04.05.2012  Beitrag drucken

Splendeurs et misères des travailleurs

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Pour une critique de la masculinité moderne

Norbert Trenkle1

La crise du travail est aussi celle de la masculinité moderne. Car le citoyen des temps modernes, dans le tréfonds de son identité, se constitue et se structure en tant que travailleur : cet être entreprenant, ce créateur agissant délibérément et rationnellement, efficace, pragmatique et toujours soucieux de ce que le résultat de ses efforts soit quantifiable. La « sueur de son front » n’est pas indispensable ; de ce point de vue, l’identité masculine moderne est assez permissive. Managers, consultants et fonctionnaires, en dépit de leur costume-cravate, se considèrent comme d’authentiques producteurs, au même titre, sinon davantage, que les ouvriers du bâtiment, des chaînes de montage ou du transport routier. Et s’il est vrai que ces dernières figures ne déclenchent plus depuis longtemps les vocations professionnelles masculines et échoient désormais à ceux qui ne parviennent pas à franchir les obstacles sociaux dans la course vers la catégorie supérieure des emplois de bureau, elles demeurent néanmoins et d’autant plus, sur le plan symbolique, des représentations de la vraie virilité. Prenez un gaillard musclé à demi nu brandissant une clé anglaise ou un lourd marteau, et campez-le devant le décor esthétisé d’un atelier automobile ou d’un haut fourneau, dont vous aurez soin d’agrémenter la propreté presque aseptique de quelques pittoresques taches de cambouis : vous obtenez l’icône de la masculinité moderne.
Les publicités pour les costumes de marque et les parfums pour hommes réactivent des fantasmes d’identification fermement et profondément ancrés dans la structure de l’identité masculine. Ainsi, le frêle et pâle employé de banque ou le directeur des ventes obèse, au souffle court, d’une fabrique de soda, peuvent eux aussi s’identifier à l’homme musclé. Du point de vue physique, ce dernier représente pour eux un rêve à jamais inaccessible ; mais psychologiquement parlant, ils voient en lui quelque chose de plus primordial : les muscles fermes et le corps d’acier sculpté incarnent l’affirmation du pouvoir. Pouvoir sur les autres, sur le monde et sur eux-mêmes. Certes, il peut sembler minable, le pouvoir qui se résume à diriger une poignée de salariés, à évincer un concurrent en lançant une nouvelle boisson gazeuse ou à réaliser un bénéfice supérieur à celui de l’année précédente. C’est en outre un pouvoir extrêmement précaire, toujours menacé et disputé ; car il ne dépend pas seulement de votre capacité (qui peut faire défaut à tout moment) à surclasser la concurrence, mais aussi d’une conjoncture économique sur laquelle l’individu n’a aucune prise. Du fait précisément de cette incertitude, une affirmation de soi permanente et agressive s’avère indispensable.
On ne peut donc pas dire que le corps bardé de muscles en tant que tel constitue l’homme moderne ; il est plutôt l’incarnation d’une fermeté relevant avant tout d’un état d’esprit et d’une préparation mentale. « Un homme, un vrai », se doit d’être dur envers lui-même comme envers les autres. Le biceps saillant symbolise le self-control, la discipline et le refus ; le pouvoir de la volonté sur son propre corps. L’esprit est tout disposé à obéir mais la chair est faible ; l’homme doit donc commencer par la dompter s’il entend maîtriser tout le reste. C’est ici que l’on s’écarte de l’ancienne notion d’un esprit sain dans un corps sain. Certes, celle-ci proclamait déjà la dissociation du corps et de l’esprit, mais leur relation équilibrée restait cependant à l’ordre du jour. En revanche, le point de vue moderne met l’accent sur la tyrannie de l’esprit qui soumet le corps à sa volonté. Le « libre arbitre », se rêvant détaché de toute sensualité, condamné à lutter contre elle en permanence justement parce qu’il la nie, et vivant dans une angoisse mortelle à l’idée qu’il pourrait perdre ce combat, constitue le noyau socio-psychique de l’individu mâle.

