31.12.2001  Beitrag drucken

Le „choc“ des barbaries

Des milliardaires à barbe contre des milliardaires sans barbe

Source : Jungle World (Berlin), 26.9.2001

Anselm Jappe

Les fleuves retournent toujours à la mer et la mondialisation capitaliste se retourne contre son centre, contre le centre de son centre. Quand tout est mondialisé, quand les marchés ne dorment jamais et que les marchandises occidentales pénètrent les derniers recoins du monde, comment s’étonner que la guerre et la terreur n’épargnent plus personne ?

Certes, les attentats de New York et de Washington impressionnent par le nombre des victimes, le caractère spectaculaire et la volonté acharnée des kamikazes de massacrer le plus de monde possible. Mais ce qui s’est passé aux États-Unis n’est au fond que ce que la majeure partie des pays a connu ces soixante dernières années, depuis le Guatemala et le Cambodge, à la Serbie et au Vietnam en passant par l’Irak et le Biafra, pour ne pas parler de la Deuxième Guerre mondiale. Aussi terribles que soient les 6 500 morts, on ne peut s’empêcher de penser que les Américains, surtout quand ils travaillent à Manhattan, sont plus égaux que les autres. Cent mille Algériens morts, 200 000 Tchétchènes, un demi-million de Soudanais, un million de Ruandais – quel qu’en soit le vrai nombre ; car personne ne les a jamais comptés – n’ont pas mérité de minute de silence, n’ont pas mérité l’interruption des programmes de télévision. Personne n’a parlé de „l’acte de guerre le plus grave depuis 1945“ et aucune ménagère européenne ne s’est effondrée dans son fauteuil de télé lorsque les Russes ont rasé Grozny. Aucun Allemand, aucun Italien n’ont dit que ce jour aurait bouleversé leurs vies quand les Serbes tuaient à Tuzla et les Croates dans la Craina. Aucun chef d’État n’est intervenu en direct à la télévision quand la guerre entre l’Iran et l’Irak était à son apogée. Tous les morts méritent le respect et ce ne sont sûrement pas les Bush et les Poutine qui nous feront croire que des morts innocents leur font venir les larmes aux yeux. L’affliction du monde entier rappelle un peu les vagues de sympathie pour Lady Diana ou d’autres personnages de la presse tabloïde, tandis que le naufrage d’un navire d’immigrés ou quelque camp de réfugiés bombardé n’intéressent personne. Si les Européens se montrent tellement bouleversés par les victimes de New York, c’est qu’ils ne peuvent plus prétendre croire que ce n’est qu’au fin fond de la Turquie que les peuples s’opposent. Les cyclones se déplacent et il serait insensé de croire pouvoir vivre éternellement dans son oeil immobile en arborant un grand sourire au beau milieu du tas d’ordures et de décombrés mondialisés. Jamais il n’y a eu 6 000 morts lors d’un attentat, mais bel et bien lors de raids aériens „normaux“ contre des grandes villes. Ce qui, en l’occurrence, révolte tant le public occidental est la violation particulièrement effrontée faite au monopole de violence détenu par l’État : des terroristes s’arrogent le droit de faire ce qui est permis à tout État occidental.

Cela revient-il à dire : bien fait pour les Américains, pourquoi tireraient-ils leur épingle du jeu, d’autant plus qu’eux-mêmes ont souvent été les responsables principaux ou les co-responsables de guerres survenues ailleurs ? Bien sûr que non. Mais il est indiscutable que les victimes n’ont pas succombé à un „fanatisme religieux“, que l’on pourrait arracher comme quelque mauvaise herbe dans le jardin du monde. Elles sont plutôt été victimes de la logique dont le représentant et le bénéficiaire principal est le pays où ils se trouvaient alors. Il n’y a qu’une puissance capable de rivaliser avec le fanatisme et la folie destructrice des islamistes : c’est le fondamentalisme du marché.

Aussi grande que soit la foi des islamistes en leur Moyen Age idéalisé, ce n’est nullement avec des chevaux et des cimeterres, comme à l’époque des grandes conquêtes, qu’ils partent à l’attaque. Alors, on pouvait peut-être parler d’un „choc des civilisations“. Aujourd’hui, l’islamisme est une branche de la socialisation mondiale par la valeur vide de contenu et qui a besoin de se draper localement dans divers pseudo-contenus. Un milliardaire avec barbe, supposé être terré dans quelque grotte afghane, se bat contre des milliardaires sans barbe assis dans des gratte-ciel et se contente dans un premier temps d’en trucider les employés; car – comme le dit le proverbe – quand les rois s’affrontent, les serfs laissent des plumes. Les talibans qui coupent des mains et qui mettent toutes les femmes dans des sacs peuvent rivaliser avec les talibans de la main invisible qui chassent des jeunes mères privées de couverture sociale de leur lit d’hôpital à peine trois heures après la naissance de leur enfant. Les uns font fusiller dans des stades des condamnés à mort par les parents des victimes, les autres diffusent les exécutions à la télé parce que cela soulage apparemment les parents des victimes. Les uns interdisent des instruments de musique pour des motifs religieux, les autres enseignent en cours de biologie la doctrine biblique de la création. En ce sens, les belles âmes ont également tort qui, pour éliminer les „raisons de la terreur“, revendiquent tout de suite „plus de justice pour le Sud“. Ici, on a affaire plutôt au combat entre deux revendications à dominer le monde voilées d’emphase religieuse. Il est significatif que les kamikazes ne sont apparemment pas des orphelins venus de quelque camp de réfugiés mais sont issus de familles plutôt aisées. Une nouvelle „génération de Langemarck“. (NdT : »Génération de Langemarck » désigne cette partie de la jeunesse allemande qui, en août 1914, partit avec enthousiasme et la fleur au fusil pour venir mourir par centaines de milliers sur les champs de bataille des Flandres -à Langemarck ou Bixschoote- ou du nord de la France)

