br />
S’il a déconstruit avec précision le concept faux de « preneur de travail », le concept de prolétariat d’Anders est en revanche resté assez flou. Sa thèse est qu’il y aurait de plus en plus de prolétaires, statut social qu’il ne définit plus par rapport au « niveau de vie » mais par rapport au « niveau de liberté » (AM, 91, 174). Au § 9 de « L’Obsolescence du prolétariat », Anders définit cinq non-libertés [Unfreiheiten]10. Hormis le fait que les prolétaires ne possèdent pas les moyens de production, ils sont en même temps dépossédés : « 1. de tout choix des produits qu’ils contribuent à fabriquer, 2. de tout contact avec les produits finis, 3. de toute décision relative à leur utilisation ultérieure, 4. de toute opinion propre (et même de tout intérêt pour leur opinion propre) sur la finalité des produits qu’ils contribuent à fabriquer, 5. de leur travail (car on l’a transformé en une activité qui ne mérite plus ce nom)11 ».<br />
Le prolétariat est défini négativement : « Que le prolétariat ne soit pas solidaire ne prouve pas son inexistence, c’est au contraire ce qui définit son existence. Un prolétaire est celui que sa vie empêche de formuler l’idée de solidarité12. » Anders dénonce explicitement leur « style de vie contraint, l’obligation de consommer à laquelle ils sont soumis, leur solitude devant la télévision13 » et les qualifie de « prolétaires végétatifs14 ». Dans un passage de ce texte, il va même jusqu’à soutenir le paradoxe que, « si le salarié actuel n’est pas libre, c’est parce qu’il a trop de temps15 ». En fin de compte, les prolétaires, ce sont tous ceux qui sont contraints de consommer16. Cette extension importante d’un concept qui, à l’origine, était tout de même déterminé par la question de la propriété privée des moyens de production et parlait surtout de classes et de lutte des classes, a-t-elle encore un sens ? À cela s’ajoute le fait qu’Anders considère les classes et la lutte des classes elles-mêmes comme obsolètes17. « Il n’y a aucune conscience de classe chez ceux qui sont menacés », écrit-il, par exemple, dans l’un des textes recueillis dans La Menace nucléaire (103).</p>
<p>4. « Tant que le travail mécanique se déroule sans accroc — c’est-à-dire sans friction entre l’homme et la machine —, tant que celui qui travaille le fait avec l’enthousiasme d’un “converti” et se comporte en tout point comme un “rouage”, le moi n’est absolument pas “chez lui” : il ne l’est pas, ou du moins pas en tant que “moi”. C’est au moment où la conformité de l’ouvrier à ce que la machine attend de lui laisse à désirer, ou lorsqu’un raté interrompt le travail, que le moi revient pour la première fois “vers lui-même” et se rencontre pour la première fois comme quelque chose de scandaleux : comme un moi qui a failli à sa tâche » (OH, 110 sq.). La rencontre avec soi-même est présentée ici comme un dérangement, comme une dissonance fonctionnelle. Le travailleur est décrit ici comme un masque et non comme un véritable individu : dans le travail, l’homme est littéralement hors de lui, il est un rouage de l’entreprise à laquelle il appartient.<br />
Voilà maintenant ce qu’Anders a dit sur la division du travail : « Tout le monde sait que notre façon d’agir et donc de travailler a aujourd’hui fondamentalement changé. À l’exception de quelques survivances dépourvues de signification, le travail est devenu une “collaboration” organisée et imposée par l’entreprise » (OH, 318). Selon lui, l’« agir » s’est transformé en un « faire » et le « faire » en un « collaborer ». Chaque travailleur spécialisé n’est donc responsable que de la réussite formelle de la tâche qu’on lui a attribuée, il n’a pas la responsabilité de l’ensemble du processus de production. « L’aggravation de l’actuelle division du travail ne signifie pas autre chose que ceci : nous sommes condamnés, travaillant et agissant à nous concentrer sur d’infimes segments du processus d’ensemble : nous sommes enfermés dans les phases de travail auxquelles nous sommes affectés, tels des détenus dans leurs cellules de prison » (NF, 48). Ou pour l’exprimer plus brièvement : « La division du travail rend idiot18. »<br />
« L’entreprise est le lieu où l’on crée le type de l’homme “médial et privé de conscience morale”. C’est là que naissent les conformistes. Il suffit qu’un représentant de ce type d’homme soit placé dans un autre domaine d’activité, dans une autre “entreprise”, pour que soudain — sans pourtant se transformer du tout au tout — il devienne monstrueux ; pour qu’il nous remplisse soudain d’effroi ; pour que la suspension de sa conscience morale — qui était pourtant déjà un fait accompli — revête soudain l’aspect d’une pure absence de conscience morale, et la suspension de sa responsabilité celui d’une pure “moral insanity”. Tant que nous ne voyons pas cela, nous ne voyons pas que l’entreprise actuelle est le creuset, le modèle de ce type de travail qui exige notre mise au pas, et nous restons incapables de comprendre la figure du conformiste contemporain et le cas particulier de ces hommes “entêtés” qui refusaient […] de se repentir ou seulement d’accepter la responsabilité des crimes auxquels ils avaient effectivement “collaboré” » (OH, 322 sq.).<br />
Le « collaborateur » est le type même du suiveur qui se comprend comme étant d’avance excusé de tout (OH, 319 sq.). « Qu’aurions-nous dû faire ? » bredouille l’entendement commun dans les situations les plus différentes de la vie. Une des caractéristiques du fascisme est, entre autres, que les gens ont même accueilli de bon cœur ce qu’on leur infligeait, qu’ils se sont aveuglément identifiés à lui bien au-delà de ses attentes. La souffrance s’y était perfectionnée parce que la victime s’y était hissée inconsciemment mais énergiquement au rang de coupable. Ailleurs, Anders a défini le national-socialisme comme une « soumission totale qui était en fait une appartenance totale. Le négatif absolu […] devenu le positif absolu19 ».<br />
Qui ne connaît en Autriche la phrase fatale : « Je n’ai fait que mon devoir » ? Peu importe de quel devoir il s’agit, comment et pourquoi il a été accompli. La plupart n’ont effectivement fait « que » leur devoir, tous les coupables ne l’ont pas été par conviction, la plupart n’ont été « que » des gratte-papier assassins. « L’employé du camp d’extermination n’a pas “agi” mais, aussi épouvantable que cela puisse paraître, il a seulement fait son travail » (OH, 324). « Puisqu’il est habitué à exercer une activité qui ne requiert aucune conscience morale — et qu’on ne souhaite d’ailleurs pas qu’il en ait — il n’a pas de conscience morale. Et ce avec la meilleure conscience du monde » (OH, 327). L’absence de conscience morale est un élément constitutif du travail. On accomplit quelque chose, peu importe ce qu’on accomplit, comment et pourquoi. Quand les choses deviennent sérieuses, on se présente comme un subordonné et on prétend qu’on n’aurait pas pu faire autrement même si on l’avait voulu. Le cercle vicieux du travail se referme.<br />
« Si l’on reconnaît aujourd’hui une forme d’“égalité”, c’est celle qui existe en droit entre les travaux qui, en tant que tels, sont tous égaux et ont tous par conséquent la même valeur. En termes moraux, cela revient à dire que cette égalité tient au fait qu’aucun travail ne rend le travailleur plus coupable qu’un autre, parce que le travail ne saurait en aucun cas rendre coupable20. » « Aucune mauvaise finalité ne peut flétrir le travailleur » (MN, 155). Le travail semble donc être l’innocence originelle. Il est l’activité conformiste du sujet, une activité interchangeable à volonté — et pas uniquement au cours des inévitables échanges où elle s’achète et se vend —, mais il concerne aussi le principe profond de tous les actions, concepts et situations de la vie. « Le monde des machines dispose de nous de façon bien plus dictatoriale, irrésistible et inévitable que ne pourrait jamais le faire et n’a jamais pu le faire la terreur ou la vision du monde d’un dictateur que suppose cette dernière » (AM, 205).<br />
Penser d’un même geste l’employé des camps d’extermination et le brave travailleur de l’époque de la technocratie est toujours allé de soi pour Anders (AM, 178). Dans sa structure fondamentale, le lieu spécifique de l’horreur est un lieu familier. Le point commun à l’employé des camps d’extermination et au brave travailleur de l’époque de la technocratie, c’est l’entreprise ou peut-être, pour emprunter une expression à la technologie informatique, le « système d’exploitation ».<br />
Anders se fit donc quasiment un devoir de s’opposer aux devoirs et de ne se soumettre à aucune contrainte matérielle. « Celui qui invoque un prétendu devoir pour se concentrer sur son affaire, pour se mettre des œillères au point de ne plus voir ni à droite ni à gauche, est non seulement amoral mais même amoral par principe. Être moral, cela signifie se préoccuper des choses qui, bien qu’elles se situent en dehors de mes intentions propres ou d’intentions fixées par un tiers et bien qu’elles excèdent les compétences que me reconnaît la division du travail, ne sont pourtant pas extérieures à ma sphère d’influence personnelle. Être moral, cela signifie dépasser les frontières tracées par l’administration ou la division du travail, se préoccuper de ce dont on prétend que cela ne me “concerne” pas bien que cela me “concerne”, me menace ou me détruise21. » « Dis moi ce que tu “dois” faire et je te dirai ce que tu […] n’as pas le droit de faire », lit-on dans un texte qu’Anders destinait au troisième tome de L’Obsolescence de l’homme22.<br />
Même si cela ne saute pas aux yeux, Anders s’appuie de façon implicite sur les analyses de Marx : « La spécialité d’un ouvrier qui manie toute sa vie un outil partiel devient celle d’un homme qui toute sa vie sert une machine partielle23. » « Dans la manufacture et l’artisanat, l’ouvrier se sert de l’outil, dans la fabrique il sert la machine. Dans le premier cas, c’est de lui que procède le mouvement du moyen de travail ; dans le second, il doit suivre le mouvement du moyen de travail. Dans la manufacture, les ouvriers sont les membres d’un mécanisme vivant. Dans la fabrique, il existe, indépendamment d’eux, un mécanisme mort auquel on les incorpore comme des appendices vivants24 ». Les hommes conçus comme membres de dispositifs mécaniques et sériels, c’est très exactement le sujet d’Anders. Chez Marx, la valeur est présentée comme un « sujet automate25 ». Cela veut aussi dire que la valeur de cette marchandise singulière qu’est la « force de travail » crée des « sujets automates » de forme humaine.<br />
Les réflexions d’Anders que nous avons commentées dans cet article appartiennent sans aucun doute aux critiques du travail les meilleures et les plus radicales que le vingtième siècle aura produites. Le conformisme moral, la réduction de l’homme à une fonction et à un masque ont leur origine dans la monstruosité du travail. Dans le deuxième tome de L’Obsolescence de l’homme, Anders évoque la « structure intentionnellement négative du travail actuel » (AM, 362). « Le discours consensuel qui demande un “travail plus humain” est par conséquent malhonnête : c’est une contradictio in adjecto. Une telle humanisation n’est pas plus possible qu’une humanisation de la guerre, parce que ce qu’on prétend vouloir humaniser porte partout en soi le principe même de l’inhumanité » (AM, 363).<br />
La finalité du travail n’est donc pas définie par le rôle décisif qu’il joue dans « la transformation du singe en homme », comme dit Engels26, mais doit être déchiffrée tout autrement. La libération sociale ne signifie pas la libération dans le travail, mais la libération du travail. Contre toute évidence, le travail ne rend pas libre : Arbeit macht nicht frei.</p>
<p>Traduit de l’allemand par Aurélie Marx<br />
Abréviations – références bibliographiques :</p>
<p>AM : Die Antiquiertheit des Menschen, Bd. 2, Beck, Munich, 1980.<br />
K : Ketzereien, Beck, Munich, 1996.<br />
PS : Philosophische Stenogramme, Beck, Munich, 1965.<br />
VBV : Visit beautiful Vietnam, Pahl-Rugenstein, Cologne, 1968.<br />
OH : L’Obsolescence de l’homme, L’Encyclopédie des nuisances/Ivrea, Paris, 2002.<br />
NF : Nous, fils d’Eichmann, Rivages, 1999.<br />
1. Anders, Mariechen. Eine Gutenachtgeschichte für Liebende, Philosophen und Angehörige anderer Berufsgruppen [Petite Marie. Une histoire du soir pour les amoureux, les philosophes et ceux qui appartiennent à d’autres groupes professionnels], Beck, Munich, 1987, p. 79.</p>
<p>2. Ibid., p. 36.</p>
<p>3. Max Adler, Wegweiser. Studien zur Geistesgeschichte des Sozialismus [Poteau indicateur. Études pour une histoire intellectuelle du socialisme] (1914), Wiener Volksbuchhandlung, Vienne, 1965, p. 202.</p>
<p>4. Marx, Le Capital, « Quadrige », PUF, p. 207.</p>
<p>5. Moische Postone, Time, labor and social domination, Cambridge University Press, 1993.</p>
<p>6. Anders, « Sprache und Endzeit (IV) » [Langage et fin des temps (IV)], texte destiné au troisième tome de L’Obsolescence de l’homme et paru dans Forvm, n°430-431, octobre-novembre 1989, p. 41.</p>
<p>7. On ne peut pas reprocher à Anders d’avoir à l’occasion dérogé à cette règle. Nous ne pouvons pas renoncer à toutes nos habitudes de langage. Quoi qu’il en soit, il était clair pour lui qu’il fallait « se méfier du langage » (K, 136).</p>
<p>8. Allusion au sommet au cours duquel le SPD a adopté en 1959 le Programme de Bad Godesberg par lequel il a rompu avec le marxisme et « accepté » l’économie de marché (« Le marché autant que possible, l’intervention publique autant que nécessaire ») (N.d.T.).</p>
<p>9. Engels, « Avertissement à la 3e édition allemande », dans Marx, Le Capital, trad. cit., p. 22.</p>
<p>10. Günther Anders, « Die Antiquiertheit des Proletariats » [L’Obsolescence du prolétariat], texte destiné au troisième tome de L’Obsolescence de l’homme et paru dans Forvm, n°462-464, juin 1992, p. 10.</p>
<p>11. Idem.</p>
<p>12. Ibid., p. 7.</p>
<p>13. Idem.</p>
<p>14. Ibid., p. 10.</p>
<p>15. Idem.</p>
<p>16. Idem.</p>
<p>17. Ibid., p. 11.</p>
<p>18. Anders, « Sprache und Endzeit (III) » [Langage et fin des temps (III)], texte destiné au troisième tome de L’Obsolescence de l’homme et paru dans Forvm, n°428-429, août-septembre 1989, p. 50.</p>
<p>19. Voir supra, p. 213.</p>
<p>20. Anders, « Sprache und Endzeit (III) », op. cit., p. 50.</p>
<p>21. Anders, « Notizen aus dem Tagebuch. Heiratsannoncen » [Notes extraites de mon journal. Annonces matrimoniales], Forvm, n°436-438, avril-juin 1990, pp. 58 sq.</p>
<p>22. Anders, « Sprache und Endzeit (III) », op. cit., p. 51.</p>
<p>23. Marx, Le Capital, trad. cit., p. 473.</p>
<p>24. Ibid., p. 474.</p>
<p>25. Ibid., p. 173.</p>
<p>26. Engels, Dialectique de la nature, Éditions sociales, 1952, pp. 171-183.</p>
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		<title>TERREUR DU TRAVAIL ET CRITIQUE DU TRAVAIL</title>
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		<pubDate>Mon, 31 Dec 2007 00:00:00 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Ohne thematische Zuordnung]]></category>
		<category><![CDATA[Ernst Lohoff]]></category>
		<category><![CDATA[Français]]></category>