Le travail de désensualisation

Cette identité masculine moderne répond à la perfection aux exigences du travail dans notre société fondée sur la production généralisée de marchandises. Car le travail sous le capitalisme est, par essence, une forme d’activité désensualisée et désensualisante, et ce à plusieurs égards. En premier lieu, son but n’est pas la fabrication d’objets spécifiques mais la production de marchandises comme moyen permettant la valorisation du capital. Les biens ne sont donc pas produits pour leurs qualités sensorielles et matérielles, mais seulement dans la mesure où ils représentent une certaine quantité de valeur et contribuent ainsi à transformer une somme d’argent en davantage d’argent. A cet égard, la matérialité de la marchandise n’est qu’accessoire : un « mal nécessaire » (Marx), dont on ne peut malheureusement pas se dispenser, car alors le produit serait invendable. Deuxièmement, la production de marchandises va de pair avec une totale indifférence pour les ressources naturelles ; celles-ci n’importent, en définitive, qu’en tant que matière brute à exploiter, et continuent par conséquent d’être englouties avec la plus imperturbable inconscience, alors même qu’on sait depuis belle lurette que cela engendre d’épouvantables catastrophes menaçant l’existence de dizaines de millions de gens. Troisièmement, le travail sous le capitalisme est également une forme d’activité désensualisée en ce qu’il s’inscrit dans une sphère particulière et séparée des autres sphères de l’existence, une sphère astreinte uniquement à la logique de la rentabilité et de l’efficience, et où il ne reste pas la moindre place pour les fins, les besoins et les sentiments rebelles à cette logique.2
Quatrièmement, enfin, cette forme de travail ne se traduit pas uniquement par un mode de production historiquement spécifique : c’est l’ensemble du contexte social qu’elle détermine de manière tout à fait fondamentale. Ainsi, loin de se borner, sur un plan quantitatif, à transformer directement un nombre croissant de domaines de l’existence en secteurs économiques et en opportunités d’investissement, le travail dans la société capitaliste a surtout pour particularité de constituer le principe central médiatisant les rapports sociaux ; une médiation qui prend essentiellement la forme de l’objectivation et de l’aliénation. Car la construction de ces rapports ne se fait pas sciemment, par la concertation ou la communication directe ; c’est au contraire via l’interdépendance des produits du travail qu’ils se construisent : par le fait que les hommes, à la fois, se vendent en tant que force de travail, et produisent des biens qu’ils écoulent sur le marché en vue de réaliser un profit. D’une certaine manière, on peut donc dire que les gens communiquent entre eux à travers les produits du travail, conformément au code objectivé de la logique capitaliste. La médiation du travail n’est ainsi que la subordination des hommes aux lois tacites de la valorisation, qui possèdent leur dynamique automatique propre ; s’y opposer équivaut à s’insurger contre d’inviolables lois naturelles – alors même qu’il s’agit en réalité d’une forme de rapports sociaux.3