Ces derniers temps s’est vérifiée de plus en plus cette partie de l’oeuvre de Marx dans laquelle celui-ci rattache la fin du capitalisme non pas à l’action d’un sujet extérieur, à savoir le prolétariat, mais au développement des forces productrices lui-même.

Peut-être sommes-nous confronté ici à quelque chose de la sorte.

Ce n’est pas l’islam en tant que contre-sujet qui a frappé, mais une figure aliénée des forces productrices les plus modernes, presque une ruse de la déraison. Les organisateurs des attentats semblent s’être servis de tout : ordinateur et Internet, paradis fiscaux et simulateurs de vol, téléphones satellite et spéculation boursière. À la petite différence près qu’eux, contrairement aux fanas de la New Economy, connaissent les limites de l’efficacité de ces moyens et savent, au moment décisif, remplacer la bombe laser par le canif et le téléphone satellite par des petits mots écrits à la main.

Construire des gratte-ciel où s’entassent 50 000 personnes et organiser des attentats contre ces mêmes gratte-ciel pour faire le maximum de victimes, voilà qui relève du même niveau intellectuel. L’idée d’une tour qui ne pourra jamais s’écrouler (affirmée en effet par son constructeur dans une vieille interview diffusée par la télé américaine au moment même où les deux édifices s’effondraient) fait partie de l’essence du capitalisme industriel au même titre que le Titanic réputé insubmersible. La folie quantitative du capital incarné dans l’acier et le verre constitue presque une provocation pour la folie quantitative de ceux qui mesurent leur succès par le nombre „d’ennemis“ massacrés. La diffusion à l’échelle mondiale de jeux vidéo stupides et de films catastrophes et de science-fiction – apparemment, la seule possibilité pour remplir le vide créé par la société marchande, voilà qui devait logiquement engendrer quelque tentative de transformer la simulation en réalité. Beaucoup plus qu’aux calife qui ont créé le vaste empire arabo-musulman, le prétendu coupable ressemble aux démentiels conquérants du monde comme on en trouve dans les bandes dessinées bon marché qui constituent, peut-être bien, sa lecture préférée en dehors du Coran. Sans l’omniprésence des médias, l’idée de l’attentat ne serait peut-être pas née, attentat qui, jusque dans son déroulement, semble avoir été conçu pour la télévision. Un des inspirateurs de la modernité capitaliste, Jeremy Bentham, proclamait comme objectif „le plus grand bonheur possible du plus grand nombre possible“. Le résultat final de cette conception mécaniste est alors la tentative froidement calculée d’engendrer le plus grand malheur possible pour le plus grand nombre possible. Nous savons aujourd’hui que le gouvernement Roosevelt connaissait l’intention des Japonais d’attaquer Pearl Harbour. Il a laissé faire pour que le public américain hésitant bascule dans le camp de la guerre. Cependant, si la seule super-puissance du monde entend se venger du pays le plus pauvre du monde, elle se verra confrontée à un problème surprenant : elle ne dispose pas de moyen de pression. Il n’y a rien qu’on puisse encore infliger à ce malheureux pays contre lequel, depuis vingt ans, le monde entier semble s’acharner. On ne peut plus le faire revenir à l’ère paléolithique à coups de bombes ; car c’est déjà chose faite. Et c’est cela qui donne à ce pays ou à ceux qui le gouvernent une étrange invulnérabilité. Il n’y a là-bas aucun objectif stratégique, ni grands aéroports ni chemin de fer, ni routes goudronnées ni usines, ni centrales électriques ni barrages. Que des huttes de terre partout là où tombent les bombes. On n’y est plus à quelques milliers de morts près, après tout ce que ce pays a vécu. Quant à la population, devenue apathique, elle se soulèvera difficilement contre les nouveaux maîtres quoi qu’il advienne. Cette raison suffira probablement pour que les USA misent plutôt sur „une guerre longue“ contre le terrorisme „dans toutes ses ramifications“ et contre ses alliés et complices – rang auquel seront élevés en cas de doute tous les opposants de l’économie de marché et de la démocratie occidentale. Peut-être bien que George Bush se verra bientôt présenté la tête de Ben Laden sur un plateau d’argent et peut-être serait-ce là encore la meilleure solution. Que la valorisation de la valeur cesse d’engendrer d’autres monstres, rien n’est moins sûr. Alors, le président italien, le vieux Carlo Azeglio Ciampi pourrait malheureusement avoir raison qui, dans son allocution peu de temps après les attentats, au lieu de „calmer“ les gens, se posait tristement la question suivante : „Qui sait quels horribles massacres on prépare encore dans l’obscurité.“