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		<description><![CDATA[La tolérance répressive et ses limites]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<h3>La tolérance répressive et ses limites</h3>
<p><a href="http://www.krisis.org/2007/arbeitsterror-und-arbeitskritik">deutsche Version</a></p>
<p><em>Ernst Lohoff</em></p>
<p>La société occidentale moderne a pris l’habitude de s’autocélébrer comme un asile de tolérance et de liberté ; quant au sujet moderne des marchandises, il affirme volontiers ne pas connaître de tabous. À y regarder de plus près, sa prétendue absence de préjugés se révèle néanmoins n’être qu’une simple forme d’indolence et le résultat d’une adaptation mimétique à l’état de tutelle que la société marchande exige de lui. Cette dernière conditionne ses membres à accepter le fait que les décisions relatives au contenu de la richesse sociale et le développement des rapports sociaux ne reposent pas en dernière analyse sur leur accord conscient, mais sur une instance anonyme, le marché en l’occurrence. Qu’il s’agisse de moutarde ou de lessive, de préférences sexuelles ou d’opinions politiques, tout ce qui peut être mis sur le marché est juste et tout ce qui se révèle invendable est faux. Le sujet moderne des marchandises ne vit sa vie sans réserves ni préjugés que dans la mesure où il a intériorisé l’idée que le marché était la seule instance de reconnaissance légitime et retraduit toujours déjà les relations sociales en relations d’offre et de demande.</p>
<p><span id="more-736"></span>L’identité de la tolérance régnante avec la soumission inconditionnelle au pouvoir de la marchandise et du marché ne lui donne toutefois pas seulement les caractéristiques de ce qu’Herbert Marcuse a appelé la « tolérance répressive ». Cette liaison interne détermine en même temps ses limites et le point où les choses se renversent, celui où l’abrutissement d’un sujet des marchandises capable de tout digérer fait place à une haine pure. Dans une société où le fait d’être vendable est le critère qui décide de tout, opposer un critère de principe est une chose inacceptable et asociale : c’est refuser de risquer sa peau et manquer de discipline dans l’ajustement de soi à la marchandise. De ce point de vue, l’entendement des marchandises d’habitude si <em>cool</em> se montre totalement dénué d’humour et voit rouge face aux réticents : qui n’a pas d’argent doit travailler ou du moins prouver qu’il est prêt à le faire sans conditions, sinon il perd le droit à l’existence. La soupape de sécurité permettant de supporter le fait de devoir se considérer en permanence comme un « capital humain » consiste en une mobilisation permanente contre tout ce qui refuse de se plier sans conditions à cette contrainte.</p>
<p>Cet esprit de « tolérance répressive » souffle aussi dans la sphère politique. Aujourd’hui, ce sont surtout les virtuoses de l’éclectisme, ceux qui se montrent « non dogmatiques », « capables d’apprendre » et « ouverts à tous les dialogues » qui sont susceptibles de réunir la plus forte majorité. Dans la politique, tout le monde ne peut toutefois pas parler de tout avec tous parce qu’il est impensable d’y remettre en question l’objectif des objectifs sociaux : « le travail, le travail et encore le travail ! »</p>
<p>On s’exprime librement parce qu’il est convenu depuis longtemps qu’on n’aborde jamais que des questions interchangeables : on se demande toujours <em>comment</em> imposer les impératifs économiques vendus sous l’étiquette « modernisation », mais jamais <em>si</em> et <em>pourquoi</em> il faut les imposer.</p>
<p>Qui ne respecte pas ce règlement intérieur et met en question l’orientation forcée de la discussion sur l’accumulation et l’emploi se heurte très rapidement aux limites de l’ouverture à la discussion affichée par les officiels. La croissance économique et le travail sont aujourd’hui presque aussi intouchables que la sainte Trinité l’était au Moyen Âge. La société marchande a donc également son tabou, auquel personne ne peut toucher sans que les esprits les plus éclairés ne se transforment sur-le-champ en croisés.</p>
<h4>Qui veut se débarrasser du capital doit commencer par se débarrasser du travail</h4>
<p>En 1999, le groupe Krisis est intervenu dans l’espace public avec un <em>Manifeste contre le travail</em>. Son titre trahit déjà que cette publication visait le scandale. Là où toutes les tendances politiques crient à l’unisson leur unanimité face au travail, ce manifeste démontrait que ce qui est bon pour les marchandises est en fait fondamentalement mauvais pour les hommes et que le renouvellement promis des perspectives sociales en matière de travail sous l’égide de la <em>New Economy</em>, d’un capitalisme de services et de nouveaux patrons ne possédant que leur propre force de travail est en fait une véritable menace.</p>
<p>Il s’agissait pourtant pour les auteurs de bien plus qu’une provocation ponctuelle. L’idéologie du travail aussi grotesque qu’omniprésente renvoie directement au cœur de l’ajustement capitaliste. En s’attaquant au travail, c’est à la fois le fondement et le point faible de l’ordre de la société marchande qu’on met au jour. Le travail forcé et la référence positive à celui-ci ont joué un rôle clé dans le dressage qui a fait des hommes les sujets des marchandises.</p>
<p>En ce qui concerne la critique et le dépassement du travail, il s’agit de bien plus que de simples exagérations polémiques. Ils doivent être pris au pied de la lettre. Ils reposent sur l’hypothèse qu’une critique théorique du capitalisme consistante et à la hauteur de notre époque ne peut plus être formulée que sous la forme d’une critique conséquente du travail.</p>
<p>La tentative de refonder la critique du capitalisme à l’aide d’une critique radicale du travail se distingue donc très clairement de l’anticapitalisme traditionnel. Dans le jargon des sociologues, on parlerait probablement d’un « changement de paradigme ».</p>
<p>La doctrine traditionnelle de la gauche a vu dans le travail et le capital deux principes hostiles l’un à l’autre et dans leur relation une opposition absolue. Elle a considéré le travail comme une « nécessité naturelle éternelle » informée de l’extérieur par un capital qui en a fait mauvais usage afin de produire du profit. La critique du travail voit les choses autrement. Les catégories de « travail » et de « capital » ne désignent pour elle qu’une opposition seulement relative, une opposition à l’intérieur d’un même contexte social. Ce sont deux aspects d’un même ordre : ils considèrent le même contexte social, mais sous deux angles différents. Le travail n’est en principe rien d’autre que la forme d’activité spécifique au capitalisme. Le capital quant à lui est du « travail coagulé ».</p>
<p>L’identité du travail et du capital ne peut pas seulement être comprise comme le fait la « doctrine objective de la valeur » adoptée par tous, du marxisme à l’économie nationale classique, doctrine d’après laquelle le travail serait la « substance » de la valeur et donc la seule source de valeur. La critique du travail va bien plus loin. Pour elle, tout ce qui participe à la domination capitaliste appartient déjà en propre à la catégorie du travail.</p>
<p>Qui chante les louanges du travail a déjà admis conceptuellement l’indifférence du mouvement de valorisation à son contenu matériel ainsi que l’idée selon laquelle la production capitaliste serait à elle-même sa propre fin. En outre, il n’entonne pas cette mélodie sans traiter la séparation sociale des sphères comme une évidence et dévaloriser du même coup implicitement tous les domaines d’activités qui ne sont pas directement intégrables à la valorisation capitaliste. C’est surtout pour cette raison qu’une critique conceptuelle stricte des structures patriarcales n’est formulable que comme une critique du travail et non à partir d’un concept positif du travail. C’est parce que l’approche qui est celle de la critique du travail permet de lier ensemble ces dimensions de la critique du capitalisme et de les saisir plus clairement que ne le faisait la terminologie marxiste qu’il faut la préférer aux conceptions anticapitalistes traditionnelles.</p>
<h4>Le travail et son contenu</h4>
<p>Pour que le processus de valorisation de la valeur puisse bien fonctionner, c’est-à-dire pour que du « travail mort » (du capital, en l’occurrence) puisse être accumulé, il faut qu’il prenne la forme d’une quelconque valeur d’usage. Le processus de valorisation capitaliste ne dispose toutefois pas d’organe pour sentir son propre côté matériel. Tant que des produits du travail comme des avions de combat, des emplâtres ou des pots de fleurs peuvent être vendus avec profit, il n’existe aucune différence entre eux. Dans la mesure où ils représentent du travail abstrait échangeable, en tant que marchandises, ils sont socialement une seule et même chose. Ce nivellement ne vient toutefois pas au travail de l’extérieur, il ne lui est pas imposé par les capitalistes avides de profit, mais appartient déjà en propre à la catégorie de travail elle-même.</p>
<p>En ce qui concerne leur contenu sensible, en revanche, l’instruction d’enfants, la production de gaz toxiques, la représentation de performances artistiques devant un public payant et la construction de meubles n’ont pas le moindre point commun. Si l’on se concentre sur ce qui est fait, si l’on fait abstraction de la forme sociale dans laquelle tout cela est produit, l’abstraction-travail se dissout doublement. D’abord, aucun signe n’indique qu’il y aurait une affinité d’espèce au fondement de toutes les activités qu’on regarde comme du travail. Ensuite, du point de vue d’une approche purement matérielle, il est tout aussi impossible d’expliquer pourquoi une même activité — chanter des chansons ou cultiver des fleurs, par exemple — est considérée tantôt comme un travail et tantôt comme un hobby, selon qu’elle sert à gagner de l’argent ou non. En dehors de cette subsomption sous la même forme de contrainte sociale du « se vendre », il existe donc une large palette d’activités concrètes qui créent de la richesse, mais il n’existe en revanche aucune forme d’activité générale correspondant à ce qu’on appelle « travail ». Le travail est le produit d’une réduction forcée de la richesse et de la création de richesse à la production de marchandises, une réduction qui détermine l’ensemble de la structure sociale. Les sociétés pré-capitalistes n’ont jamais eu la drôle d’idée de forcer l’activité des esclaves et celle des hommes libres, celle des prêtres et celle des navigateurs à entrer sous une catégorie commune.</p>
<p>Dans toutes les langues européennes, les mots qui servent aujourd’hui à désigner le travail renvoyaient à l’origine soit à l’existence des hommes socialement dépendants, soit, de manière très générale, à la détresse et à la peine mais, en aucun cas, à l’idée d’une activité reconnue socialement. Une société post-capitaliste aurait aussi peu de raisons de s’en tenir à un tel principe.</p>
<h4>Le travail est une activité qui est à elle-même sa propre fin</h4>
<p>La production capitaliste se distingue par le fait qu’elle est à elle-même sa propre fin. La production de biens ne tire pas sa raison d’être du fait qu’elle mettrait à disposition de l’homme les moyens de satisfaire ses besoins. On produit plutôt au nom de la production : les besoins n’existent que pour valoriser cette dernière. Leur fonction consiste à ouvrir des canaux pour que s’y écoulent les flux de marchandises. Il n’y a donc pas de place dans cette société si riche pour des besoins sociaux que la seule consommation de marchandises ne suffirait pas à apaiser. Ils n’ont droit de cité que dans la mesure où ils répondent à une demande importante et se subordonnent ainsi au cycle de la reproduction capitaliste.</p>
<p>La critique marxiste traditionnelle du capitalisme ne pouvait pas chanter les louanges du travail sans assumer <em>de facto</em> la transformation absurde des moyens en fins. Elever le travail au rang de contenu central de l’existence humaine signifie aussi bien faire l’éloge du productivisme comme fin en soi que dire un « oui » massif à la croissance économique capitaliste.</p>
<p>Plus tard, la contestation écologique a amené sur le tapis l’idée que la contrainte d’enterrer le monde sous des quantités d’usines et des avalanches de marchandises ressemblait beaucoup à une destruction et une soumission mais pas du tout, en revanche, à une émancipation. Tant que l’anticapitalisme restera prisonnier de l’illusion d’un rapport positif au travail, on ne regardera la folie productiviste que comme une question annexe par rapport à la véritable critique du capitalisme et on la comprendra de travers. La critique conservatrice de la consommation a occupé cette place laissée vide et a même réussi à mobiliser le dégoût qu’inspire la valeur d’usage des marchandises contre l’impulsion anticapitaliste.</p>
<p>Une analyse du capitalisme reformulée en critique du travail prend en vue et la misère du besoin et celle de la valeur d’usage. Elle les traite comme des éléments véritables d’une critique globale du mouvement de la valeur qui est à lui-même sa propre fin. La critique du travail précise à quel point il est grotesque et cynique d’identifier la folie productiviste avec une satisfaction à outrance des besoins pour lui opposer ensuite n’importe quelle idéologie de la rigueur. Contraindre à accumuler, tailler dans les potentiels humains et réduire la richesse des besoins humains, tout cela va plutôt bien ensemble.</p>
<p>La critique du travail en retire conceptuellement qu’il ne s’agit pas seulement d’en finir avec le travail abstrait, celui qui crée de la valeur. Il faut aussi que le travail concret, l’art et la manière dont le capital organise l’appropriation de la nature soit remis à disposition. Il faut dépasser le travail en général, concret et abstrait, parce qu’en tant que travail, le travail concret n’est de prime abord rien d’autre que le précipité sensible-empirique d’un processus d’abstraction qui le transcende.</p>
<h4>Le travail appauvrit</h4>
<p>Ses apologistes célèbrent le travail comme un déchaînement de la force créatrice de l’homme et le capitalisme comme la société dans laquelle l’application, l’habileté et l’efficacité ont trouvé le rang qui leur revient. En effet, l’enrôlement de la production de richesse sensible au service de la grande machine du travail et de la valorisation peut être décrite comme un processus visant à rendre l’homme appliqué. Un processus qu’on ne saurait qualifier de positif, plutôt un mouvement d’appauvrissement, un effacement de ses qualités sensibles.</p>