Le monde, ce corps étranger

Imposer aux quatre coins du globe cette forme historiquement inédite d’activité et de rapports sociaux n’aurait pas été possible sans la création d’un certain type anthropologique lui correspondant et garantissant son bon fonctionnement. Aucune forme relationnelle, fût-elle objectivée, ne peut exister indépendamment des individus sociaux ; il faut qu’elle passe sans cesse à travers eux et soit en permanence activement reproduite. Ce type anthropologique adéquat n’est autre que l’homme moderne, sujet du travail et de la marchandise, pour qui le monde se conçoit essentiellement comme quelque chose qui lui est extérieur, un corps étranger dans lequel il pénètre et évolue. Le rapport qu’il entretient avec son environnement social et naturel, avec les autres hommes, voire avec son propre organisme et les sensations qu’il éprouve, est un rapport aux choses. Des choses qu’il manipule, organise, considère de manière objective : des objets soumis à sa volonté. Il n’est pas jusqu’à ses émotions que le sujet moderne ne cherche à gérer et réguler sur le mode utilitariste. Et s’il échoue régulièrement dans ce projet, en dépit du nombre effarant de livres qui prétendent l’y aider, il n’est cependant pas près d’y renoncer.
La manifestation la plus symptomatique de ce rapport au monde et à soi réside certainement dans la vente par le travailleur de sa force de travail, qui entraîne la perte de la maîtrise de son corps et sa brutale soumission aux impératifs de la logique capitaliste. Et que celui qui travaille à son compte ne s’imagine surtout pas échapper à cette logique ; comme les autres, il est contraint de devoir faire abstraction de ses besoins sensoriels et des qualités physiques de la marchandise qu’il produit, laquelle ne représente pour lui qu’un moyen de gagner sa vie : de la valeur et rien d’autre. Comprenons bien, toutefois, que nous ne parlons pas d’un acte de soumission passive à une contrainte purement extérieure : la subjectivité moderne est structurée en fonction de cette contrainte. De cette façon seulement obtient-on qu’elle fonctionne sans relâche, qu’elle objective et s’auto-objective pour toute la durée du procès de travail, sans pourtant qu’aucun garde-chiourme armé d’un fouet soit nécessaire. La contrainte extérieure se double d’une contrainte intérieure. C’est précisément ce qui explique que le modèle objectivant d’action et de comportement ne se cantonne pas aux sphères du travail et de l’économie, mais imprime sa marque sur l’ensemble des rapports sociaux. Dans la mesure où la conduite qu’on attend de lui exige une tension et un effort constants, et où l’échec menace en permanence, à tel point que la pression se révèle à la longue insupportable, le sujet moderne du travail et de la marchandise éprouve une véritable haine envers les minables qui ne parviennent pas à s’adapter à cette double contrainte ou qui la refusent en bloc.4
C’est d’abord l’éthique protestante du travail qui éleva au rang d’idéal ce type anthropologique capable de se détacher de sa propre sensualité et de se penser lui-même comme l’agent d’une réussite sociale objectivée. A une époque où le mode de production capitaliste concernait à peine quelques îlots clairsemés sur l’océan de la société féodale, l’histoire des idées annonçait les exigences futures des rapports sociaux médiatisés par le travail et la marchandise, contribuant ainsi de façon non négligeable à leur diffusion et à leur généralisation. Dans la réalité, il fallut encore des siècles pour que le type d’homme satisfaisant à ces exigences se constitue et devienne la norme. Toute l’histoire de l’avènement et des premiers temps du capitalisme peut se lire comme celle d’un violent dressage – qui est à la fois un autodressage – des êtres humains, afin de les transformer en sujets du travail et de la marchandise, mais aussi, parallèlement, comme le récit de la résistance acharnée qui se dressa contre cette transformation, avant d’être finalement vaincue.
Le fait que, dans ce processus, la forme sujet moderne ait été bien déterminée également du point de vue sexuel, en sorte qu’elle corresponde à l’identité masculine moderne, s’explique en premier lieu par la longue période de domination patriarcale qu’avait connue l’humanité, domination que la société capitaliste prolongea à sa manière et transforma. Le paradigme identifiant l’homme à la pensée abstraite et la femme à une sensualité tout à la fois dévalorisée, désirée et combattue, suit une longue tradition : remontant au moins à la Grèce antique, il fut adopté par le christianisme, qui le consolida tout en le réinterprétant en fonction de ses besoins propres. Dans la société capitaliste, cependant, où la tendance à l’abstraction et à l’objectivation du monde devient le mode universel de socialisation, ce paradigme acquiert une importance nouvelle et centrale, dans la mesure où il entre fortement en résonance avec les fondements même de la structure sociale. Le dressage des hommes pour en faire les acteurs de l’objectivation plonge ses racines dans certains aspects de la structure de la masculinité patriarcale d’antan qui, outre une identification à la raison, abritait surtout une identification à la figure du guerrier, du conquérant brutal. Mais étant donné l’objectivation de tous les rapports sociaux modernes, ces figures sont rassemblées dans une forme particulièrement cohérente et compacte : « l’homme ».
Cette forme n’aurait pas pu s’imposer sans la création d’une contre-identité féminine réunissant à l’inverse tous les traits qui n’entrent pas dans le système de coordonnées de la construction identitaire masculine, dont, par conséquent, le sujet moderne ne peut tolérer la présence en lui et d’avec lesquels il doit faire sécession. Ainsi s’explique la construction de l’« autre » féminin : la femme sensuelle, émotive et impulsive, incapable de penser logiquement ou de planter un clou dans le mur mais soucieuse des enfants, du ménage et du bien-être de « son » homme. Outre qu’elle stabilise l’identité du sujet mâle, l’invention de cet « autre » instaure et légitime une division sexuelle du travail parfaitement adaptée à l’entreprise capitaliste, puisqu’en libérant le travailleur des tâches de la vie quotidienne, elle lui permet de se consacrer pleinement au travail et à la production de marchandises.5

