18.05.2014  Beitrag drucken

La grande dévalorisation

Pourquoi la spéculation et la dette de l’État ne sont pas les causes de la crise.

Ernst Lohoff, Norbert Trenkle

Traduit de l’allemand par Paul Braun, Gérard Briche et Vincent Roulet

© Post-éditions, 2014, pour la version française

À qui incombe la faute de la crise financière et économique qui maintient en haleine la planète entière depuis l’année 2008 ? Aux « banquiers cupides » ? Ou alors aux « États drogués à la dette » ? Ni aux uns ni aux autres, selon Ernst Lohoff et Norbert Trenkle, du groupe Krisis. Les causes en sont bien plus profondes. Ils interprètent l’énorme gonflement des marchés financiers au cours des trente dernières années comme une conséquence de la crise structurelle fondamentale du mode de production capitaliste, dont les prémices doivent être cherchées dans les années 1970. La troisième révolution industrielle qui se mit en place à ce moment-là entraîna une éviction accélérée de la force de travail hors de la production, sapant ainsi les bases de la valorisation du capital au sein de l’« économie réelle ». La crise structurelle de la valorisation du capital ne put être ajournée qu’en ayant massivement recours, sous la forme du crédit et de la spéculation, à la saisie anticipée de valeur future. Mais l’accumulation de « capital fictif » parvient aujourd’hui à ses limites, parce que toujours plus de vieilles créances ont été amassées, qui ne peuvent plus être « honorées ». Le concept de « capital fictif » – telle est la thèse des deux auteurs – est fondamental pour comprendre le procès de crise actuel. Ils exposent donc, dans la deuxième partie de leur livre, tout d’abord les bases théoriques permettant de comprendre cette sorte de capital et son rôle dans le procès d’accumulation capitaliste. La troisième partie analyse ensuite l’évolution de la fonction du capital fictif dans le développement historique du mode de production capitaliste. Si au temps de la révolution industrielle il n’avait qu’une importance secondaire, il joua un rôle essentiel, déjà à l’époque du fordisme, pour donner une impulsion et aider au démarrage de l’accumulation. Mais tandis que cette saisie pouvait encore être convertie dans une production de valeur effective, cela n’est plus possible à l’âge de la troisième révolution industrielle. Le capital fictif se transforme lui-même en moteur de l’accumulation, ce qui ne peut fonctionner qu’à travers une saisie toujours plus large de l’avenir. Après la crise de 2008, l’effondrement catastrophique du système capitaliste mondial n’a pu être empêché qu’au moyen d’une intervention massive sans précédent des États et des banques centrales. Maintenant, si les conséquences de la crise sont imposées à la société, sous la forme de la dette de l’État et de la « politique d’austérité », cela ne prouve aucunement que nous aurions vécu « au dessus de nos moyens » et que nous devrions nous « serrer la ceinture ». Bien au contraire, la société vit largement en dessous des possibilités, que les nouveaux potentiels de productivité ont développées, qui se transforment de plus en plus, dans les conditions du capitalisme, en forces destructives. La société, telle est la thèse finale du livre, est trop riche pour le capitalisme. L’analyse non orthodoxe de la crise développée dans ce livre est fondée sur une lecture de la théorie marxienne qui s’oppose diamétralement, à de nombreux égards, au marxisme traditionnel et à l’actuelle « renaissance de Marx ». Ici, Marx n’est pas le théoricien de la lutte des classes mais celui qui développa une critique radicale d’une société fondée sur la production de marchandises et qui se heurte à ses propres contradictions internes. Les auteurs renouent avec cette pensée, la développent et l’étayent de manière conséquente en faisant appel à des matériaux empiriques. Le résultat en est une analyse de la crise qui s’oppose à tout ce qui se vend actuellement sur le marché des idées.