<p>La richesse sensible des sociétés pré-capitalistes se composait des résultats d’activités productrices non uniformes qui, pour l’essentiel, avaient été dérivées des rythmes naturels, de la tradition et des propriétés de la matière naturelle à laquelle on voulait donner forme. Le capital a détruit cet ordre pour le remplacer par l’omniprésence de cette forme d’activité toujours identique à elle-même, acyclique et linéaire qu’est le travail. Rendre l’homme appliqué peut certes conduire à une intensification de sa relation avec l’objet de son travail et stimuler le développement de sa personnalité, mais seulement au sens où l’on peut dire que des torturés font une expérience très intense lorsque leurs corps ont affaire à des instruments de torture. Le travail qui, en tant qu’activité devant faire en permanence des économies sur elle-même et réduire à tout prix le temps par produit, par opération — ce n’est pas autre chose qu’on entend par « efficacité » —, ne voit les particularités de son objet que comme un obstacle ralentissant le flux continu du travail. Du point de vue du travail, qui se conçoit comme un effort continu ne connaissant pas la fatigue, le besoin biologique de récupération de l’homme et sa tendance à passer de l’activité au repos semblent également n’être qu’une source de perturbation qu’il s’agit autant que possible d’éliminer. On peut donc caractériser le travail comme une guerre permanente sur deux fronts. Qui travaille fait face à sa propre corporéité et à la qualité sensible de l’objet de son travail comme à deux ennemis. Des ennemis qui n’existent cependant que s’il a renoncé à sa vie propre pour devenir une simple ressource.</p>
<h4>Le travail est patriarcal</h4>
<p>Le travail est une façon pauvre d’être actif ; il est le lieu d’une perte et non d’une acquisition de richesse sensible. En raison de ce déficit inhérent, il ne peut pas informer l’ensemble des domaines de la reproduction sociale. La domination du travail n’est absolument pas concevable sans un important secteur d’« activités de l’ombre » qui, à cause de leur contenu, ne peuvent être traduites que sous conditions ou ne peuvent pas l’être du tout en dépenses acycliques et linéaires de muscles, nerfs et cerveau et refusent d’intégrer l’organisation comme sources de revenus. Aucune société ne peut exister sans que des enfants soient pris en charge et que des individus s’acquittent pour eux-mêmes et pour d’autres de la reproduction quotidienne. L’ennoblissement du travail transformé en seule forme d’activité sociale valable coïncide avec la dépréciation de ces activités dites « féminines » et assignées généralement aux femmes. Elles peuvent être aussi indispensables que la respiration mais, puisqu’elles n’ont pas l’inqualifiable qualité de produire de l’argent à partir d’argent, elles sont ravalées au rang de « choses privées » et inférieures et restent du coup largement invisibles. Tant que l’existence humaine et la participation à la richesse sociale ne devront et ne pourront être qu’un résidu de la valorisation de la valeur qu’opère le grand moulin du travail, ces activités « féminines » ne seront structurellement qu’une condition tacite de la reproduction capitaliste. Les fleurs rhétoriques du jour de la fête des mères et les astucieux exercices de définition alléguant que le travail ne devrait pas être seulement synonyme de gagne-pain mais embrasser aussi les travaux domestiques ne changent rien à cet état de fait.</p>
<h4>Le travail est synonyme de séparation des sphères</h4>
<p>La conscience dominante est conditionnée pour expliquer les folies historiques spécifiques à la société marchande à l’aide d’une nature humaine éternelle et à les projeter ainsi dans le passé et dans l’avenir. Avec le travail, elle s’en acquitte, aux yeux du sens commun et de ses avocats théoriques, d’une manière presque déjà classique. Officiellement, ce dernier ne veut voir dans le travail que le « métabolisme qui se produit entre l’homme et la nature » (Marx). Mais, avec le concept de travail, est toujours déjà introduite en sous-main et présentée comme irréversible toute la constellation de la société marchande.</p>
<p>Qui parle de « travail » n’exprime nullement le seul fait banal que les hommes de n’importe quelle société doivent devenir actifs d’une façon ou d’une autre pour en réaliser et en développer les puissances productives. Ce terme n’a pour seul sens que celui qu’il acquiert par contraste avec d’autres formes de pratiques humaines qu’on range généralement dans des domaines (pré-)sociaux, sous les rubriques « loisir », « hobby », « volontariat » ou « vie de famille ».</p>
<p>Si tout était « travail », plus rien ne serait « travail » et ce mot finirait par perdre tout sens. Quand on élève le travail au rang d’une « nécessité naturelle éternelle », on suppose toujours déjà en douce que la production de richesse doit s’effectuer comme une forme de dessaisissement de la vie très soigneusement séparée de toutes les autres expressions de cette dernière et constituer une sphère propre, abstraite du reste du contexte social.</p>
<p>Le sujet des marchandises peut trouver cela « naturel ». Il est habitué à mener une existence divisée et à se décomposer en un homme privé, un citoyen et un homoncule laborieux exécutant, jour après jour, huit heures durant, une activité sans lien avec la vie mais réduite à un noyau l’articulant à l’économie des entreprises et l’ordonnant à une fin. Cette structure schizophrène constitue l’un des moments les plus centraux de la terreur de la société marchande.</p>
<p>Dans la description des rapports pré-capitalistes, l’abstraction-travail est tout simplement déplacée. Là où le travail était relié, comme dans les sociétés traditionnelles, à des contextes sociaux et des formes de domination durables, il ne pouvait pas se constituer comme un phénomène à part. Mais l’hypothèse selon laquelle toute société post-capitaliste devrait aussi connaître le travail est presque encore plus dangereuse que cet anachronisme. Elle neutralise l’idée d’un dépassement de la séparation des sphères. Or, sans ce motif, il ne peut pas y avoir aujourd’hui de courant se disant a bon droit anticapitaliste.</p>
<p>L’idée marxiste classique selon laquelle la société future se décomposera en un « royaume de la liberté » et un « royaume de la nécessité » étend à tous les temps, de façon un peu bavarde, la scission de notre existence en, d’un côté, une vie privée vide et, de l’autre, un travail devenu fou. Dire qu’une société libérée ne peut pas ressembler au pays de cocagne et ne peut pas mettre un terme à tout moment de nécessité matérielle est une chose. L’idée de vouloir organiser cette société libérée comme un royaume de la liberté séparé de celui de la nécessité en est une autre.</p>
<h4>L’anticapitalisme doit être une critique du travail ou il ne sera pas</h4>
<p><strong></strong> Le concept de travail appartient en même temps à deux mondes. D’une part, il peut être considéré — avec la valeur — comme la catégorie la plus abstraite et la plus générale de la critique de l’économie politique, où il ne désigne finalement que l’aspect actif de la valeur. De l’autre, le travail, c’est plusieurs millions de pratiques et d’expériences quotidiennes immédiates. Avec la façon dont les choses ont évolué ces dernières années, cette tension a gagné une composante supplémentaire. L’exigence de travail, la contrainte régulièrement renforcée de se vendre est au cœur de la guerre sociale préventive que mènent aujourd’hui — compte tenu de la véritable crise que traverse la société de travail — les gardiens de l’ordre dominant contre le matériau humain qui est entre leurs mains. À l’époque du chômage de longue durée, de ces nouveaux patrons qui ne possèdent que leur propre force de travail, des travaux forcés officiels mais aussi des revendications salariales intercatégorielles au rabais, le concept de travail est plus que jamais le lieu d’un combat.</p>
<p>Aujourd’hui, le climat social est à la brutalisation, l’isolement et l’égomanie et donne au projet de l’émancipation un caractère désespérément obsolète. Mais cette tendance à une concurrence totale et ne connaissant plus de limites n’a pas d’autre point de départ qu’une soumission inconditionnelle à la dictature du travail. Un courant anticapitaliste ne risque donc de trouver une force de rayonnement et de devenir offensif que s’il comprend que c’est sur le <em>diktat</em> de la valorisation et du travail que se focalise le pouvoir correspondant à la forme de socialisation aujourd’hui dominante et s’il fait de ce <em>diktat</em> le point de mire de sa critique. Tant que la gauche plongera — aussi bien théoriquement que pratiquement — dans l’océan de la réalité mais négligera, au cours de sa descente, de s’arrêter au niveau de contradiction atteint aujourd’hui par la société marchande, un niveau où le travail sacré ne peut plus être décrit que comme un travail devenu fou, elle ne reposera plus jamais le pied sur la terre ferme. Il n’y aura plus d’anticapitalisme au XXIème siècle, à moins que ce dernier fasse du travail l’objet de sa critique.</p>
<h4>La répression et l’émancipation</h4>
<p>Pendant plus de cent ans, génération après génération, les anticapitalistes sont entrées en guerre contre le <em>statu quo</em> au nom du travail. Exception faite de quelques positions marginales — on pense ici, par exemple, à l’<em>Eloge de la paresse</em> de Paul Lafargue —, les « révolutionnaires » aussi bien que les « réformistes » ont persisté à identifier « libération » et « travail ». Cette équation tenace n’était bien sûr pas seulement le résultat d’un <em>blackout</em> collectif.</p>
<p>Ce malentendu, qui a repris du service pour la dernière fois au cours de l’ère de réformes sociales-démocrates ouverte par le mouvement de 1968, doit surtout sa plausibilité à deux tendances séculaires.</p>
<p>D’une part, aussi longtemps que le système de la valorisation capitaliste a été porté par un mouvement d’expansion historique, le travail a été compris comme un principe d’intégration sociale. Ce grand appétit de force de travail superflue n’a été interrompu que temporairement par des crises économiques et a offert, sur la base de l’ordre établi, une véritable perspective à ceux qui possédaient cette marchandise.</p>
<p>D’autre part, en s’expliquant avec des relations d’autorité personnelles plus anciennes en provenance des débuts de l’histoire de la société marchande, l’impulsion émancipatrice pourrait interférer avec l’impératif de système, détruire les barrières sociales traditionnelles et les remplacer par des relations objectivées entre le sujet des marchandises et celui du travail devenus égaux. Le recentrement progressif de la domination sociale sur l’impératif d’accumulation et l’enrôlement de l’Etat au service de l’objectif de la valorisation de la valeur conçue comme une fin en soi a été perçu moins comme l’aggravation et l’achèvement d’un contrôle social objectivé que comme le refoulement d’un pouvoir visible et personnel. La « cage d’acier » de la servitude (Max Weber), qui ne connaît et ne traite les hommes que comme des masques de théâtre, des brutes de travail, des sujets de droit ou encore des citoyens pouvait ainsi apparaître comme son contraire exact, comme un degré de liberté potentiel obtenu de haute lutte.</p>
<p>Les combattants anticapitalistes n’avaient bien sûr jamais rêvé de transformer les directeurs d’usines en « partenaires sociaux » et les masses prolétaires affamées en vulgaires propriétaires d’un logement, d’une Mercedes et d’un livret syndical. Du fait qu’ils se sont obstinés à prendre fait et cause pour le principe capitaliste du travail, leurs efforts héroïques ne risquaient pourtant pas de déboucher sur autre chose.</p>
<p>La lutte contre les intérêts particuliers de la bourgeoisie et pour l’amélioration des conditions de vie des masses n’ont supprimé de l’ordre dominant que ce qui était devenu anachronique, c’est-à-dire ce qui, selon les critères de rationalité de la société marchande, se révélait contre-productif.</p>
<p>C’est contre sa propre intention que la contestation anticapitaliste a ainsi fait pénétrer la logique des marchandises dans les masses. Sans ce moment de trop, sans cette détermination à mettre fin à la domination capitaliste, ce « succès de la modernisation » aurait difficilement pu avoir lieu.</p>
<p>Il a certainement coïncidé aussi avec un affaiblissement progressif de cette impulsion pourtant toujours active. L’idée paradoxale selon laquelle on pourrait en finir avec l’exploitation et la domination et, en même temps, continuer à pousser des vivats en l’honneur du travail s’est révélée n’être qu’une erreur de jeunesse dans l’histoire de la société marchande. Ce n’est toutefois pas un signe de maturité mais plutôt de gâtisme d’en déduire qu’il faut jeter aux orties l’idée d’émancipation. Ce n’est pas l’idée de libération qui est anachronique mais la dictature du travail et plus encore la liaison entre émancipation et travail.</p>
<h4>La communauté de ceux qui travaillent</h4>
<p>Travailler ne signifie pas seulement, pour le sujet, ajuster l’objet auquel il travaille, soumettre ce dernier à des lois pour qu’il soit rationnellement rentable et utilisable. Travailler implique toujours aussi que le sujet lui-même s’ajuste. Et c’est au moment où le sujet qui travaille apprend à s’identifier à la violence qu’il exerce sur l’objet que cette expérience répressive laisse inévitablement sa marque sur lui. C’est le trauma résultant du fait d’être soumis au travail qui motive le refus de ceux qui ne peuvent ou ne veulent correspondre à l’image idéale de l’homme blanc toujours prêt à travailler. Là où le travail est honoré, ces derniers sont considérés comme inférieurs et mènent une existence marginale.</p>
<p>Malgré tous les discours sur l’égalité, cette logique de dépréciation a aussi régulièrement retenti dans les communiqués de l’aile gauche du grand mouvement en faveur du travail des XIX et XXème siècles — assez souvent d’une façon à peine audible —, mais c’est principalement son aile droite qui a formulé les doctrines de l’infériorité inhérentes à l’<em>ethos</em> du travail.</p>
<p>Pendant la phase ascendante de la société de travail, cette tendance à l’exclusion est restée un contre-moment à l’intérieur d’un grand mouvement historique d’inclusion. L’idée de garder une distance commune par rapport à ce qui est « inférieur » — au sens de ceux qui glorifient le travail — a fait l’objet d’un accord tacite dans le camp du travail. Pour passer de l’identification avec le processus de la division du travail dans les grandes usines à l’allégeance à la grande « communauté industrielle » — qu’on peut interpréter comme transcendant les classes sociales —, il n’y avait qu’un pas à franchir.</p>
<p>Les idéologies concurrentes de l’époque avaient leur dénominateur commun dans la fraternité du travail. La variante socialiste de la religion du travail s’était fixé comme objectif de libérer de l’emprise prétendument usurpatrice du rendement la forme d’activité capitaliste comprise de travers comme une force éternelle et originelle. Pour ce faire, elle avait défini la classe des « actifs » en l’opposant catégoriquement au capital. À cette provocation, ses adversaires de droite et libéraux n’ont pas répondu en célébrant le capital comme étant à lui-même sa propre fin, mais en proposant la définition alternative d’une « communauté de travail » transcendant les classes sociales. La légitimation de la domination capitaliste a consisté à désigner les chargés de fonction du capital comme un type de travailleur spécifique, comme la partie de la « communauté de travail » à laquelle incombent les tâches de la coordination et de l’organisation.</p>