Le travailleur à l’heure de la crise

Aujourd’hui, bien que ce carcan identitaire féminin soit remis en cause à la fois par le mouvement féministe et par la large implication des femmes dans le procès de travail capitaliste, il reste malgré tout étonnamment présent et inscrit au cœur même de ce procès. D’une part, en effet, si un certain nombre de femmes ont conquis des positions de pouvoir dans la société, elles n’y sont parvenues qu’au prix d’une adaptation aux standards masculins en matière de travail, de concurrence et de performance abstraite. D’autre part, à l’échelle de la société tout entière, elles n’en conservent pas moins la charge de la plupart des fonctions domestiques et de soin aux enfants. Et l’on ne parlera même pas de la réification du corps féminin pour les fantasmes érotiques des hommes : un simple coup d’œil aux affiches publicitaires et aux couvertures de magazines suffit à démontrer de manière incontestable à quel point elle est ancrée dans les mœurs.
A première vue, la persistance de ces identités sexuelles diamétralement opposées accompagnant le capitalisme peut sembler surprenante. Mais, tant que les rapports objectivés que sont la marchandise, l’argent et le travail structureront la société, le sujet mâle inscrit dans ces rapports perdurera également. L’actuel processus de crise, qui jette par millions les gens au chômage ou les oblige à accepter des conditions de travail de plus en plus précaires, ne contribue nullement à les renverser. Car, bien que la crise ait fait voler en éclats l’un des principaux piliers de l’identité masculine, elle conduit en même temps à une concurrence accrue dans tous les domaines de la vie quotidienne. Sous les conditions que nous vivons, les traits traditionnels du mâle moderne – fermeté, assurance, insensibilité – paraissent plus utiles que jamais. Il ne faut donc pas s’étonner si le culte de la masculinité fait un retour en force aujourd’hui, entraînant dans son sillage un surcroît de violence raciste et sexiste. Une critique radicale du sujet moderne structuré en tant que travailleur mâle apparaît donc, particulièrement dans ce contexte de crise globale, indispensable à l’ouverture de nouvelles perspectives d’émancipation sociale.

1 Article paru en 2008 dans la revue allemande Krisis : http://www.krisis.org/2008/aufstieg-und-fall-des-arbeitsmanns. [NdT]
2 « Cette sphère [du travail] est devenue autonome et supérieure aux autres. C’est seulement dans la société capitaliste que le travail devient son propre principe d’organisation, parce que c’est seulement ici que la production, son élargissement et les exigences qui en dérivent deviennent la raison d’être de la société. Dans les sociétés précédentes, la production avait pour but de créer de la richesse matérielle et concrète, mais celle-ci était à son tour au service de la reproduction de l’ordre social donné », Anselm Jappe, Les Aventures de la marchandise, 2003. Cf. également Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale, 2009. [NdT]
3 « Le vrai sujet est la marchandise », A. Jappe, op. cit., p. 98 ; « [La valeur] entre, pour ainsi dire, dans la peau des hommes et en fait les exécuteurs dociles de sa logique », ibid., p. 91 ; « Dire que le travail du menuisier est “dans” la table est en vérité une pure fiction, une convention sociale. Aucune analyse chimique de la table ne peut y retrouver le “travail” qui l’a créée. […] Croire que les marchandises “contiennent” du travail est une fiction acceptée par tous les membres de la société marchande. Cette “loi” prétendue n’est pas du tout une base naturelle que le fétichisme voile – comme le veut le marxisme traditionnel – mais est elle-même un fétichisme, un totémisme moderne », ibid., p. 228-229. [NdT]
4 Cette contrainte structurellement implantée ayant ses limites – qu’on songe, notamment, à la vague de suicides chez France Télécom (plus d’une cinquantaine depuis 2008) –, le travailleur a désormais massivement recours à la pharmacopée antidépressive… en attendant la mise au point des neurotechnologies du contrôle : « […] les singes qu’ils ont ainsi modifiés, au National Institute for Mental Health [sic], abandonnent leur habituelle procrastination pour se mettre au travail de façon désintéressée et accomplissent les missions qu’on leur confie avec une ardeur sans pareille, même sans punition », Pièces et main d’œuvre, Clinatec : le laboratoire de la contrainte, 2011. [NdT]
5 Cf. Roswitha Scholz, « Remarques sur les notions de “valeur” et de “dissociation-valeur” » et Robert Kurz, « La femme comme chienne de l’homme », in Illusio n°4/5, 2007 ; articles disponibles en ligne à l’adresse : http://palim-psao.over-blog.fr/article-dossier-critique-de-la-valeur-genre-et-dominations-47134207.html. [NdT]

Traduction : Sînziana