<h4>La déification du travail et l’antisémitisme</h4>
<p>L’ennoblissement du capital et son élévation au rang de premier serviteur du travail sont liés, surtout dans la variante droitière de ce geste, à sa division projective. Le capital productif s’est vu charger d’incarner le sensible concret et accorder l’auréole du « Bien », tandis que le capital monétaire et financier s’est vu attribuer tout ce qu’il y a d’abstrait et de destructeur dans la domination capitaliste. De cette externalisation de l’effroi du capitalisme — qui a fourni l’image de l’ennemi indispensable à la construction d’une communauté de travail transcendant les classes — à sa personnalisation antisémite, il n’y a qu’un pas à franchir. Il n’y a pas que dans la vision nationale-socialiste du monde que la séparation fantasmagorique entre « capital créateur » et « capital accapareur » a été amalgamée à l’opposition entre, d’un côté, « travail national » sacré et, de l’autre, « argent juif » sans racines. Tout comme la religion du travail est parfaitement compatible avec des idées racistes, elle se distingue aussi par son affinité profonde avec des modèles de pensée antisémites. Les choses ont évolué en Allemagne d’une façon singulière dans la mesure où la « patrie du travail » a franchi le pas menant de la détestation idéologique à une pratique de l’extermination industrielle organisée par l’Etat. C’est seulement dans le nazisme que la mobilisation totale du travail national a trouvé son accomplissement avec la construction d’usines de cauchemar prétendument anticapitalistes — des « usines de destruction de la valeur » (Moishe Postone) — dans lesquelles, avec les victimes juives bien réelles, devaient aussi être fantasmagoriquement gazés et brûlés les moments de la domination du travail abstrait séparés du travail idéalisé. La fraternité de « ceux qui travaillent avec leur front » et de « ceux qui travaillent avec leurs poings » a été scellée par le meurtre de ceux qui avaient auparavant été exclus de la définition de la communauté de travail allemande.</p>
<p>La Shoah n’a pas seulement fait éclater le cadre de la fonctionnalité de la société marchande parce qu’elle a poursuivi un objectif irrationnel, mais aussi parce qu’elle a renversé le rapport intime entre travail et destruction. Alors que, d’habitude, la destruction est un moment qui accompagne la praxis capitaliste et que l’accumulation de profit constitue l’objectif des objectifs, avec Auschwitz, l’anéantissement est devenu indépendant au point de constituer un contenu propre. Que des hommes aient été massivement forcés de travailler à mort pour le bien de la production de richesse capitaliste, c’est ce qui a eu lieu depuis l’époque de l’« accumulation originelle ». Dans le génocide des Juifs européens, l’exploitation réelle du travail a en revanche fonctionné comme un simple moyen, tandis que l’anéantissement de la vie était devenu le véritable objectif. La possibilité de cette transformation nous informe de l’existence d’un rapport entre travail et mort bien plus intime que celui que soupçonne un anticapitalisme orienté sur le seul paradigme de l’exploitation.</p>
<h4>Deux sortes de dépréciations de la marchandise-force de travail</h4>
<p>Les années 1970 marquent un tournant dans l’histoire de la société de travail. Avec la fin du <em>boom</em> fordien d’après-guerre, l’appétit de force de travail sans cesse croissant de la machine à valoriser n’a pas seulement diminué de façon temporaire. On peut même dire que, dans le sillage de la révolution micro-électronique, le capital a fini par développer une forme d’anorexie structurelle. L’expansion séculaire de la société de travail a pris fin et sa crise a commencé.</p>
<p>Prise en soi, la dépréciation de la marchandise-force de travail n’est pas un phénomène inconnu. Dans les crises cycliques du passé, le capital variable avait aussi été retiré de la circulation dans le cadre de la destruction périodique du capital. Qu’on pense à la grande dépression ou à la crise de l’économie mondiale. Aujourd’hui, sous le signe de la <em>« jobless growth »</em> [de la croissance sans emploi] souvent invoquée, s’engage toutefois, face à la dépréciation générale du capital, un processus indépendant de dépréciation spécifique à la marchandise-force de travail et transcendant le cycle. Le rapport entre dépréciation et valorisation de la force de travail s’en trouve fondamentalement transformé. De la révolution industrielle jusque dans les années 1970, la valorisation du matériau humain superflu avait dominé à moyen et long terme par rapport à la libération de la force de travail. Aujourd’hui, la valorisation de la force de travail est devenue un moment qui transcende et détermine le développement historique.</p>
<p>Ce changement n’est pas resté sans conséquence pour le contenu social de la dictature du travail. Si la domination du travail a fonctionné pendant une longue période comme un système d’<em>intégration</em> répressive — du moins dans les centres du marché mondial —, la structure de la société de travail a de plus en plus pris le caractère d’un ordre d’exclusion brutal. La modernisation de la société souvent invoquée et, en particulier, la « transformation de l’État social » ont fourni le cadre juridique et institutionnel requis. Même dans les pays qui forment le cœur du capitalisme, on trouve une armée toujours plus nombreuse d’hommes marginalisés, qui ne trouvent pas d’emploi ou seulement un emploi précaire, face à un cœur de la société de travail qui, lui, devient de plus en plus petit.</p>
<p>C’est surtout dans les pays de la zone euro que le nouvel ordre social du travail basé sur une large élimination du contrat de travail normal a tardé à prendre ses contours. En Allemagne, c’est peut-être seulement avec les « réformes du marché de l’emploi » du gouvernement Schröder que la digue a cédé. En France, on s’attend à ce que la précarisation déjà considérable continue encore à monter. Les rapports de légitimation communs au capital et au travail se transforment plus vite en revanche — et cela dans le monde entier. Le discours néo-libéral des années 1980/1990 avait déjà imposé un changement de rôle par rapport à l’image fordienne du monde. Si jusque-là le capital avait dû se vendre comme du travail, le travail doit désormais se percevoir comme un « capital humain ». On ne peut plus dire que les patrons sont des travailleurs d’un type un peu différent ; il faut dire désormais que les travailleurs qui possèdent la marchandise-force de travail sont les « patrons de leur force de travail ».</p>
<p>On ne devrait pas se contenter d’écarter cette singulière transvaluation comme une phraséologie creuse. Elle nous informe en fait de façon biaisée de modifications véritablement radicales, en l’occurrence du passage à une société de travail méthodiquement désolidarisée et atomisée et nous y prépare mentalement. Là où le salaire a subi une mutation et cessé d’être le prix négocié collectivement d’une marchandise pour devenir le profit dégagé par un capital humain isolé, les écarts extrêmes que reflète la grille des salaires sont la chose la plus normale du monde. De tels écarts font partie du risque que prend tout patron, un risque qu’il peut parfois totalement supprimer.</p>
<p>Les salariés de l’ère fordienne ont encore vécu dans un monde doublement protégé de la concurrence. D’une part, du point de vue de l’activité individuelle, la coopération dans le processus de production fondait une communauté répressive et paternaliste ; de l’autre, le formatage de la société de travail par les économies nationales mettait des barrières à la concurrence. La figure centrale du moderne « patron de capital humain » est en revanche partisane d’une subsomption directe sous le <em>diktat</em> du marché mondial et d’un affaiblissement progressif des pouvoirs intermédiaires (syndicats, comités d’entreprise, Etat providence).</p>
<p>Par contraste avec la société d’<em>apartheid</em> d’emblée mondiale du XXIème siècle, le modèle de fabrication fordien aujourd’hui obsolète nous apparaît presque sous un jour indulgent avec son triple accord musical composé d’un travail de masse, d’une consommation de masse et d’une politique de protection sociale. Mais une orientation nostalgique visant à rétablir l’honneur perdu du travail n’a pas sa place dans la lutte contre le capitalisme aujourd’hui devenu fou. Viser à rétablir l’honneur perdu du travail ne serait pas seulement un objectif faible, cela reviendrait dans les conditions actuelles à désarmer d’avance l’opposition. La métamorphose qui fait du travail, principe répressif d’intégration sociale, un principe d’exclusion et de désintégration est irréversible. Une gauche rêvant d’un retour à des formes moins mauvaises de servitude laborieuse et transfigurant cette dernière resterait, <em>du point de vue pratique</em>, désarmée et impuissante et tomberait, <em>du point de vue idéologique</em>, dans une zone grisâtre où s’estompent les limites avec les modèles d’explication nationaux et réactionnaires. La réponse adéquate au processus de dépréciation réellement à l’œuvre n’est pas une réévaluation du travail par rapport au capital mais un programme de dépréciation émancipatrice consciente vis-à-vis de ce qu’on tient pour ce que nous avons de plus sacré, à savoir le travail.</p>
<p>(traduction : Christophe David)</p>
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		<title>Autriche &#8211; La recomposition de l&#8217;extrême droite</title>
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		<pubDate>Sun, 31 Dec 2006 00:00:00 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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			<content:encoded><![CDATA[<h3><a href="http://www.streifzuege.org" target="_parent"></a></h3>
<p>&#8220;L&#8217;humanité&#8221; 9.10.06</p>
<p><em>Par Franz Schandl, historien et politologue autrichien.</em></p>
<p>On peut se réjouir de la fin prévisible de la coalition entre le chancelier Wolfgang Schüssel, président du Parti chrétien démocrate autrichien (ÖVP), et le populiste d&#8217;extrême droite Jörg Haider (jadis leader du Parti libéral FPÖ, devenu entre-temps Alliance pour l&#8217;avenir de l&#8217;Autriche, BZÖ). Mais il ne faut surtout pas tirer de conclusion précipitée après le scrutin législatif du 1er octobre. Les vrais vainqueurs du scrutin sont une fois de plus les partisans de l&#8217;extrême droite populiste.</p>
<p><span id="more-604"></span>Si l&#8217;on comptabilise l&#8217;ensemble des suffrages des deux formations issues de la scission du vieux parti de Haider, on s&#8217;aperçoit que le FPÖ de Heinz-Christian Strache et le BZÖ de Peter Westenthaler réalisent ensemble plus de 15 % des voix, alors que le FPÖ de Haider avait tout juste passé en 2002 la barre des 10 %.</p>
<p>C&#8217;est Strache qui a gagné de toute évidence la bagarre contre Westenthaler, la créature de Haider, pour s&#8217;approprier les faveurs des sympathisants d&#8217;extrême droite. Strache avait déjà réalisé une percée significative lors des élections de l&#8217;assemblée du Land de Vienne, il y a un an, alors que les proches de Haider s&#8217;y étaient écroulés. Strache n&#8217;a certes rien d&#8217;autre à dire que ce que Haider avait déjà pu formuler originellement mais ce n&#8217;est pas le critère qui compte. Le chef du nouveau FPÖ a su se transformer en une machine à discourir qui sait se faire entendre en maniant en guise d&#8217;arguments les pires préjugés. De vingt ans plus jeune que Haider, il donne le sentiment de dégager davantage de nouveauté.</p>
<p>Cela suffit.</p>
<p>Son succès électoral s&#8217;est construit sur une agressivité décuplée en termes de politique à l&#8217;égard des étrangers. Strache a tout misé sur la carte &#8221; Ausländer raus &#8221; (&#8221; étrangers dehors &#8220;), jouée et rejouée jusqu&#8217;au bout. Un homme, une campagne. &#8221; Les Suisses ont limité les droits des étrangers : l&#8217;Autriche a besoin d&#8217;un changement d&#8217;orientation, &#8221; a insisté, en fin de parcours, le chef du FPÖ. Et tout un chacun ici, en se montrant honnête avec lui-même, sait bien qu&#8217;un référendum analogue (la votation suisse, qui a eu lieu une semaine avant les législatives autrichiennes, a conduit à la quasi-suppression du droit d&#8217;asile dans ce pays &#8211; NDLR) ne donnerait pas d&#8217;autre résultat que chez nos voisins. La politique du FPÖ est sur cette question capable de rassembler une majorité. Il ne s&#8217;agit en aucun cas de s&#8217;en accommoder ou de s&#8217;y résigner, tout au contraire. Mais c&#8217;est ainsi. Le potentiel hérité de Haider est toujours présent, il lui suffit d&#8217;être utilisé de façon adéquate. Même si le personnage de Haider s&#8217;étiole, son potentiel affiche tout de même une capacité à s&#8217;étendre en dépit des divisions et autres scissions. Il a perdu son combat contre le FPÖ et ne conserve de vrai rayonnement que dans sa réserve de Carinthie. Là le terrain lui reste favorable, et de façon étonnante. Si son parti le BZÖ n&#8217;a pas réalisé plus de 2,5 % dans huit Länder, il a réussi dans son fief à rassembler jusqu&#8217;à 25 % des suffrages.</p>
<p>Mais si le temps de Haider &#8221; prototype &#8221; est dépassé, sa marque populiste reste sur une voie victorieuse. Beaucoup ont du mal à faire cette différenciation. L&#8217;électorat actuel et ancien de Haider ne s&#8217;est pas détourné de lui. C&#8217;est lui qui l&#8217;a quitté. a commis deux erreurs politiques en désavouant en 2002 sa propre équipe gouvernementale et en provoquant une scission en 2005 pour créer son propre parti. Initiatives relevant exclusivement d&#8217;un ego très développé.</p>
<p>Le populisme d&#8217;extrême droite continue de croître et de prospérer en Autriche. Les crises circonstancielles du FPÖ n&#8217;illustrent pas son déclin, ni sur le plan idéologique ni sur celui de sa base. Elles n&#8217;ont fait tout au plus que signaler une baisse de forme de son personnel dirigeant à un moment donné.</p>
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		<title>Quelques bonnes raisons de se libérer du travail</title>
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		<pubDate>Sat, 31 Dec 2005 00:00:00 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Ohne thematische Zuordnung]]></category>
		<category><![CDATA[Anselm Jappe]]></category>
		<category><![CDATA[Français]]></category>

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		<description><![CDATA[Anselm Jappe Extrait de la prise de parole d&#8217;Anselm Jappe au FSEPB (Forum Social Pays Basque) : &#8220;Il semble aujourd’hui qu’une théorie et une pratique critique de la société actuelle aient surtout la tâche de défendre le travail, de trouver de nouvelles possibilités de créer des postes de travail et de défendre aussi les travailleurs. [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><em>Anselm Jappe</em></p>
<p>Extrait de la prise de parole d&#8217;Anselm Jappe au FSEPB (Forum Social Pays Basque) :</p>
<p>&#8220;Il semble aujourd’hui qu’une théorie et une pratique critique de la société actuelle aient surtout la tâche de défendre le travail, de trouver de nouvelles possibilités de créer des postes de travail et de défendre aussi les travailleurs. On pourrait donc se demander quel est le sens d’une expression comme: « se libérer du travail. » En plus, le bon sens commun se demande comment on pourrait bien vivre sans travail. Naturellement il faut toujours travailler, il faut que chacun travaille pour gagner sa vie, à moins d’exploiter les autres. Il semble aussi encore plus évident que la société en tant que telle doit travailler pour trouver ses moyens de vivre. Sans travail rien ne peut exister de ce dont nous avons besoin pour vivre, donc naturellement, si on conçoit la critique du travail en tant que telle, elle n’a pas de sens, et cela reviendrait un peu à critiquer la pression atmosphérique ou la force de gravitation. Le travail est peut-être quelque chose de désagréable mais qui doit toujours exister. On ne peut pas s’en libérer.</p>
<p><span id="more-682"></span>Evidemment je veux avoir ce soir un autre discours pour dire pourquoi &#8211; selon moi, et selon la Théorie de la critique de la valeur, élaborée dans les dernières années par la revue allemande «Krisis », mais aussi par d’autres auteurs d’autres pays ­ pourquoi, donc, cette critique se base surtout sur une critique du travail, et du travail conçu comme une catégorie typiquement capitaliste, et même comme le coeur de la société capitaliste.</p>
<p>Naturellement il faut dire d’abord que le travail au sens moderne n’est pas du tout égal à l’activité. Car une critique de l’activité humaine n’aurait pas de sens. Parce qu’il est évident que l’être humain est toujours actif d’une manière ou d’une autre et qu’il faut être actif pour organiser « l’échange organique avec la nature » comme l’appelle Marx, c’est à dire tirer de la nature les moyens de subsistance. Mais ce qu’aujourd’hui nous appelons « travail », et ce depuis deux cents ans au moins, n’est pas la même chose que l’activité, ni même que l’activité productive. Car si nous disons « travail », nous rassemblons en général les choses les plus différentes, les plus disparates, et en un seul concept excluant en même temps beaucoup d’autres. Par exemple cuire des petits pains ou conduire une voiture, bêcher la terre ou taper sur un clavier, gouverner un pays ou tenir une conférence. Tout cela est normalement considéré comme du travail car il se traduit par une certaine somme d’argent, quelque chose qui peut être vendu et acheté sur le marché.</p>
<p>Et il y a aussi beaucoup d’autres activités qui normalement sont également importantes pour la vie humaine et qui ne sont pas considérées comme du travail: par exemple tout le secteur domestique qui est traditionnellement laissé aux femmes, tous les soins des enfants, des personnes âgées, parce que ces activités ne génèrent pas de sommes d’argent. Le concept de travail est donc d’ores et déjà quelque chose qui sépare une partie des activités humaines par rapport à leur ensemble, par exemple par rapport aux jeux, aux rituels, aux échanges directement sociaux, par rapport aussi à toute la reproduction privée ou domestique. La preuve en est le fait que le mot « travail » semble être évident. Or le mot n’existait ni en grec, ni en latin, ni en d’autres langues, au moins au sens moderne. Je ne sais pas si vous connaissez tous quelle est l’origine du mot. Il dérive du mot latin:« tripalium », un instrument à trois pieds ­ d’où son nom &#8211; utilisé à la fin de l’Antiquité ; un instrument qui servait exactement à torturer les serfs en révolte qui ne voulaient pas travailler. A l’époque il y avait beaucoup de personnes qui ne travaillaient que si on les y forçait par la torture. Donc ce mot « travail », qui n’est pas du latin classique mais est apparu au Moyen-Age, ne signale déjà pas l’activité en tant que telle, utile aux productifs, et encore moins l’épanouissement ou la réalisation de soi, mais il indique déjà comment quelque chose de pénible est obtenu par la force, et quelque chose qui n’a pas un contenu précis. De même pour le mot latin « labor » qui désigne à l’origine une espèce de poids sous lequel on trébuche. Et le mot « labor » en latin n’indique pas l’activité utile mais en général tout genre de peine ou de fatigue et aussi la douleur de la femme qui accouche. L’origine étymologique du mot allemand pour le travail: « arbeit » est à chercher dans la notion d’orphelin. « Arbeit » était l’activité de l’orphelin, donc de quelqu’un aux besoins duquel personne ne pourvoyait, qui était obligé de s’astreindre aux activités les plus pénibles pour réussir à survivre. J’ai appris hier que le mot basque qui traduit l’idée de travail évoque également la fatigue, la peine.</p>
<p>Donc il ne s’agit pas seulement d’une excursion dans l’étymologie, déjà significative; mais cela démontre que jusqu’à une époque relativement récente le concept de travail, comme nous le concevons aujourd’hui, n’existait pas. Cela nous fait penser que même le travail comme catégorie sociale, comme une façon de concevoir l’activité dans la société, n’est pas quelque chose de si naturel, de si évident, de si consubstantiel à l’être humain, mais que ce que nous appelons travail est une invention sociale. Comme je l’ai dit, l’être humain a toujours été actif, a toujours eu beaucoup d’activités fatigantes, pénibles, mais dans la société d’avant la société capitaliste industrielle on avait surtout certains besoins. Certains d’entre eux pouvaient être absurdes, comme celui du pharaon qui voulait faire construire des pyramides, ce n’est pas là la question, mais on fixait toujours les besoins, puis après, pour les satisfaire, on mettait en oeuvre les activités nécessaires. Donc les activités existaient en tant que nécessaires pour réaliser ces besoins. Ce qui intéressait la société ce n’était pas l’activité, c’était le résultat : ce n’était pas le fait de bêcher la terre mais c’était le blé qu’on voulait recueillir. Et c’est aussi la raison pour laquelle on cherchait plutôt à faire exécuter les activités les plus pénibles par des esclaves ou des serfs. Mais même dans ce cas-là on ne faisait pas travailler les esclaves pour travailler mais parce que les maîtres voulaient avoir la jouissance des biens de ce monde. Tout cela a changé dans le monde capitaliste. Cela a commencé en certains endroits à la fin du Moyen-Age, et surtout lors du véritable essor de la société capitaliste, dans la deuxième moitié du 18° siècle, lorsque le travail est devenu le véritable but de la société et non un moyen. Il est sûr qu’au plan de l’histoire mondiale il s’agit d’un changement des plus importants, comme je vais maintenant chercher à l’expliquer.</p>
<p>La société capitaliste est l’unique société dans l’histoire humaine pour qui la seule activité productive, ou ce qu’on peut appeler travail, n’est plus seulement un moyen pour réaliser un but, mais devient un but auto référentiel, pour utiliser un mot un peu philosophique. En effet, tout le travail dans la société capitaliste est d’une certaine façon un travail abstrait. Abstrait ne veut pas dire immatériel, informatique etc., comme certains le disent aujourd’hui. Ce n’est pas du tout le sens du mot chez Karl Marx dans son oeuvre principale, « Le Capital », et dans le premier chapitre qui ne commence pas du tout avec les classes, ni avec la lutte des classes, ni avec la propriété des moyens de production, ni avec le prolétariat. Marx, dans le premier chapitre du « Capital », commence en analysant les catégories qui sont, selon lui, les plus fondamentales de la société capitaliste. Dans la société capitaliste seulement, pas dans toutes les sociétés humaines. Et ce sont notamment la marchandise, la valeur, l’argent et le travail abstrait. Par travail abstrait, Karl Marx entend le fait suivant: dans un régime capitaliste, tout travail a deux côtés, il est en même temps travail abstrait et travail concret. Ce ne sont pas deux types de travail différents mais ce sont les deux côtés de la même activité. Pour donner des exemples très simples: le travail du menuisier, du tailleur, sont, du côté concret, des activités très différentes, qu’on ne peut pas du tout comparer entre elles car l’une utilise le tissu, l’autre le bois etc. Ce sont deux produits très différents, et ce sont deux types d’activités très différentes si on les considère sous l’angle de l’activité concrète. En même temps toutes les activités ont aussi quelque chose en commun: elles sont, comme le dit Marx, « une dépense de muscles, de nerfs ou de cerveau ».</p>
<p>Tout travail est aussi en même temps une dépense d’énergie humaine. C’est toujours vrai, mais c’est seulement dans la société capitaliste que cet autre côté, cette dépense d’activité, d’énergie humaine, devient le côté le plus intéressant, le plus important au niveau social. Parce qu’elle est égale dans tous les travaux et dans toutes les marchandises. Parce que, si naturellement toute activité peut être réduite à une simple dépense d’énergie, c’est une simple dépense qui se déroule dans le temps. Dans cette perspective le travail du tailleur et celui du menuisier sont complètement différents du côté concret, mais du côté abstrait ­ du côté de l’énergie dépensée &#8211; ils sont absolument égaux et la seule différence réside dans leur durée et donc dans leur quantité. Est-ce suffisamment clair? Par exemple si une table a été faite en deux heures de travail, elle a une valeur double à celle d’une chemise que le tailleur a pu coudre en seulement une heure. Maintenant en réalité cela est beaucoup plus compliqué que cela car il n’y a pas seulement le travail direct du menuisier. Ce dernier a aussi dû utiliser les matériaux naturels, mais cela ne change rien à l’affaire en général. Donc ce qui décide à la longue, sur le marché capitaliste, la valeur des marchandises, c’est le travail qui a été dépensé. Mais aussi parce que ce travail est la seule chose qui soit égale dans toutes les marchandises, sinon il n’y aurait aucune possibilité de les comparer. Je dois simplifier un peu pour la conférence: la valeur doit ensuite subir aussi beaucoup de transformations pour se traduire enfin dans les prix du marché, mais la logique de base selon Marx reste celle-ci : la valeur d’une marchandise est déterminée par le temps de travail nécessaire pour créer cette marchandise, et donc de ce point de vue, toutes les marchandises sont égales, une marchandise vaut quatre heures, une autre deux heures, une autre une demi-heure. Cela veut dire qu’on fait abstraction du côté concret d’une marchandise. Il faut toujours aussi bien sûr que l’activité se réalise dans quelque chose de concret, parce que si la marchandise ne rencontrait aucun besoin il serait assez difficile de la vendre. Même si on peut aussi créer le besoin après etc.</p>
<p>Mais en même temps ce n’est pas la nécessité ni le besoin qui déterminent la valeur sur le marché. C’est seulement le temps de travail qui a été dépensé, et donc cela veut dire, par définition, que le travail qui compte dans le système capitaliste, sur le marché, c’est toujours le travail abstrait, un travail absolument indifférent à tout contenu et qui ne s’intéresse qu’à sa propre quantité. La seule chose importante sur le marché capitaliste c’est d’avoir la plus grande quantité de travail disponible afin de pouvoir la vendre. Cette quantité de travail se traduit dans la valeur et la valeur dans l’argent. En effet, qu’il s’agisse d’une table ou d’une chemise n’est pas important pour le marché. L’important c’est que la table puisse coûter cent euros et la chemise dix euros. Chaque marchandise correspond à une quantité d’argent. Donc, devant l’argent, toutes les marchandises sont égales. Mais, en dernière analyse, l’argent n’est que le représentant du travail qui a été dépensé pour la production, pas du travail sous l’angle concret, mais sous l’angle abstrait. Excusez-moi si je me répète plusieurs fois, car c’est apparemment très simple, mais en vérité ce n’est pas si facile de comprendre cette double nature de la marchandise qui est aussi une double nature du travail. Dans la production capitaliste pour le marché capitaliste la seule chose intéressante est le travail abstrait et cela induit une indifférence totale au contenu : si en plaçant un capital dans la fabrication de bombes, si les bombes peuvent représenter une quantité majeure de travail par rapport, par exemple, à la fabrication de pains, alors on investit dans les bombes.</p>
<p>Notez bien qu’il ne s’agit pas de méchanceté psychologique ou morale de la part du propriétaire du capital, cela peut très bien s’y ajouter mais ce n’est pas la racine. En tant que tel, le capitalisme du système est fétichiste, comme dit Marx, c’est à dire qu’il est un système automatique, anonyme, impersonnel où les personnes d’une certaine façon doivent seulement exécuter les lois du marché. Et ces lois du marché disent qu’il faut rechercher la plus grande quantité d’argent, parce que, sinon, on est éliminé par la concurrence. Et la plus grande quantité d’argent cela veut dire qu’on doit réussir à mettre en marche la plus grande quantité de travail parce que le travail donne la valeur et que le profit ne se crée que par ce que Marx appelle la plus-value ou sur-valeur &#8211; la traduction est différente en français et en allemand &#8211; parce que c’est seulement la partie du travail des travailleurs, celle qui n’est pas payée et revient au propriétaire du capital qui fait son profit sur la plus-value, qui est une partie de la valeur. Donc que doit faire le propriétaire du capital? Il a une somme d’argent et avec cette somme il achète la force de travail, les ressources naturelles et les machines, il fait travailler l’ouvrier puis il retient le produit. Mais il existe là une différence très importante avec tout autre genre de société. Naturellement le propriétaire du capital ne fait pas cet investissement si, à la fin du processus, il n’a pas engrangé une somme de valeur plus grande qu’au départ. Investir son argent cela veut dire investir dix mille euros pour obtenir à la fin douze mille euros, sinon cela n’a pas de sens d’un point de vue capitaliste. Et donc le côté abstrait gagne absolument sur le côté concret. Parce que si dans un autre type de société, toujours en simplifiant, dans un échange concret, par exemple entre le menuisier et le tailleur, ce n’est pas le rapport de valeur qui intéresse, alors le menuisier n’a pas besoin d’une autre table et peut donc échanger avec la chemise qu’il ne peut pas faire mais que l’autre va lui donner. Il y a dans ce dernier cas un rapport entre deux besoins.</p>
<p>Là où, au contraire, le but de la production est de transformer une somme d’argent en une somme d’argent plus grande, il n’y a plus cet intérêt pour le besoin mais seulement un intérêt pour une croissance quantitative. Si j’échange une chemise contre une table il n’y a pas besoin d’une croissance quantitative : là, dans cette hypothétique société antérieure, l’important c’est que tous les besoins soient satisfaits. Ce n’est pas la même chose là où l’argent est le but de la production. Il n’y a alors aucun but concret, le seul but est donc quantitatif qui est d’augmenter, donc de transformer dix en douze, puis douze en quatorze, quatorze en vingt etc. C’est là une différence énorme entre la société capitaliste et toutes les sociétés précédentes. La caractéristique de la société capitaliste n’est pas d’être injuste, de s’adonner à l’exploitation. Les autres sociétés l’étaient également, mais c’étaient des sociétés qui étaient plus ou moins stables car la production avait pour but de satisfaire des besoins, au moins les besoins des maîtres, et cela signifie que tout but concret est limité, car je ne peux pas manger tout le temps, toute activité concrète trouve sa limite. Ce n’est pas la même chose pour une activité purement, pourrait-on dire, mathématique, quantitative, comme l’augmentation du capital, de l’argent, car il n’y a là aucune limite naturelle, c’est un procès qui doit toujours continuer et c’est aussi la concurrence qui pousse tout un chacun à ne jamais se limiter mais de toujours chercher à augmenter son capital: ainsi agit chaque propriétaire du capital sans aucun égard pour les conséquences écologiques, humaines, sociales etc. Tout cela n’est pas nouveau, je ne fais pas autre chose que résumer ce que dit Marx. Cependant, c’est un côté de Marx qui est le moins connu par rapport par exemple à la lutte des classes. Mais il faut toujours se rappeler que le capital c’est de l’argent accumulé. L’argent est le représentant plus ou moins matériel de la valeur, et la valeur c’est du travail.</p>
<p>En vérité le capital n’est pas complètement opposé au travail, donc le capital c’est du travail accumulé. Donc l’accumulation du capital c’est l’accumulation du travail. Ou, plus précisément, du travail mort, du travail déjà passé qui crée la valeur et celle-ci sous sa forme argent est ensuite réinvestie dans les cycles productifs. Parce qu’un propriétaire du capital a intérêt à faire travailler le plus possible: si je fais un certain profit en employant un ouvrier, je fais double profit en employant deux ouvriers et si j’emploie quatre ouvriers je fais quatre fois le même profit si tout va bien. Cela veut dire que le propriétaire de capital a tout intérêt à faire travailler le plus possible. La question n’est pas de faire travailler parce que la société a des besoins, mais de faire travailler pour travailler, car c’est seulement en faisant travailler qu’on accumule du capital. On peut donc créer le besoin après, éventuellement. Donc la société du capital n’est pas seulement la société de l’exploitation du travail des autres, mais une société dans laquelle c’est le travail qui est la forme de richesse sociale. L’accumulation d’objets concrets, de biens d’usage, qui est bien réelle dans la société capitaliste industrielle, est d’une certaine façon, un aspect secondaire parce que tout le côté concret de la production n’est qu’une espèce de prétexte pour faire travailler. Et cela puisque c’est seulement en travaillant qu’on crée la valeur, la seule chose qui soit intéressante du point de vue du capitalisme, puisque l’argent représente le travail. On peut donc dire que le travail est une catégorie typiquement capitaliste et qui n’a pas toujours existé. Et ceci est visible, en effet, parce que dès son apparition, le capitalisme a tout de suite déchaîné un travail qu’on n’avait jamais vu avant. Jusqu’à la révolution française en France comme vous le savez probablement, un jour sur trois était un jour férié, même les paysans, s’ils travaillaient beaucoup à certains moments de l’année, travaillaient beaucoup moins à d’autres moments. Tandis qu’avec le capitalisme industriel le temps de travail a doublé ou triplé en quelques décennies. Au début de la révolution industrielle on travaillait jusqu’à seize, dix-huit heures par jour ! C’est la réalité décrite dans les romans de l’auteur anglais Charles Dickens.</p>
<p>Aujourd’hui, apparemment, on travaille moins, on est arrivé à la semaine de quarante heures, de trente cinq heure, qui pourrait peut-être plus ou moins correspondre aux heures de travail de la société pré-industrielle, même s’il n’existait pas déjà là cette différence entre le travail et le non travail. Mais il n’est pas dit que l’on travaille moins maintenant qu’au dix-neuvième siècle, car c’est la densité du travail qui a énormément augmenté. Par exemple, la première usine qui a introduit la journée de huit heures ne l’a pas fait sous la pression de mouvements ouvriers, ni du fait d’un philanthrope socialiste, mais du fameux Henry Ford, celui qui a bâti la plus grande usine d’automobiles aux U. S. A. au début du XX° siècle. Ford a introduit la journée de huit heures en augmentant beaucoup les salaires car, auparavant, avec le management scientifique de la force de travail mis au point par l’ingénieur Taylor [2], il avait trouvé des façons de faire exécuter aux ouvriers plus de travail en huit heures qu’en dix ou douze heures. Il avait compris qu’en organisant de manière scientifique chaque mouvement ­ c’était la fameuse chaîne automatique -, il pouvait faire construire plus de voitures par ses ouvriers en huit heures que d’autres usines en dix ou douze heures. Donc on peut être sûr que toute la réduction du temps de travail était en même temps accompagnée d’une augmentation de la densité des rythmes de travail.</p>
<p>Et même aujourd’hui il est évident que le travail tend en général à déborder les cadres temporels une fois établie la semaine de quarante heures ou de trente cinq heures, parce qu’aujourd’hui, au temps du chômage si on ne peut risquer de perdre son travail il faut toujours continuer à travailler même si on et rentré chez soi : il faut faire la formation continue, il faut s’informer ou faire du sport pour rester toujours en forme pour le travail et donc c’est sûr qu’aujourd’hui même si en théorie la semaine de travail dure trente cinq heures ou quarante heures, notre réalité est beaucoup plus déterminée par le travail que les sociétés précédentes. On a donc ce paradoxe qu’avec tous les moyens productifs inventés par le capitalisme on travaille toujours plus. C’est un des facteurs si simples et évidents qu’on oublie souvent d’en parler. Le capitalisme a toujours été une société industrielle. Il a commencé avec la machine à vapeur, avec les métiers à tisser parce que toute invention technologique utilisée par le capitalisme visait toujours à remplacer le travail vivant par une machine, ou à permettre à un ouvrier de faire dix fois plus qu’un artisan ? Cela veut dire que toute la technologie capitaliste est une technologie pour économiser du travail. Et donc pour produire le même nombre de choses qu’avant avec beaucoup moins de travail. Quel est le résultat ? Nous travaillons toujours plus, c’est la réalité que nous vivons depuis deux cent cinquante ans ! En effet un économiste du XIX° siècle, qu’on ne peut soupçonner d’être un grand critique du capitalisme, John Stuart Mill, avait déjà dit qu’aucune invention pour économiser du travail n’a jamais permis à personne de travailler moins. Plus il y a de machines qui économisent du travail plus il faut encore travailler. Et cela est tout à fait logique, car si dans une société qui veut satisfaire des besoins concrets il y a des possibilités technologiques pour produire davantage, cela veut dire que toute la société doit moins travailler, ou même, si on veut peut-être augmenter un peu la consommation matérielle, on peut produire un peu plus mais toujours en travaillant peu.</p>
<p>En vérité dans la société capitaliste qui n’a aucun but concret, aucune limite, aucune chose concrète vers laquelle elle tende, mais qui toujours ne vise qu’à augmenter la quantité d’argent, il est donc tout à fait logique que toute invention qui augmente la productivité du travail ait pour résultat de faire travailler encore plus les êtres humains. Je n’ai pas besoin de m’étendre davantage sur les conséquences catastrophiques d’une telle société. Je dirai déjà par exemple que c’est là l’explication profonde de la crise écologique, qui n’est pas due à une espèce d’avidité naturelle de l’homme qui veut toujours posséder plus, qui n’est même pas due au fait qu’il y ait trop d’humains au monde, mais d’une certaine façon la raison la plus profonde de la crise écologique est, là aussi, la croissance de la productivité du travail. Parce que dans une logique d’accumulation du capital c’est seulement la quantité de valeur qui est contenue dans chaque marchandise qui est intéressante. Si un artisan a besoin d’une heure pour faire une chemise, cette chemise vaut une heure sur le marché. Si avec une machine, le même ouvrier peut faire dix chemises en une heure ­ je simplifie toujours ­ chaque chemise implique seulement six minutes de travail et la chemise vaut seulement six minutes. Et donc le profit pour le propriétaire du capital est de deux minutes pour chaque chemise. Ce qui implique que pour faire le même profit qu’avant il doit faire produire et vendre dix chemises au lieu qu’auparavant une chemise suffisait.</p>
<p>La productivité accrue du travail dans le système capitaliste pousse à toujours augmenter la production de biens concrets absolument au-delà de tout besoin concret. C’est après qu’on crée artificiellement le besoin pour réussir à écouler toute cette marchandise. Il s’agit d’un processus infrangible puisque toute invention réduit le travail nécessaire, donc le profit qui réside dans chaque marchandise. Il faut donc produire toujours plus de marchandises. Un société dans laquelle le travail est le bien suprême est une société aux conséquences catastrophiques, déjà au plan écologique. La société du travail est fort peu agréable pour les individus, pour la société et pour la planète entière. Mais ce n’est pas tout, puisque la société du travail, après plus de deux cents ans à peu près, déclare à ses membres mis en demeure : « Il n’y a plus de travail ». Voici une société de travail où pour vivre il faut vendre sa force de travail si on n’est pas propriétaire du capital, mais qui ne veut plus de cette force de travail, qui ne l’intéresse plus. Donc c’est la société du travail qui abolit le travail. C’est la société du travail qui a épousé son besoin de travail en faisant du fait de travailler une condition absolument nécessaire pour accéder à la richesse sociale. Il ne s’agit pas d’un hasard ­on pouvait déjà en prévoir, ou on aurait pu en prévoir les conséquences au début du capitalisme ­ parce qu’il y a cette contradiction fondamentale dans le travail capitaliste : d’un côté, le travail est la seule source de richesse, et donc pour un propriétaire du capital il vaut mieux faire travailler deux ouvriers plutôt qu’un, et plutôt quatre que deux. De l’autre si on donne une machine à un ouvrier il va produire beaucoup plus qu’un ouvrier qui n’a pas de machine, qu’un artisan donc, et on peut vendre meilleur marché les marchandises produites. Cela était évident surtout au début de l’ère capitaliste par exemple, lorsque les Anglais avec le tissu, les vêtements, ont conquis le monde, parce que bien sûr, avec la production industrielle ils pouvaient facilement battre en brèche toute la production artisanale.</p>
<p>Cela veut dire que chaque propriétaire de capital a tout intérêt à donner un maximum de technologie à ses ouvriers et donc de réduire le nombre d’ouvriers pour les remplacer par des machines. Lorsqu’une nouvelle technologie apparaît, cela donne sur le marché un grand avantage aux premiers propriétaires du capital qui emploient ces technologies, car ils peuvent vendre à bas prix. Cependant, la concurrence va annuler ces avantages par la suite, car tout les propriétaires de capital vont se doter de ces machines, s’ils le peuvent, puis une autre machine sera immédiatement lancée sur le marché, et le procès repart. Cela veut donc dire que toute l’histoire du capitalisme est l’histoire du remplacement du travail vivant, du travail humain, par des machines, et cela veut dire aussi que le même système capitaliste, dès le départ, sape ses propres bases, scie la branche sur laquelle il est assis. C’est une contradiction à laquelle le régime capitaliste ne peut échapper, car il est un système nécessairement concurrentiel de marché : les capitalistes ne peuvent passer d’accords entre eux pour que la concurrence ne joue plus, du genre « on va arrêter cette course aux technologies pour arrêter cette chute des profits ». Cela ne se peut arriver. Car le capitalisme est une société de concurrence, il y a donc toujours quelqu’un qui utilise de nouvelles technologies et donc ces processus continuent toujours : la force de travail est remplacée par des machines qui ne produisent pas de valeur. Par conséquent, si pour un artisan une chemise peut représenter une heure de travail, avec la révolution industrielle une chemise peut représenter seulement six minutes de travail parce qu’on fait avec une machine dix chemises en une heure. Si aujourd’hui grâce à l’informatique ont peut faire cents chemises en une heure, chaque chemise représente seulement un centième. Donc si chaque produit représente une quantité mineure de valeur, cela veut dire qu’elle représente une quantité mineure de plus-value, donc de profit pour le propriétaire du capital. C’est ce fait que Karl Marx a nommé « la tendance à la chute du taux de profit », c’est à dire que chaque marchandise est toujours moins profitable pour le propriétaire du capital qui la fait produire.</p>
<p>Cette tendance, qui est inévitable du fait de la concurrence, est contrecarrée par une autre tendance, historiquement on l’a vu, et par le fait que si chaque marchandise donne moins de profit, parce qu’elle manque de valeur, on peut augmenter la quantité de produits, car si une chemise représente seulement six minutes, mais que je vends onze chemises par exemple je fais un profit plus grand qu’avant, par exemple que l’artisan, avec une heure de travail. C’est ce qui, historiquement, est arrivé. Il y avait une augmentation continuelle de la quantité absolue de marchandises, qui représentait aussi une augmentation absolue de la quantité des valeurs qui a compensé et même sur-compensé le fait que chaque marchandise particulière représentait moins de travail. Le fait le plus remarquable fut dans l’industrie automobile. On a transformé un produit de luxe en un produit de masse, et un produit qui demandait beaucoup de travail et qui employait beaucoup de travailleur, et on a augmenté un grand circuit de production et ensuite de consommation. Ce fut la période des « trente glorieuses », qu’on appelle justement l’« époque fordiste ». Pendant un siècle et plus, cette tendance inévitable dans le développement du capitalisme diminuait la valeur. La valeur de chaque produit était contrecarrée par l’augmentation de la masse. Donc cette espèce de sauvetage est venue définitivement se rompre, on peut le dire maintenant, avec la révolution micro-électronique. Avec les procédés micro-informatiques, la technologie a été tellement accélérée qu’on économise beaucoup plus rapidement beaucoup plus de travail, que ce qu’on peut recréer dans d’autres secteurs. C’est un fait qu’on peut effectivement observer depuis plusieurs décennies. On peut aussi dire que maintenant ce n’est pas seulement l’innovation de produits mais aussi l’innovation des procédés qui est tellement rapide qu’il n’y a plus de compensation possible de l’autre côté. Parce qu’en tant que tel le procédé informatique demande très peu de travail et a réussi à augmenter énormément la productivité du travail, en utilisant un nombre toujours plus réduit de travailleurs. Par exemple, le nombre de personnes employées dans l’industrie dans les grands pays européens est presque diminué de moitié par rapport aux années soixante-dix, la productivité s’est accrue, je crois, de soixante-dix pour cent en même temps, selon les chiffres.</p>
<p>Vous savez tous qu’en vérité ces nouveaux procédés technologiques ont permis de réduire le nombre de travailleurs productifs parce qu’ils permettaient en même temps d’augmenter la productivité. Alors à ce stade on peut faire une ou deux remarques : qu’il n’est pas vrai que le travail industriel productif diminue, qu’il s’est seulement délocalisé dans d’autres endroits, par exemple en Asie. On peut ici en discuter longuement mais il me semble assez évident que ces délocalisations en général ne regardent que certains secteurs, surtout le secteur textile, et dans certains pays pour une période de temps assez limitée. Ce qu’on appelait les « Tigres asiatiques » ont déjà d’une certaine façon atteinte leurs limites. Par exemple, on n’a pas réussi à y impulser un nouveau modèle de capitalisme, qui s’étende à tout le secteur productif dans le pays entier etc. On dit maintenant que la Chine serait le futur du capitalisme. Mais on oublie peut être qu’il y a certaines régions en Chine, ou certains secteurs industriels, où on emploie beaucoup de gens à très bas salaires. En même temps pour le même développement en Chine, des centaines de millions de gens perdent leur emploi traditionnel, dans l’industrie lourde traditionnelle ou dans l’agriculture etc. Donc je pense qu’on peut affirmer tranquillement qu’il y a toujours dans le monde entier, et pas seulement dans les pays européens, cette diminution continuelle de la force de travail, de la force de travail employée.</p>
<p>Et à la longue, même dans les pays à bas salaires, les procédés informatiques y seront aussi plus concurrentiels que l’exploitation. D’un autre côté, on dit qu’on perd beaucoup de postes de travail dans l’industrie, mais qu’ils sont recrées dans d’autres secteurs, les secteurs des services etc. Mais d’un côté on peut voir que ce n’est déjà plus vrai, que c’est une illusion de quelques années. Le chômage maintenant augmente énormément même dans les secteurs des services et, par exemple, la « new economy [3] » qu’on nous avait promise sur Internet n’a jamais démarré parce que ce sont des secteurs qui emploient très peu de personnes. De l’autre côté il faut aussi dire que ce qui intéresse dans la société capitaliste ce n’est pas seulement le travail en tant que tel mais le travail productif de valeur, parce que le propriétaire de capital ne veut pas seulement faire travailler, il veut faire travailler de façon à reconstituer son capital. Si le propriétaire de capital paie des ouvriers pour travailler dans une usine par exemple, il peut par la suite revendre les produits et reconstruire son capital par accumulation. Si le même propriétaire de capital emploie son argent pour entretenir beaucoup de domesticité dans sa maison, il dépense tout simplement son capital qui ne fructifiera pas. Donc ce type de travail, tout le travail de service en général, n’est pas productif au sens capitaliste, et ceci non seulement à l’échelle individuelle mais à celle de la société. Ainsi les travailleurs, qui d’ailleurs sont souvent les travailleurs les plus utiles pour la société, par exemple dans les secteurs de la santé, de l’éducation etc. tout ce qui est payé par l’Etat, dans le secteur de l’armement aussi etc. n’effectuent pas de travaux productifs au sens capitaliste, parce que l’argent n’y est tout simplement pas dépensé. Il n’y a pas de retour de capital. On peut dire qu’à côté du chômage qu’on voit tous les jours, il y a plus dramatique encore : c’est la diminution du travail productif de capital dans la société. Car dans la société capitaliste les services sont en général payés par les impôts et par le fait qu’il y a encore de véritables procès productifs sur lesquels l’Etat peut prélever des impôts. S’il n’y a plus de productivité de ce genre-là donc, l’Etat ne peut plus lever d’impôts, et la société de service, dont les sociologues ont tant parlé, s’achève assez rapidement.</p>
<p>On peut donc affirmer tranquillement que c’est le capitalisme tout entier qui vit une situation de crise. Je ne suis pas d’accord avec ceux qui disent que le capitalisme est plus que jamais en bonne santé, que ce sont la société ou les individus qui vont mal et qu’il y a encore des multinationales, des entreprises, qui font de bons profits. Au moins sur le papier car une partie de la richesse est déjà uniquement produite dans les circuits financiers qui n’existent que dans les bilans. Tout le système capitaliste, toutes les possibilités de placer son capital de façon à exploiter un travail pour le revendre ensuite et augmenter le capital etc. tout ce qui était la base du capitalisme semble dans une grave crise. Et ceci non parce qu’il a suscité des adversaires implacables, non parce qu’il a crée un prolétariat dont la force pourrait mettre un terme au capitalisme comme ce fut longtemps l’espérance du mouvement ouvrier, mais parce que le capitalisme s’est sabordé lui-même, non pas par une volonté suicidaire immédiate mais parce que cela était écrit d’une certaine façon dans son code génétique, au moment de sa naissance : dans une société qui posait le travail abstrait comme source de richesse, il y avait déjà un contenu, une dynamique, qui devait, un jour ou l’autre, mener à la situation d’aujourd’hui. Une situation où le travail crée la richesse mais où le système productif n’a plus besoin de travail. La situation est paradoxale : la productivité à l’échelle mondiale cause la misère. C’est tellement paradoxal qu’on oublie même souvent de le voir, comme toutes les choses qui sont tellement évidentes qu’on les perd de vue.</p>
<p>Donc depuis deux cents ans, on a vu une explosion des possibilités productives comme jamais auparavant dans l’histoire. Mais une autre question se pose : toutes ces possibilités productives sont-elles toujours positives pour l’humanité, et pour la planète ? Je pense que la plupart sont plutôt nuisibles. Mais on peut affirmer qu’en utilisant les possibilités productives existantes, il était possible de permettre à tout le monde d’avoir tout ce qui et nécessaire en travaillant très peu. Or ce qui arrive va dans le sens contraire : on retire la possibilité de vivre à ceux qui ne réussissent pas à travailler, et le peu de personnes qui travaillent doivent travailler toujours plus. Il se pose ici la question de partager, mais pas partager le travail comme dans ce slogan : « Travaillez tous, travaillez moins », mais la richesse qui existe dans le monde entre tous les habitants du monde non de forcer à travailler quand cela n’est pas nécessaire. Avec tout cela je ne veux pas faire l’éloge de l’automation. Il existe aussi une critique du travail qui fait une espèce d’éloge de l’automation, en disant : « Ah ! Alors tout le monde pourrait travailler deux heures par jour en surveillant seulement les machines ! » Je pense que ce n’est pas là la question. Surtout, une société de l’automation n’aurait pas de sens si elle favorise une sorte de société des loisirs, où, dans le pire des cas, le surplus de temps conduit à regarder plus longtemps la télévision. Comme c’est le cas avec la semaine des trente-cinq heures qui a probablement seulement augmenté de cinq heures par semaine le temps que la plupart des gens passent à regarder la télévision.</p>
<p>La critique de la société du travail n’est pas non plus pour moi un éloge de la paresse. Beaucoup d’activités et même beaucoup de fatigues sont utiles et peuvent constituer une espèce de dignité pour l’être humain. Très souvent, c’est aussi paradoxalement le travail qui empêche l’activité, qui empêche la fatigue. Ainsi par exemple le travail fait obstacle à des activités beaucoup plus utiles : lorsque les familles sont obligées de laisser leur enfant nouveau-né dans les crèches, lorsqu’on ne peut plus s’occuper des personnes âgées etc. Et le système du travail empêche des activités directement productives comme par exemple l’agriculture dans le monde entier. Il y a énormément de paysans qui doivent abandonner leurs activités, et ce, non pour des raisons naturelles : ce ne sont pas leurs sols qui sont épuisés, mais simplement parce que le marché, donc le système de travail, empêche le paysan africain de vendre ses produits sur les marchés locaux. Parce qu’il y a les multinationales de l’agriculture qui peuvent vendre à prix plus bas du fait qu’elles emploient moins de travail abstrait. Evidemment le fermier américain est plus technologisé, donc ses marchandises contiennent moins de travail et donc il vend à plus bas prix que les fermiers du tiers monde. Il s’agit là d’un bon exemple du côté concret et du côté abstrait du travail.</p>
<p>Du côté du travail concret : le petit paysan en Afrique peut faire le même travail qu’il faisait il y a trente ans, parce que le travail concret est resté le même. Du côté du travail abstrait, son travail traditionnel vaut beaucoup moins qu’avant parce que des entrepreneurs réussissent, du fait de la concurrence, à faire le même travail, à avoir le même produit en dépensant beaucoup moins de travail, beaucoup moins de temps de travail. Donc on peut très concrètement dire que c’est le côté abstrait du travail qui tue les personnes, qui tue le porteur de l’activité concrète. Dans de nombreux cas la société du travail est vouée à une espèce de non activité forcée, ainsi lorsque des usines, ou d’autres possibilités productives, sont simplement fermées, détruites, car plus assez rentables. Par conséquent je pense qu’il faut sortir de la société du travail pour pouvoir démarrer des activités utiles. Critique du travail ne veut donc pas dire nécessairement culture bohème, culte de la paresse, mais il faut se libérer du culte du travail. Le système du travail capitaliste n’aurait en effet jamais été efficace s’il n’avait constamment impulsé un véritable culte du travail, ce qu’on appelle historiquement « l’éthique protestante du travail » pour qui le travail, la fatigue, l’activité en tant que telle, sont une sorte de noblesse de l’être humain au-delà de tout contenu. Dans toutes les sociétés capitalistes la fatigue existe du fait qu’on veuille réaliser quelque but, non d’être dans l’obligation de travailler huit heures ou dix heures par jour, non de viser quelque chose qui soit désirable. Dans la société capitaliste industrielle c’est le fait de travailler, en tant que tel, qui est apprécié. Et même sur le plan moral. C’est ainsi que les chômeurs sont souvent considérés comme des personnes inutiles, nuisibles. Beaucoup de chômeurs ont honte d’être au chômage, alors que s’ils travaillaient dans une usine à bombes ou à porte-clés ils seraient très fiers, parce que « je travaille ». Comme s’il n’était pas mieux de ne pas travailler, plutôt que de participer à la production d’aujourd’hui. Parce que l’orgueil traditionnel des travailleurs consiste simplement à avoir réussi à vendre leur force de travail, sans s’interroger sur son contenu. Alors pourquoi est-il plus honorable de travailler dans une usine où l’on fabrique des bombes ou des automobiles que d’être dans la situation des femmes, par exemple, qui ne « travaillent » pas, qui s’occupent des enfants et de la maison ?</p>
<p>Le culte du travail dans le système capitaliste a donc valorisé un certain type d’activités, ne prenant en compte que la dépense d’énergie vitale pour le travail, au mépris du contenu. Il faut se dégager de cela et apprécier le travail au-delà de tous ses contenus. On dit souvent que le chômage est une atteinte à la dignité humaine. Je ne vois franchement pas où est la dignité dans le fait de réussir à se vendre. La dignité résiderait plutôt dans le fait d’avoir le droit d’accéder à toutes les ressources pour organiser sa propre vie. Ce qui implique qu’une politique de critique sociale aujourd’hui, de contestation de la société capitaliste, ne devrait pas demander la création de nouveaux emplois, ou rêver d’un impossible retour à la société de plein emploi, mais plutôt exiger pour tout le monde, individuellement et collectivement, le droit d’accéder directement aux ressources, terrains, ateliers, usines, au savoir immatériel, pour organiser collectivement la production là où elle est vraiment nécessaire. Parce qu’une bonne partie de la production d’aujourd’hui n’est bien sûr absolument pas nécessaire et pourrait être arrêtée. Armements, bureaucratie, voitures qui doivent être changées trois ans après leur achat.</p>
<p>Mais quand on fait ce type de proposition il y a toujours quelqu’un qui proteste : « Mais alors il n’y aura plus d’emplois, plus de postes de travail si on arrête cette production ! » On devrait retourner l’objection : « Ce serait tant mieux pour la société si on pouvait assurer sa survie avec beaucoup moins de travail ! » Et naturellement au prix qui précédait cette loi sociale qui fait de la vente de sa propre force de travail la condition pour l’accès à la richesse sociale !</p>
<p>__________________________</p>
<p>[1] Bibliographie en fin de texte.</p>
<p>[2] (cf. le taylorisme)</p>
<p>[3] « La nouvelle économie »</p>
<p>[4] Personnes qui adoptent les thèses de Negri et Hard dans leur livre « L’empire ».</p>
<p>[5] Editions Lignes, Léo Scheer.</p>
<p><strong>Bibliographie de Anselm Jappe : </strong></p>
<p>« Guy Debord », un essai, (Editions Denoël ­ 2001)</p>
<p>« Les aventures de la marchandise. Pour une nouvelle critique de la valeur », (Editions Denoël 2003)</p>
<p>Participation au « Manifeste contre le travail » écrit par le groupe allemand Krisis (Folio 10/18).</p>
<p>- « L’avant-garde inacceptable » (Editions Lignes 2004) &#8211; « Les habits neufs de l’Empire » (Editions Lignes 2003)</p>
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		<title>Qu&#8217;est-ce que la valeur?</title>
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		<pubDate>Fri, 31 Dec 2004 00:00:00 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Ohne thematische Zuordnung]]></category>
		<category><![CDATA[Christian Höner]]></category>
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		<description><![CDATA[De l'essence du capitalisme]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<h3>De l&#8217;essence du capitalisme &#8211; Une introduction</h3>
<p><em>Christian Höner</em></p>
<p>Les premiers théoriciens de la valeur furent les grands pontes de l&#8217;économie bourgeoise, Adam Smith et David Ricardo. Ils partaient du point de vue que le travail nécessaire pour réaliser un produit constituait sa valeur. Le travail écoulé, dépensé, se retrouve d&#8217;une certaine manière dans la marchandise et lui donne ainsi la qualité de posséder de la valeur. Smith et Ricardo ne voulaient ou ne pouvaient pas répondre à la question de savoir pourquoi, somme toute, dans les sociétés de production de marchandises les produits reçoivent une qualité valeur. La réponse à cette question fut donnée par Karl Marx, critique du système de production marchand. Chez lui aussi l&#8217;explication de la valeur part de l&#8217;analyse de la marchandise. Qu&#8217;y a-t-il alors de si fondamental à découvrir dans la marchandise?</p>
<p><span id="more-191"></span>Contrairement à un produit, la marchandise se définit par le fait qu&#8217;elle peut s&#8217;échanger contre une autre marchandise. La marchandise, un marteau par exemple, n&#8217;a donc pas seulement la qualité d&#8217;être faite de bois et d&#8217;acier et de permettre d&#8217;enfoncer des clous dans le mur. En tant que marchandise, le marteau possède la &#8220;qualité&#8221; d&#8217;être échangeable. Qu&#8217;est ce que ça signifie?</p>
<p>Pour garder cet exemple, comment échanger un marteau contre une bouteille de bière? Bière et marteau sont deux objets totalement différents qui ne servent pas à satisfaire le même besoin. Leur différence peut être d&#8217;importance pour celui qui veut boire une bière ou celui qui veut planter un clou dans un mur. Mais pour l&#8217;échange, en tant qu&#8217;opération logique, leur utilité concrète n&#8217;est pas pertinente. Dans l&#8217;acte d&#8217;échange, il s&#8217;agit d&#8217;échanger des choses égales ou des équivalents. Si ce n&#8217;était pas le cas, on échangerait sans hésiter un morceau de beurre contre une voiture. Mais tout enfant sait qu&#8217;une voiture a plus de valeur. Manifestement ce n&#8217;est donc pas l&#8217;attribut qualitatif d&#8217;une marchandise (sa nature concrète ou sensible) qui rend l&#8217;échange possible. Bière, marteau et voiture doivent donc posséder quelque chose qui les rend semblables et ainsi comparables.</p>
<h4>Qu&#8217;y a-t-il de comparable entre une bonne bière et un marteau solide?</h4>
<p>Tous deux n&#8217;existent que parce qu&#8217;un être humain a dépensé de l&#8217;énergie pour leur fabrication. Mais il ne s&#8217;agit pas ici des activités concrètes que la fabrication d&#8217;un marteau ou de bière nécessite; car comme telles elles sont complètement différentes. Les activités ne deviennent identiques et comparables que lorsque l&#8217;on fait abstraction de leur nature concrète. Il ne s&#8217;agit plus du procédé concret du brassage de la bière ou de la fabrication d&#8217;un marteau mais uniquement du fait que de l&#8217;énergie a été dépensée. Marx utilise pour cela le terme de <em>&#8220;travail abstrait&#8221;</em>. Le travail abstrait, selon Marx, s&#8217;objectivise dans la marchandise et crée sa valeur. Pour pouvoir appréhender la valeur d&#8217;une marchandise, il faut donc mettre de côté toute apparence concrète du marteau. Ce qu&#8217;on tient alors dans la main est un petit tas bizarre, abstrait, d&#8217;énergie humaine dépensée.</p>
<p>La marchandise possède ainsi une double nature. Elle est d&#8217;une part une chose concrète et sensible, d&#8217;autre part une <em>&#8220;chose-valeur&#8221;</em> purement quantitative et abstraite. Marx appelle le côté concret-sensible d&#8217;une marchandise, la valeur d&#8217;usage. Pour lui, la valeur d&#8217;usage est une catégorie transhistorique. Mais en réalité la valeur d&#8217;usage est soumise au diktat de la valeur de plusieurs manières. Premièrement, on produit seulement des choses qui peuvent être mises en valeur ou réalisées indirectement à travers la valorisation. Deuxièmement, le diktat de la valorisation domine le processus de production lui-même. Processus de fabrication et produit sont organisés en vue de la valorisation. On constate que la production et les produits sont réalisés en fonction du diktat de l&#8217;efficacité économique abstraite. On peut donc en déduire que la valeur d&#8217;usage n&#8217;est que l&#8217;expression concrète de l&#8217;abstraction de la valeur. La valeur d&#8217;usage ne représente de l&#8217;utilité que dans un sens abstrait: une bombe par exemple est aussi une chose concrète-sensible avec une certaine utilité. Et les scandales actuels dans l&#8217;industrie agro-alimentaire montrent que l&#8217;affirmation de Marx, selon laquelle les petits pains fabriqués dans une société féodale ont le même goût que ceux fabriqués par le capitalisme, ne tient pas debout. La valeur d&#8217;usage doit donc être redéfinie, non plus comme une constance transhistorique, mais comme appartenant à la marchandise.</p>
<h4>Comment mesure-t-on la quantité de valeur?</h4>
<p>Il paraît clair que le temps, dépensé en énergie humaine, nécessaire pour la fabrication d&#8217;une marchandise, joue un rôle. Mais là, il y a un problème: il ne viendrait pas à l&#8217;idée d&#8217;un fabricant d&#8217;automobile, par exemple, de travailler moins vite pour augmenter la valeur de son véhicule; ce qui d&#8217;ailleurs ne marcherait pas. Il doit se confronter à la concurrence et au niveau technique et scientifique de production d&#8217;automobiles. On peut donc dire que la grandeur de la valeur est donnée par la quantité de travail abstrait, dépendantde la moyenne du niveau de productivité sociale. Nous savons maintenant grâce à Marx que le temps de travail abstrait, dépendant du niveau de productivité, définit la grandeur de la valeur. Mais comment peut-on exactement calculer cette grandeur? La réponse est simple, on ne peut pas. Il existe bien des places de travail où l&#8217;on doit pointer et d&#8217;autres où le temps accordé à chaque activité est contrôlé, mais il n&#8217;existe tout simplement pas d&#8217;instruments de mesure pour définir le temps de travail abstrait et encore moins le niveau de productivité moyen. Qu&#8217;on puisse quand même coller un prix sur chaque marchandise, comme on peut le voir dans les supermarchés, vient du fait que prix et valeur ne sont pas identiques. On pourrait dire que la valeur est le cordeau d&#8217;acier autour duquel les prix circulent.</p>
<h4>Qui définit quelle marchandise a quelle valeur?</h4>
<p>La réponse est aussi simple qu&#8217;irritante: ce sont les marchandises elles-mêmes. La folie de cette affirmation saute aux yeux. Des choses n&#8217;ont par essence pas de volonté propre et peuvent encore moins prendre des décisions. Mais d&#8217;une certaine façon, ça se passe quand même ainsi. Pourquoi? En échangeant quotidiennement leurs produits, les gens, dans la société bourgeoise, mettent à égalité leurs activités. Cette mise en équivalence donne aux produits la propriété fantomatique de posséder de la valeur. Cette qualité est fantomatique parce que le produit ne possède pas, de par sa nature, de valeur. La valeur d&#8217;une marchandise, par exemple d&#8217;un diamant, ne peut pas être découverte, même par une analyse de ses atomes puisqu&#8217;on ne trouvera que des atomes de carbone. Nous sommes donc confrontés à un paradoxe: la valeur est à la fois existante et inexistante. Les choses ne possèdent pas de valeur naturellement, seule la pratique d&#8217;échange entre les humains fait naître la valeur. Les comportements des gens deviennent ainsi paradoxalement une &#8220;qualité&#8221; des choses. Ces rapports &#8220;rentrent&#8221; dans les choses et &#8220;animent&#8221; le corps des marchandises qui peuvent alors se &#8220;comporter&#8221; par rapport à d&#8217;autres marchandises.</p>
<h4>Pourquoi la valeur est-elle un fantôme?</h4>
<p>Le rapport social entre humains se renverse en un rapport entre les choses. Ce rapport des choses peut évidemment être seulement une apparence, mais il s&#8217;agit d&#8217;une apparence réelle ne pouvant se dissiper que quand les gens arrêteront d&#8217;entrer en relation sociale de cette manière très spécifique. Marx appelle cette incapacité de n&#8217;entrer en relation sociale qu&#8217;à travers <em>&#8220;des produits de la main humaine&#8221;</em> le fétichisme de la marchandise. Le fondement mystico fétichiste de la société marchande <em>&#8220;éclairée&#8221;</em> trouve une analogie dans le domaine de la religion. <em>&#8220;C&#8217;est seulement le rapport social particulier des gens qui prend pour eux ici la forme fantasmagorique de rapport de choses. Pour trouver une analogie, il faut donc fuir dans les ténèbres du monde religieux. Là les produits de la tête humaine paraissent être animés d&#8217;une vie propre, des personnages indépendants ont des rapports entre eux et avec les humains. La même chose se passe dans le monde des marchandises avec les produits de la main humaine.&#8221;</em> (K. Marx, Le Capital I). Dans des sociétés dominées par les totems, les dieux de la nature, Dieu ou la marchandise, la synthèse sociale ne se passe pas sous une forme de communication sociale immédiate. Elle se réalise indirectement et inconsciemment, en se référant à quelque chose d&#8217;apparemment &#8220;extérieur&#8221; qui semble, indépendamment de l&#8217;activité consciente de l&#8217;humain, structurer le lien social comme une matrice. Cette matrice n&#8217;apparaît pas comme une relation faite par les humains, mais comme un rapport quasiment naturel, obéissant aux &#8220;lois de la nature&#8221;. Mais cette soi-disant loi de la nature n&#8217;est rien d&#8217;autre que la propre forme sociale à travers laquelle les humains, dans la société marchande, se réfèrent les uns aux autres. Ainsi ne suffit-il pas que cette forme inconsciente devienne simplement consciente. Il s&#8217;agit bien plus de changer la forme de la pratique sociale des rapports entre les humains, de sorte que le processus de médiation humain-humain et humain-nature soit accompli dans des processus de communication conscients.</p>
<h4>La production de marchandises: d&#8217;un phénomène marginal vers&#8230;.</h4>
<p>Même si la majorité des sociologues et des historiens bourgeois partent du point de vue qu&#8217;échanger fait partie de la nature humaine, l&#8217;échange de marchandises dans les sociétés prémodernes n&#8217;était pas <em>le</em> principe de socialisation. Là où il y avait de l&#8217;échange, il s&#8217;agissait d&#8217;un phénomène marginal. Les sociétés prémodernes étaient des sociétés basées sur l&#8217;économie de subsistance et disposaient de différentes formes de distribution des produits, comme par exemple des liens de dépendance, de pouvoir ou personnels. C&#8217;est une caractéristique des sociétés capitalistes que l&#8217;échange soit devenu le seul principe du <em>&#8220;métabolisme de l&#8217;homme avec la nature&#8221;</em>. Historiquement, l&#8217;échange est resté un phénomène marginal aussi longtemps que les gens disposaient de moyens propres, ou en commun, pour parvenir à la satisfaction de leurs besoins. C&#8217;est seulement la séparation violente entre l&#8217;homme et ses moyens de subsistance qui rendit possible le capitalisme et généralisa le principe de l&#8217;échange. C&#8217;est seulement dans le capital que s&#8217;accomplit la logique de l&#8217;échange. Pour comprendre cela, il faut que nous nous penchions encore une fois sur la valeur. La qualité-valeur des choses naquit seulement de rapports humains spécifiques et inconscients. Un rapport social est devenu une qualité d&#8217;une chose. Cette qualité-valeur est le résultat d&#8217;une abstraction réelle, qui, elle-même, est une condition préalable à l&#8217;acte d&#8217;échange. Afin de pouvoir rendre égales et commensurables des choses sensiblement différentes, il faut justement faire abstraction de leur sensibilité. C&#8217;est ainsi que des objets sensibles se transforment en des choses-valeurs abstraites, qui ne représentent rien d&#8217;autre que des produits d&#8217;un travail, dans lesquels ne se trouve que de l&#8217;énergie humaine dépensée. La valeur est alors le dénominateur commun des marchandises: de l&#8217;énergie humaine dépensée, chosifiée ou coagulée. Les marchandises se comparent les unes aux autres par ce dénominateur commun. La valeur, selon son essence, peut apparaître sur la surface sensible de la pratique sociale dans différents états ou formes. Elle peut <em>apparaître</em> sous la forme marchandise ou sous la forme argent. Dans l&#8217;argent, la valeur <em>paraît</em> comme l&#8217;intermédiaire pratique entre des marchandises différentes. Un exemple : un boulanger fait des petits pains pour les échanger contre de l&#8217;argent. Avec cet argent, le boulanger échange toutes les choses qui lui sont nécessaires pour satisfaire ses besoins. Ici l&#8217;argent apparaît comme un moyen relativement inoffensif et pratique. Des marchandises produites sont échangées contre de l&#8217;argent et ensuite de nouveau contre des marchandises qui, elles, seront consommées: Marchandises-Argent-Marchandises. La valeur enfile en quelque sorte d&#8217;abord le costume d&#8217;une marchandise, ensuite celui de l&#8217;argent, pour se transformer de nouveau en une marchandise. Mais cette image apparemment idyllique du simple producteur de marchandises n&#8217;a rien à voir avec le capitalisme.</p>
<h4>&#8230;le capital</h4>
<p>Qu&#8217;est-ce que le capital? Pour que naisse du capital, il est nécessaire de décomposer le mouvement Marchandise-Argent-Marchandise dans ses segments et de le recomposer différemment. Argent-Marchandise-Plus d&#8217;Argent. Ce mouvement est le capital. Contrairement au mouvement Marchandise-Argent-Marchandise, où se trouve au moins au début et à la fin la marchandise, et où l&#8217;argent n&#8217;apparaît que comme médiateur, dans le mouvement Argent-Marchandise-Argent la valeur, dans sa forme d&#8217;expression argent, s&#8217;est faite elle-même point de départ et d&#8217;arrivée du mouvement du capital. Le mouvement Argent-Argent n&#8217;a évidemment un &#8220;sens&#8221; que s&#8217;il y a plus d&#8217;argent à la fin. La valeur est devenue son but en soi, son instance qui lui donne du sens, elle s&#8217;invente un devenir, une fin en soi. La satisfaction des besoins humains est réduite à un simple moyen, un mal nécessaire. La &#8220;machine&#8221; capital est un automatisme auto-référant ou, selon Marx: le sujet automate. Tous les besoins humains, et les intérêts qui leurs sont liés, ne peuvent être réalisés que s&#8217;ils sont, en quelque sorte, des dégâts collatéraux à l&#8217;intérieur du mouvement du capital. La production de marchandises est devenue le mal nécessaire pour faire de l&#8217;argent, plus d&#8217;argent. Le rapport de l&#8217;humain à la nature et à la société, dans la société de production de marchandises, ne peut avoir lieu que dans le cadre du mouvement, comme fin en soi, de la valeur (capital). Mais comme la valeur fait justement abstraction de ce rapport, parce qu&#8217;elle ne connaît qu&#8217;elle-même et son &#8220;auto-accroissement&#8221;, les hommes ne sont plus que de simples exécutants du mouvement du capital. Les hommes deviennent des porteurs de fonctions, des masques d&#8217;un automatisme qui les domine. Cet automatisme n&#8217;est rien d&#8217;autre que leur propre forme de médiation sociale, folle et inconsciente.</p>
<p>Traduction : Paul Braun</p>
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